The Project Gutenberg EBook of L'archeologie egyptienne, by G. Maspero

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Title: L'archeologie egyptienne

Author: G. Maspero

Release Date: January 27, 2004 [EBook #10841]

Language: French

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L'ARCHEOLOGIE

EGYPTIENNE



PAR

G. MASPERO






CHAPITRE PREMIER



L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE


L'attention des archeologues qui ont visite l'Egypte a ete si fortement
attiree par les temples et par les tombeaux que nul d'entre eux ne s'est
attache a relever avec soin ce qui reste des habitations privees et des
constructions militaires. Peu de pays pourtant ont conserve autant de
debris de leur architecture civile. Sans parler des villes d'epoque
romaine ou byzantine, qui survivent presque intactes a Kouft, a
Kom-Ombo, a El-Agandiyeh, une moitie an moins de la Thebes antique
subsiste a l'est et an sud de Karnak. L'emplacement de Memphis est seme
de buttes qui atteignent 15 et 20 metres de hauteur, et dont le noyau
est forme par des maisons en bon etat. A Tell-el-Maskhoutah, les
greniers de Pithom sont encore debout; a San, a Tell-Basta, la cite
saite et ptolemaique renferme des quartiers dont on pourrait lever le
plan. Je ne parle ici que des plus connues; mais combien de localites
echappent a la curiosite des voyageurs, ou l'on rencontre des ruines
d'habitations privees remontant a l'epoque des Ramessides, et plus haut
peut-etre! Quant aux forteresses, le seul village d'Abydos n'en a-t-il
pas deux, dont une est au moins contemporaine de la VIe dynastie?
Les remparts d'El-Kab, de Kom-el-Ahmar, d'El-Hibeh, de Dakkeh, meme une
partie de ceux de Thebes, sont debout et attendent l'architecte qui
daignera les etudier serieusement.


1.--LES MAISONS.


Le sol de l'Egypte, lave sans cesse par l'inondation, est un limon noir,
compact, homogene, qui acquiert en se sechant la durete de la pierre:
les fellahs l'ont employe de tout temps a construire leur maison. Chez
les plus pauvres, ce n'est guere qu'un amas de terre faconne
grossierement. On entoure un espace rectangulaire, de 2 ou 3 metres de
large sur 4 ou 5 de long, d'un clayonnage en nervures de palmier, qu'on
enduit interieurement et exterieurement d'une couche de limon; comme ce
pise se crevasse en perdant son eau, on bouche les fissures et on etend
des couches nouvelles, jusqu'a ce que l'ensemble ait de 10 a 30
centimetres d'epaisseur, puis on etend au-dessus de la chambre d'autres
nervures de palmier melees de paille, et on recouvre le tout d'un lit
mince de terre battue. La hauteur est variable: le plus souvent, le
plafond est tres bas, et on ne doit pas se lever trop brusquement de
peur de le defoncer d'un coup de tete; ailleurs, il est a 2 metres du
sol ou meme plus. Aucune fenetre, aucune lucarne ou penetrent l'air et
la lumiere; parfois un trou, pratique au milieu du plafond, laisse
sortir la fumee du foyer; mais c'est la un raffinement que tout le monde
ne connait pas.

Il n'est pas toujours facile de distinguer au premier coup d'oeil celles
de ces cabanes qui sont en pise et celles qui sont en briques crues. La
brique egyptienne commune n'est guere que le limon, mele avec un peu de
sable et de paille hachee, puis faconne en tablettes oblongues et durci
au soleil. Un premier manoeuvre piochait vigoureusement a l'endroit ou
l'on voulait batir; d'autres emportaient les mottes et les accumulaient
en tas, tandis que d'autres les petrissaient avec les pieds et les
reduisaient en masse homogene. La pate suffisamment trituree, le maitre
ouvrier la coulait dans des moules en bois dur, qu'un aide emportait et
s'en allait decharger sur l'aire a secher, ou il les rangeait en damier,
a petite distance l'une de l'autre (Fig.1). Les entrepreneurs soigneux
les laissent au soleil une demi-journee ou meme une journee entiere,
puis les disposent en monceaux de maniere que l'air circule librement,
et ne les emploient qu'au bout d'une semaine ou deux; les autres se
contentent de quelques heures d'exposition au soleil et s'en servent
humides encore. Malgre cette negligence, le limon est tellement tenace
qu'il ne perd pas aisement sa forme: la face tournee an dehors a beau se
desagreger sous les influences atmospheriques, si l'on penetre dans le
mur meme, on trouve la plupart des briques intactes et separables les
unes des autres. Un bon ouvrier moderne en moule un millier par jour
sans se fatiguer; apres une semaine d'entrainement, il peut monter a
1,200, a 1,500, voire a 1,800. Les ouvriers anciens, dont l'outillage ne
differait pas de l'outillage actuel, devaient obtenir des resultats
aussi satisfaisants. Le module qu'ils adoptaient generalement est de
0m,22, x 0m,11, x 0m,14 pour les briques de taille moyenne, 0m,38, x
0m,18, x 0m,14 pour les briques de grande taille; mais on rencontre
assez souvent dans les ruines des modules moindres ou plus forts. La
brique des ateliers royaux etait frappee quelquefois aux cartouches du
souverain regnant; celle des usines privees a sur le plat un ou
plusieurs signes conventionnels traces a l'encre rouge, l'empreinte des
doigts du mouleur, le cachet d'un fabricant. Le plus grand nombre n'a
point de marque qui les distingue. La brique cuite n'a pas ete souvent
employee avant l'epoque romaine, non plus que la tuile plate ou
arrondie. La brique emaillee parait avoir ete a la mode dans le Delta.
Le plus beau specimen que j'en aie vu, celui qui est conserve au musee
de Boulaq, porte a l'encre noire les noms de Ramses III; l'email en est
vert, mais d'autres fragments sont colores en bleu, en rouge, en jaune
ou en blanc.

[Illustration: Fig. 1--Fabrication de la brique.]

La nature du sol ne permet pas de descendre beaucoup les fondations:
c'est d'abord une couche de terre rapportee, qui n'a d'epaisseur que sur
l'emplacement des grandes villes, puis un humus fort dense, coupe de
minces veines de sable, puis, a partir du niveau des infiltrations, des
boues plus ou moins liquides, selon la saison. Aujourd'hui, les macons
indigenes se contentent d'ecarter les terres rapportees et jettent les
fondations des qu'ils touchent le sol vierge; si celui-ci est trop loin,
ils s'arretent a un metre environ de la surface. Les vieux Egyptiens en
agissaient de meme: je n'ai rencontre aucune maison antique dont les
fondations fussent a plus de 1m,20, encore une pareille profondeur
est-elle l'exception, et n'a-t-on pas depasse 0m,60 dans la plupart des
cas. Souvent, on ne se fatiguait pas a creuser des tranchees: on
nivelait l'aire a couvrir, et, probablement apres l'avoir arrosee
largement pour augmenter la consistance du terrain, on posait les
premieres briques a meme. La maison terminee, les dechets de mortier,
les briques cassees, tous les rebuts du travail accumules formaient une
couche de 20 a 30 centimetres: la partie du mur enterree de la sorte
tenait lieu de fondations. Quand la maison a batir devait s'elever sur
l'emplacement d'une maison anterieure, ecroulee de vetuste ou detruite
par un accident quelconque, on ne prenait pas la peine d'abattre les
murs jusqu'au ras de terre. On egalisait la surface des decombres et on
construisait a quelques pieds plus haut que precedemment: aussi chaque
ville est-elle assise sur une ou plusieurs buttes artificielles, dont
les sommets dominent parfois de 20 ou 30 metres la campagne
environnante. Les historiens grecs attribuaient ce phenomene
d'exhaussement a la sagesse des rois, de Sesostris en particulier, qui
avaient voulu mettre les cites a l'abri des eaux, et les modernes ont
cru reconnaitre le procede employe a cet effet: on construisait des murs
massifs de brique, entre-croises en damier, on comblait les intervalles
avec des terres de deblayement, et on elevait les maisons sur ce patin
gigantesque. Partout ou j'ai fait des fouilles, a Thebes specialement,
je n'ai rien vu qui repondit a cette description; les murs entrecoupes
qu'on rencontre sous les debris des maisons relativement modernes
ne sont que des restes de maisons anterieures, qui reposaient
elles-memes sur les restes de maisons plus vieilles encore. Le peu de
profondeur des fondations n'empechait pas les macons de monter hardiment
la batisse: j'ai note dans les ruines de Memphis des pans encore debout
de 10 et 12 metres de haut. On ne prenait alors d'autre precaution que
d'elargir la base des murs et de vouter les etages (Fig.2). L'epaisseur
ordinaire etait de 0m,40 environ pour une maison basse, mais pour une
maison a plusieurs etages, on allait jusqu'a 1 metre ou 1m,25; des
poutres, couchees dans la maconnerie d'espace en espace, la liaient et
la consolidaient. Souvent aussi on batissait le rez-de-chaussee en
moellons bien appareilles et on releguait la brique aux etages
superieurs. Le calcaire de la montagne voisine est la seule pierre dont
on se soit servi regulierement en pareil cas. Les fragments de gres, de
granit ou d'albatre qui y sont meles, proviennent generalement d'un
temple ruine: les Egyptiens d'alors n'avaient pas plus scrupule que ceux
d'aujourd'hui a depecer leurs monuments des qu'on cessait de les
surveiller.

[Illustration: Fig. 2--Maison antique a etages voutes, contre la
muraille nord du grand temple de Medinet-Habou.]

Les petites gens vivaient dans de vraies huttes qui, pour etre baties en
briques, ne valaient guere mieux que les cabanes des fellahs. A Karnak,
dans la ville pharaonique, a Kom-Ombo, dans la ville romaine, a
Medinet-Habou, dans la ville copte, les maisons de ce genre ont rarement
plus de 4 ou 5 metres de facade; elles se composent d'un rez-de-chaussee
que surmontent parfois quelques chambres d'habitation. Les gens aises,
marchands, employes secondaires, chefs d'ateliers, etaient loges plus au
large. Leurs maisons etaient souvent separees de la rue par une cour
etroite: un grand couloir s'ouvrait au fond, le long duquel les chambres
etaient rangees (Fig.3). Plus souvent, la cour etait garnie de chambres
sur trois cotes (Fig.4); plus souvent encore la maison presentait sa
facade a la rue. C'etait alors un haut mur peint ou blanchi a la chaux,
surmonte d'une corniche, et sans ouverture que la porte, ou perce
irregulierement de quelques fenetres (Fig.5). La porte etait souvent de
pierre, meme dans les maisons sans pretentions. Les jambages sont en
saillie legere sur la paroi, et le linteau est supporte d'une gorge
peinte ou sculptee. L'entree franchie, on passait successivement dans
deux petites pieces sombres, dont la derniere prend jour sur la cour
centrale (Fig.6). Le rez-de-chaussee servait ordinairement d'etable
pour les baudets ou pour les bestiaux, de magasins pour le ble et pour
les provisions, de cellier et de cuisine. Partout ou les etages
superieurs subsistent encore, ils reproduisent presque sans
modifications la distribution du rez-de-chaussee. On y arrivait par un
escalier exterieur, etroit et raide, coupe a des intervalles tres
rapproches par de petits paliers carres. Les pieces etaient oblongues et
ne recevaient de lumiere et d'air que par la porte: lorsqu'on se
decidait a percer des fenetres sur la rue, c'etaient des soupiraux
places presque a la hauteur du plafond, sans regularite ni symetrie,
Garnis d'une sorte de grille en bois a barreaux espaces, et fermes par
un volet plein. Les planchers etaient briquetes ou dalles, plus souvent
formes d'une couche de terre battue. Les murs etaient blanchis a la
chaux, quelquefois peints de couleurs vives. Le toit etait plat et fait
probablement comme aujourd'hui de branches de palmiers serrees l'une
contre l'autre, et couvertes d'un enduit de terre assez epais pour
resister a la pluie. Parfois il n'etait surmonte que d'un ou deux de ces
ventilateurs en bois qu'on rencontre encore si frequemment en Egypte;
d'ordinaire, on y elevait une ou deux pieces isolees, servant de
buanderie ou de dortoir pour les esclaves ou les gardiens. La terrasse
et la cour jouaient un grand role dans la vie domestique des anciens
Egyptiens; les femmes y preparaient le pain (Fig.7), y cuisinaient, y
causaient a l'air libre; la famille entiere y dormait l'ete, protegee
par des filets contre les attaques des moustiques.

[Illustration: Fig. 3]
[Illustration: Fig. 4]
[Illustration: Fig. 5--Facade d'une maison sur la rue.]
[Illustration: Fig. 6]
[Illustration: Fig. 7--Boite en forme de maison. (British Museum.)]

Les hotels des riches et des seigneurs couvraient une surface
considerable: ils etaient situes le plus souvent au milieu d'un jardin
ou d'une cour plantee, et presentaient a la rue, ainsi que les maisons
bourgeoises, des murs nus, creneles comme ceux d'une forteresse
(Fig.8). La vie domestique etait cachee et comme repliee sur elle-meme:
on sacrifiait le plaisir de voir les passants a l'avantage de n'etre pas
apercu du dehors. La porte seule annoncait quelquefois l'importance de
la famille qui se dissimulait derriere l'enceinte. Elle etait precedee
d'un perron de deux ou trois marches, ou d'un portique a colonnes
(Fig.9) orne de statues (Fig.10), qui lui donnaient l'aspect
monumental; parfois c'etait un pylone analogue a celui qui annoncait
l'entree des temples. L'interieur formait comme une petite ville,
divisee en quartiers par des murs irreguliers: la maison d'habitation au
fond, les greniers, les etables, les communs, repartis aux differents
endroits de l'enclos, selon des regles qui nous echappent encore. Les
details de l'agencement devaient varier a l'infini; pour donner une idee
de ce qu'etait l'hotel d'un grand seigneur egyptien, moitie palais,
moitie villa, je ne puis mieux faire que de reproduire deux des plans
nombreux que nous ont conserves les tombeaux de la XVIIIe dynastie. Le
premier represente une maison thebaine (Fig.11-12). Le clos est carre
entoure d'un mur crenele. La porte principale s'ouvre sur une route
bordee d'arbres, qui longe un canal ou un bras du Nil. Le jardin est
divise en compartiments symetriques par des murs bas en pierres seches,
analogues a ceux qu'on voit encore dans les grands jardins d'Akhmim ou
de Girgeh; au centre, une vaste treille disposee sur quatre rangs de
colonnettes; a droite et a gauche, quatre pieces d'eau peuplees de
canards et d'oies, deux pepinieres, deux kiosques a jour, et des allees
de sycomores, de dattiers et de palmiers-doums; dans le fond, en face de
la porte, une maison a deux etages de petites dimensions, surmontee
d'une corniche peinte. Le second plan est emprunte aux hypogees de
Tell-el-Amarna (Fig.13-14). Il nous montre une maison, situee an fond
des jardins d'un grand seigneur, Ai, gendre du pharaon Khouniaton et,
plus tard, lui-meme roi d'Egypte. Un bassin oblong s'etend devant la
porte: il est borde d'un quai en pente douce muni de deux escaliers. Le
corps de batiment est un rectangle plus large sur la facade que sur les
parois laterales.

[Illustration: Fig. 8]
[Illustration: Fig. 9]
[Illustration: Fig. 10]
[Illustration: Fig. 11--Plan d'une maison thebaine avec jardin.]
[Illustration: Fig. 12--Vue perspective de la maison thebaine.]
[Illustration: Fig. 13--Palais d'Ai.]
[Illustration: Fig. 14--Vue perspective du palais d'Ai.]

Une grande porte s'ouvre au milieu et donne acces dans une cour plantee
d'arbres et bordee de magasins remplis de provisions: deux petites cours
placees symetriquement dans les angles les plus eloignes servent de cage
aux escaliers qui menent sur la terrasse. Ce premier edifice sert comme
d'enveloppe au logis du maitre. Les deux facades sont ornees d'un
portique de huit colonnes, interrompu au milieu par la baie du pylone.
La porte franchie, on debouchait dans une sorte de long couloir central,
coupe par deux murs perces de portes, de maniere a former trois cours
d'enfilade. Celle du centre etait bordee de chambres; les deux autres
communiquaient a droite et a gauche avec deux cours plus petites, d'ou
partaient les escaliers qui montent a la terrasse. Ce batiment central
etait ce que les textes appellent l'_akhonouti_, la demeure intime du
roi et des grands seigneurs, ou la famille et les amis les plus proches
avaient seuls le droit de penetrer. Le nombre des etages, la disposition
de la facade differaient selon le caprice du proprietaire. Le plus
souvent la facade etait unie; parfois elle etait divisee en trois corps,
et le corps du milieu etait en saillie. Les deux ailes sont alors ornees
d'un portique a chaque etage (Fig.15), ou surmontees d'une galerie a
jour (Fig.16); le pavillon central a quelquefois l'aspect d'une tour
qui domine le reste de la construction (Fig.17). Les facades sont
decorees assez souvent de ces longues colonnettes en bois peint qui ne
portent rien et servent seulement a egayer l'aspect un peu severe de
l'edifice. La distribution interieure est peu connue; comme dans les
maisons bourgeoises, les chambres a coucher etaient probablement petites
et mal eclairees; mais, en revanche, les salles de reception devaient
avoir a peu pres les dimensions adoptees aujourd'hui encore en Egypte,
dans les maisons arabes. L'ornementation des parois ne comportait pas
des scenes ou des compositions analogues a celles qu'on rencontre dans
les tombeaux. Les panneaux etaient passes a la chaux ou revetus d'une
teinte uniforme et bordes d'une bande multicolore. Les plafonds etaient
d'ordinaire laisses en blanc; parfois, cependant, ils etaient decores
d'ornements geometriques dont les principaux motifs etaient repetes dans
les tombeaux et nous ont ete conserves de la sorte, des meandres
entremeles de rosaces (Fig.18), des carres multicolores (Fig.19), des
tetes de boeuf vues de face, des enroulements, des vols d'oies
(Fig.20).

[Illustration: Fig. 15]
[Illustration: Fig. 16]
[Illustration: Fig. 17]
[Illustration: Fig. 18]
[Illustration: Fig. 19]
[Illustration: Fig. 20]

Je n'ai parle que du second empire thebain; c'est en effet l'epoque pour
laquelle nous avons le plus de documents. Les lampes en forme de
maisons, qu'on trouve en si grand nombre au Fayoum, montrent qu'au temps
des Cesars romains, on continuait a batir selon les memes regles qui
avaient eu cours sous les Thoutmos et les Ramses. Pour l'ancien empire,
les renseignements sont peu nombreux et peu clairs. Cependant, on
rencontre souvent sur les steles, dans les hypogees ou dans les
cercueils, des dessins qui nous montrent quel aspect avaient les portes
(Fig.21), et un sarcophage de la IVe dynastie, celui de
Khoutou-Poskhou, est taille en forme de maison (Fig.22).

[Illustration: Fig. 21--Porte de maison de l'ancien Empire, d'apres la
paroi d'un tombeau de la VIe dynastie.]
[Illustration: Fig. 22]


2.--LES FORTERESSES.


La plupart des villes et meme des bourgs importants etaient mures.
C'etait une consequence presque necessaire de la configuration
geographique et de la constitution politique du pays. Contre les
Bedouins, il avait fallu barrer le debouche des gorges qui menent au
desert; les grands seigneurs feodaux avaient fortifie, contre leurs
voisins et contre le roi, la ville ou ils residaient, et les villages de
leur domaine qui commandaient les defiles des montagnes ou les passes
resserrees du fleuve.

Abydos, El-Kab, Semneh possedent les forteresses les plus anciennes.
Abydos avait un sanctuaire d'Osiris et s'elevait a l'entree d'une des
routes qui conduisent aux Oasis. La renommee du temple y attirait les
pelerins, la situation de la ville y amenait les marchands, la
prosperite que lui valait l'affluence des uns et des autres l'exposait
aux incursions des Libyens: elle a, aujourd'hui encore, deux forts
presque intacts. Le plus vieux est comme le noyau du monticule que les
Arabes appellent le Kom-es-soultan, mais l'interieur seul en a ete
deblaye jusqu'a 3 ou 4 metres au-dessus du sol antique; le trace
exterieur des murs n'a pas ete degage des decombres et du sable qui
l'entourent. Dans l'etat actuel, c'est un parallelogramme en briques
crues de 125 metres de long sur 68 metres de large. Le plus grand axe en
est tendu du sud au nord. La porte principale s'ouvre dans le mur ouest,
non loin de l'angle nord-ouest; mais deux portes de moindre importance
paraissent avoir ete menagees dans le front sud et dans celui de l'est.
Les murailles ont perdu quelque peu de leur elevation; elles mesurent
pourtant de 7 a 11 metres de haut et sont larges d'environ 2 metres au
sommet. Elles ne sont pas baties d'une seule venue, mais se partagent en
grands panneaux verticaux, facilement reconnaissables a la disposition
des materiaux. Dans le premier, tous les lits de briques sont
rigoureusement horizontaux; dans le second, ils sont legerement concaves
et forment un arc renverse, tres ouvert, dont l'extrados s'appuie sur le
sol; l'alternance des deux procedes se reproduit regulierement. La
raison de cette disposition est obscure: on dit que les edifices ainsi
construits resistent mieux aux tremblements de terre. Quoi qu'il en
soit, elle est fort ancienne, car, des la Ve dynastie, les familles
nobles d'Abydos envahirent l'enceinte et l'emplirent de leurs tombeaux
an point de lui enlever toute valeur strategique. Une seconde
forteresse, edifiee a quelque cent metres au sud-est, remplaca celle du
Kom-es-soultan vers la XVIIIe dynastie, mais faillit avoir le meme sort
sous les Ramessides; la decadence subite de la ville l'a seule protegee
contre l'encombrement. Les Egyptiens des premiers temps ne possedaient
aucun engin capable de faire impression sur des murs massifs. Ils
n'avaient que trois moyens pour enlever de vive force une place fermee:
l'escalade, la sape, le bris des portes. Le trace impose par leurs
ingenieurs au second fort est des mieux calcules pour resister
efficacement a ces trois attaques (Fig.23). Il se compose de longs
cotes en ligne droite, sans tours ni saillants d'aucune sorte, mesurant
131m,30 sur les fronts est et ouest, 78 metres sur les fronts nord et
sud. Les fondations portent directement sur le sable et ne descendent
nulle part plus has que 0m,30. Le mur (Fig.24) est en briques crues,
disposees par assises horizontales; il est legerement incline en
arriere, plein, sans archeres ni meurtrieres, decore a l'exterieur de
longues rainures prismatiques, semblables a celles qu'on voit sur les
steles de l'ancien Empire. Dans l'etat actuel, il domine la plaine de 11
metres; complet, il ne devait guere monter a plus de 12 metres, ce qui
suffisait amplement pour mettre la garnison a l'abri d'une escalade par
echelle portative a dos d'homme. L'epaisseur est d'environ 6 metres a la
base, d'environ 5 metres au sommet.

[Illustration: Fig. 23]
[Illustration: Fig. 24]

La crete est partout detruite, mais les representations figurees
(Fig.25) nous montrent qu'elle etait couronnee d'une corniche continue,
tres saillante, garnie exterieurement d'un parapet mince assez bas,
crenele a merlons arrondis, rarement quadrangulaires. Le chemin de
ronde, meme diminue de l'epaisseur du parapet, devait atteindre encore
4 metres ou 4m,50. Il courait sans interruption le long des quatre
fronts; on y montait par des escaliers etroits, pratiques dans la
maconnerie et detruits aujourd'hui. Point de fosse: pour defendre le
pied du mur contre la pioche des sapeurs, on a trace, a 3 metres en
avant, une chemise crenelee haute de 5 metres ou environ. Toutes ces
precautions etaient suffisantes contre la sape et l'escalade, mais les
portes restaient comme autant de breches beantes dans l'enceinte;
c'etait le point faible sur lequel l'attaque et la defense concentraient
leurs efforts. Le fort d'Abydos avait deux portes, dont la principale
etait situee dans un massif epais, a l'extremite orientale du front est
(Fig.26). Une coupure etroite A, barree par de solides battants de
bois, en marquait la place dans l'avant-mur. Par derriere, s'etendait
une petite place d'armes B, a demi creusee dans l'epaisseur du mur, au
fond de laquelle etait pratiquee une seconde porte C, aussi resserree
que la premiere. Quand l'assaillant l'avait forcee sous la pluie de
projectiles que les defenseurs, postes au haut des murailles, faisaient
pleuvoir sur lui de face et des deux cotes, il n'etait pas encore au
coeur de la place; il traversait une cour oblongue D, resserree entre
les murs exterieurs et entre deux contreforts qui s'en detachaient a
angle droit, et s'en allait briser a decouvert une derniere poterne E,
placee a dessein dans le recoin le plus incommode. Le principe qui
presidait a la construction des portes etait partout le meme, mais les
dispositions variaient au gre de l'ingenieur. A la porte sud-est
d'Abydos (Fig.27), la place d'armes situee entre les deux enceintes a
ete supprimee, et la cour est tout entiere dans l'epaisseur du mur; a
Kom-el-Ahmar, en face d'El-Kab (Fig.28), le massif de briques, an
milieu duquel la porte est percee, fait saillie sur le front de defense.
Des poternes, reservees en differents endroits, facilitaient les
mouvements de la garnison et lui permettaient de multiplier les
sorties.

[Illustration: Fig. 25]
[Illustration: Fig. 26]
[Illustration: Fig. 27]
[Illustration: Fig. 28]

Le meme trace qu'on employait pour les forts isoles prevalait egalement
pour les villes. Partout, a Heliopolis, a San, a Sais, a Thebes, ce sont
des murs droits, sans tours ni bastions, formant des carres ou des
parallelogrammes allonges, sans fosses ni avancees; l'epaisseur des
murs, qui varie entre 10 et 20 metres, rendait ces precautions inutiles.
Les portes, au moins les principales, avaient des jambages et un linteau
en pierre, decores de tableaux et de legendes; temoin celle d'Ombos, que
Champollion vit encore en place et qui date du regne de Thoutmos III. La
plus vieille et la mieux conservee des villes fortes d'Egypte, celle
d'El-Kab, remonte probablement jusqu'a l'ancien Empire (Fig.29). Le Nil
en a detruit une partie depuis quelques annees; au commencement du
siecle, elle formait un quadrilatere irregulier, dont les grands cotes
mesuraient 640 metres et les petits environ un quart en moins. Le front
sud presente la meme disposition qu'au Kom-es-soultan, des panneaux ou
les lits de briques sont horizontaux, alternant avec d'autres panneaux
ou ils sont concaves. Sur les fronts nord et ouest, les lits sont
ondules regulierement et sans interruption d'un bout a l'autre.
L'epaisseur est de 11m,50, la hauteur moyenne de 9 metres; des rampes
larges et commodes menent an chemin de ronde. Les portes sont placees
irregulierement, une sur chacune des faces nord, est et ouest; la face
meridionale n'en avait point. Elles sont trop mal conservees pour qu'on
en reconnaisse le plan. L'enceinte renfermait une population
considerable, mais inegalement repartie; le gros etait concentre au nord
et a l'ouest, ou les fouilles ont decouvert les restes d'un grand nombre
de maisons. Les temples etaient rassembles dans une enceinte carree, qui
avait le meme centre que la premiere; c'etait comme un reduit, ou la
garnison pouvait resister, longtemps apres que le reste de la ville
etait aux mains des ennemis.

[Illustration: Fig. 29]

Le trace a angle droit, excellent en plaine, n'etait pas souvent
applicable en pays accidente; lorsque le point a fortifier etait sur une
colline, les ingenieurs egyptiens savaient adapter la ligne de defense
au relief du terrain. A Kom-Ombo (Fig.30), les murs suivent exactement
le contour de la butte isolee sur laquelle la ville etait perchee, et
presentaient a l'Orient un front herisse de saillies irregulieres, dont
le dessin rappelle grossierement celui de nos bastions. A Koummeh et a
Semneh, en Nubie, a l'endroit ou le Nil s'echappe des rochers de la
seconde cataracte, les dispositions sont plus ingenieuses et temoignent
d'une veritable habilete. Le roi Ousirtasen III avait fixe en cet
endroit la frontiere de l'Egypte; les forteresses qu'il y construisit
devaient barrer la voie d'eau aux flottes des Negres voisins. A Koummeh,
sur la rive droite, la position etait naturellement tres forte
(Fig.31). Sur une eminence bordee de rochers abrupts, on dessina un
carre irregulier de 60 metres environ de cote; deux contreforts allonges
dominent, l'un, an nord, les sentiers qui conduisent a la porte,
l'autre, au sud, le cours du fleuve. L'avant-mur s'eleve a 4 metres en
avant et suit fidelement le mur principal, sauf en deux points, aux
angles nord-ouest et sud-est, ou il presente deux saillies en forme de
bastion. Sur l'autre rive, a Semneh, la position etait moins bonne; le
cote oriental etait protege par une ceinture de rochers qui descend a
pic jusqu'au fleuve, mais les trois autres faces etaient a peu pres nues
(Fig.32). Un mur droit, haut de 15 metres environ, fut etabli le long
du Nil; an contraire, les murs tournes vers la plaine monterent
jusqu'a la hauteur de 25 metres et se herisserent de contreforts, longs
de 15 metres, epais de9 metres a la base et de 4 metres au sommet et
disposes a intervalles irreguliers selon les besoins de la defense. Ces
eperons, non garnis de parapets, tenaient lieu de tours: ils
augmentaient la force du trace, defendaient l'acces du chemin de ronde
et battaient en flanc les soldats qui auraient voulu tenter une attaque
de haute main contre l'enceinte continue. L'intervalle qui les separe
est calcule de maniere que les archers puissent balayer de leurs fleches
tout le terrain compris entre eux. Courtines et saillants sont en
briques crues entremelees de poutres couchees horizontalement dans la
maconnerie; la surface exterieure en est formee de deux parties, l'une a
peu pres verticale, l'autre inclinee de 160 degres environ sur la
premiere, ce qui rendait l'escalade sinon impossible, au moins fort
difficile. Interieurement tout l'espace compris dans l'enceinte avait
ete hausse presque jusqu'au niveau du chemin de ronde, en maniere de
terre-plein (Fig.33). Au dehors, l'avant-mur en pierres seches etait
separe du corps de la place par un fosse de 30 a 40 metres de large; il
epousait assez exactement le contour general et dominait la plaine de
2 ou 3 metres, selon les endroits; vers le nord, il etait coupe par le
chemin tournant qui descend en plaine. Ces dispositions, si habiles
qu'elles fussent, n'empecherent point la place de succomber; une large
breche pratiquee an sud, entre les deux saillants les plus rapproches du
fleuve, marque le point d'attaque choisi par l'ennemi.

[Illustration: Fig. 30]
[Illustration: Fig. 31]
[Illustration: Fig. 32]
[Illustration: Fig. 33--Coupe du terre-plein, sur A B du plan
precedent.]

Les grandes guerres entreprises en Asie sous la XVIIIe dynastie
revelerent aux Egyptiens des formes nouvelles de fortifications. Les
nomades de la Syrie meridionale avaient des fortins ou ils se
refugiaient sous la menace de l'invasion (Fig.34). Les villes
cananeennes et hittites, Ascalon, Dapour, Merom, etaient entourees de
murailles puissantes, le plus souvent en pierre et flanquees de tours
(Fig.35); celles d'entre elles qui s'elevaient en plaine, comme
Qodshou, etaient enveloppees d'un double fosse rempli d'eau (Fig.36).
Les Pharaons transporterent dans la vallee du Nil les types nouveaux,
dont ils avaient eprouve l'efficacite dans leurs campagnes. Des les
commencements de la XIXe dynastie, la frontiere orientale du Delta, la
plus faible de toutes, etait couverte d'une ligne de forts analogues aux
forts cananeens; non contents de prendre la chose, les Egyptiens avaient
pris le mot et donnaient a ces tours de garde le nom semitique de
_magadilou_. La brique ne parut plus des lors assez solide, au moins
pour les villes exposees aux incursions des peuplades asiatiques, et les
murs d'Heliopolis, ceux de Memphis meme, se revetirent de pierre. Rien
ne nous est reste jusqu'a present de ces forteresses nouvelles, et nous
en serions reduits a nous figurer, d'apres les peintures, l'aspect
qu'elles pouvaient avoir, si un caprice royal ne nous en avait laisse un
modele dans un des endroits ou on s'attendait le moins a le rencontrer,
dans la necropole de Thebes. Quand Ramses III etablit son temple
funeraire (Fig.37 et 38), il voulut l'envelopper d'une enceinte a
l'apparence militaire, en souvenir de ses victoires syriennes. Un
avant-mur en pierre, crenele, haut de 4 metres en moyenne, court le long
du flanc est; la porte est pratiquee an milieu, sous la protection d'un
gros bastion quadrangulaire. Elle etait large de 1 metre, et flanquee de
deux petits corps de garde oblongs, dont les terrasses s'elevent
d'environ 1m,50 au-dessus du rempart. Des qu'on l'a franchie, on se
trouve devant un veritable _Migdol_: deux corps de logis, embrassant une
cour qui va se retrecissant par ressauts, et reunis par un batiment a
deux etages, perce d'une porte longue. Les faces orientales des tours
sont assises sur un soubassement incline en talus, haut de 5 metres
environ. Il etait a deux fins: d'abord il augmentait la force de
resistance du mur a l'endroit ou on pouvait le saper, ensuite les
projectiles qu'on jetait d'en haut, ricochant avec force sur
l'inclinaison du plan, tenaient l'assaillant a distance. La hauteur
totale est de 22 metres, et la largeur de 25 metres sur le devant; les
portions situees sur le derriere, a droite et a gauche de la porte, ont
ete detruites des l'antiquite. Les details de l'ornementation sont
adaptes au caractere moitie religieux, moitie triomphal de l'edifice; il
n'est pas probable que les forteresses reelles fussent decorees de
consoles et de bas-reliefs analogues a ceux qu'on voit sur les cotes de
la place d'armes. Tel qu'il est, le _pavillon_ de Medinet-Habou est un
exemple unique des perfectionnements que les Pharaons conquerants
avaient apportes a l'architecture militaire.

[Illustration: Fig. 34]
[Illustration: Fig. 35--La ville de Dapour.]
[Illustration: Fig. 36]
[Illustration: Fig. 37--Plan du pavillon de Medinet-Habou.]
[Illustration: Fig. 38]

Passe le regne de Ramses III, les documents nous font presque
entierement defaut. Vers la fin du XIe siecle avant notre ere, les
grands pretres d'Ammon reparerent les murs de Thebes, de Gebelein et
d'El-Hibeh en face de Feshn. Le morcellement du pays sous les
successeurs de Sheshonq obligea les princes des nomes a augmenter le
nombre des places fortes; la campagne de Pionkhi, sur les bords du Nil,
est une suite de sieges heureux. Rien, toutefois, ne nous autorise a
penser que l'art de la fortification ait fait alors des progres
sensibles: quand les Pharaons grecs se substituerent aux indigenes, ils
le trouverent probablement tel que l'avaient constitue les ingenieurs de
la XIXe et de la XXe dynastie.


3.--LES TRAVAUX D'UTILITE PUBLIQUE.


Un reseau permanent de routes est inutile dans un pays comme l'Egypte;
le Nil y est le chemin naturel du commerce, et des sentiers courant
entre les champs suffisent a la circulation des hommes, a la menee des
bestiaux, au transport des denrees de village a village. Des bacs
payants pour passer d'une rive a l'autre du fleuve, des gues partout ou
le peu de profondeur des eaux le permettait, des levees de terre jetees
a demeure en travers des canaux, completaient le systeme. Les ponts
etaient rares; on n'en connait jusqu'a present qu'un seul sur le
territoire egyptien, encore ne sait-on s'il etait long ou court, en
pierre ou en bois, supporte d'arches ou lance d'une volee. Il
franchissait, sous les murs memes de Zarou, le canal qui separait le
front oriental du Delta des regions desertes de l'Arabie Petree; une
enceinte fortifiee en couvrait le debouche du cote de l'Asie (Fig.39).
L'entretien des voies de communication, qui coute si cher aux peuples
modernes, entrait donc pour une tres petite part dans la depense des
Pharaons; trois grands services restaient seuls a leur charge, celui des
entrepots, celui des irrigations, celui des mines et carrieres.

[Illustration: Fig. 39]

Les impots etaient percus et les traitements des fonctionnaires payes en
nature. On distribuait chaque mois aux ouvriers du ble, de l'huile et du
vin, de quoi nourrir leur famille, et, du haut en has de l'echelle
hierarchique, chacun recevait en echange de son travail des bestiaux,
des etoffes, des objets manufactures, certaines quantites de cuivre ou
de metaux precieux. Les employes du fisc devaient donc avoir a leur
disposition de vastes magasins ou serrer les parties rentrees de
l'impot. Chaque categorie avait son quartier distinct, clos de murs et
fourni de gardiens vigilants, larges etables pour les betes, celliers ou
les amphores etaient empilees en couches regulieres ou pendues en ligne
le long des murs, avec la date de la recolte ecrite sur la panse
(Fig.40), greniers en forme de four, ou le grain etait verse par une
lucarne pratiquee dans le haut et sortait par une trappe menagee pres du
sol (Fig.41). A Toukou, la Pithom de M. Naville, ce sont des chambres
rectangulaires (Fig.42), de taille differente, jadis parquetees et sans
communication l'une avec l'autre: le ble, introduit par le toit,
suivait, pour ressortir, le chemin qu'il avait pris pour entrer. Au
Ramesseum de Thebes, des milliers d'ostraca et de tampons de jarres
ramasses sur les lieux prouvent que les ruines en briques situees
immediatement derriere le temple renfermaient les celliers du dieu; les
chambres sont de longs couloirs voutes, accoles l'un a l'autre et
surmontes autrefois d'une plate-forme unie (Fig.43). Philae, Ombos,
Daphnae, la plupart des villes frontieres du Delta possedent des
entrepots de ce genre, et l'on en decouvrira bien d'autres le jour ou
l'on s'avisera de les chercher serieusement.

[Illustration: Fig. 40]
[Illustration: Fig. 41]
[Illustration: Fig. 42]
[Illustration: Fig. 43]


Le regime des eaux ne s'est pas modifie sensiblement depuis l'antiquite.
Quelques canaux ont ete creuses, un plus grand nombre se sont bouches
par la negligence des maitres du pays; mais les traces et les methodes
de percement sont demeures les memes. Elles n'exigent point de travaux
d'art considerables. Partout ou j'ai pu etudier les vestiges de canaux
anciens, je n'ai releve aucune trace de maconnerie aux prises d'eau ou
sur les points faibles du parcours. Ce sont de simples fosses a pic,
larges de 6 a 20 metres; les terres extraites pendant l'operation
etaient rejetees a droite et a gauche, et formaient, au-dessus de la
berge, des talus irreguliers de 2 a 4 metres de haut. Ils marchent en
ligne droite, mais sans obstination; le moindre mouvement de terrain les
decide a devier et a decrire des courbes immenses. Des digues, tirees
capricieusement de la montagne au Nil, les coupent d'espace en espace et
divisent la vallee en bassins, ou l'eau sejourne pendant les mois
d'inondation. Elles sont d'ordinaire en terre, quelquefois en briques
cuites, comme dans la province de Girgeh, tres rarement en pierre de
taille, comme cette digue de Kosheish que Mini construisit au debut des
temps, afin de detourner a l'orient la branche principale du Nil, et
d'assainir l'emplacement ou il fonda Memphis. Le reseau avait son
origine pres du Gebel-Silsileh, et courait jusqu'a la mer sans s'ecarter
du fleuve, si ce n'est une fois pres de Beni-Souef, pour jeter un de ses
bras dans la direction du Fayoum. Il franchissait la montagne pres
d'Illahoun, par une gorge etroite et sinueuse, approfondie peut-etre a
main d'homme, et se ramifiant en patte d'oie; les eaux, apres avoir
arrose le canton, s'ecoulaient, les plus proches dans le Nil, par la
route meme qui les avait amenees; les autres, dans plusieurs lacs sans
issue, dont le plus grand s'appelle aujourd'hui Birket-Qeroun. S'il
fallait en croire Herodote, les choses ne se seraient point passees
aussi simplement. Le roi Moeris aurait voulu etablir au Fayoum un
reservoir destine a corriger les irregularites de l'inondation; on
l'appelait, d'apres lui, le lac Moeris. La crue etait-elle insuffisante?
L'eau, emmagasinee dans ce bassin, puis relachee au fur et a mesure que
le besoin s'en faisait sentir, maintenait le niveau a hauteur convenable
sur toute la moyenne Egypte et sur les regions occidentales du Delta.
L'annee d'apres, si la crue s'annoncait trop forte, le Moeris en
recevait le surplus et le gardait jusqu'au moment ou le fleuve
commencait a baisser. Deux pyramides, couronnees chacune d'un colosse
assis, representant le roi fondateur et sa femme, se dressaient au
milieu du lac. Voila le recit d'Herodote: il a singulierement embarrasse
les ingenieurs et les geographes. Comment en effet trouver dans le
Fayoum un emplacement convenable pour un bassin qui n'avait pas moins de
quatre-vingt-dix milles de pourtour? La theorie la plus accreditee de
nos jours est celle de Linant, d'apres laquelle le Moeris aurait occupe
une depression de terrain le long de la chaine libyque, entre Illahoun
et Medineh; mais les explorations les plus recentes ont montre que les
digues assignees pour limites a ce pretendu reservoir sont modernes et
n'ont peut-etre pas deux siecles de duree. Je ne crois plus a
l'existence du Moeris. Si Herodote a jamais visite le Fayoum, cela a du
etre pendant l'ete, au temps du haut Nil, quand le pays entier offre
l'aspect d'une veritable mer. Il a pris pour la berge d'un lac permanent
les levees qui divisent les bassins et font communiquer les villes entre
elles. Son recit, repete par les ecrivains anciens, a ete accepte par
nos contemporains, et l'Egypte, qui n'en pouvait mais, a ete gratifiee
apres coup d'une oeuvre gigantesque, dont l'execution aurait ete le
vrai titre de gloire de ses ingenieurs, si elle avait jamais existe. Les
seuls travaux qu'ils aient entrepris en ce genre ont de moindres
pretentions; ce sont des barrages en pierre eleves a l'entree de
plusieurs des Ouadys qui descendent des montagnes jusque dans la vallee.
L'un des plus importants a ete signale en 1885 par le docteur
Schweinfurth, a sept kilometres au sud-est des bains d'Helouan, au
debouche de l'Ouady Guerraoui (Fig.44).

[Illustration: Fig. 44]

Il servait a deux fins, d'abord a emmagasiner de l'eau pour les ouvriers
qui exploitaient les carrieres d'albatre cristallin d'ou sont sortis les
blocs les plus grands des pyramides de Gizeh, puis a retenir les
torrents qui se forment parfois dans le desert a la suite des pluies de
l'hiver et du printemps. Le ravin qu'il fermait a soixante-six metres de
large et douze ou quinze, metres de hauteur moyenne. Trois couches
successives d'une epaisseur totale de quarante-cinq metres avaient ete
jugees suffisantes: en aval, une masse d'argile et de debris tires des
berges (A), puis un amas de gros blocs calcaires, enfin un mur de pierre
de taille, dont les assises, disposees en retraite l'une sur l'autre,
simulaient une sorte d'escalier monumental (B). Trente-deux degres
subsistent encore, sur trente-cinq qu'il y avait primitivement, et un
quart environ du barrage s'est maintenu dans le voisinage de chacune des
berges; le torrent a balaye la partie du milieu (Fig.45). Une digue
analogue avait transforme le fond de l'Ouady Genneh en un petit lac ou
les mineurs du Sinai venaient s'approvisionner d'eau. La plupart des
localites d'ou l'Egypte tirait ses metaux et ses pierres de choix
etaient d'acces malaise et n'auraient ete d'aucun profit, si on n'avait
eu soin d'en faciliter les avenues et d'en rendre le sejour moins
insupportable par des travaux de ce genre. Pour aller chercher le
diorite et le granit gris de l'Ouady Hammamat, les Pharaons avaient
jalonne la route de citernes taillees dans le roc. Quelques maigres
sources, captees habilement et recueillies dans des reservoirs, avaient
permis d'etablir des villages entiers d'ouvriers aux carrieres et aux
mines d'or ou d'emeraude des bords de la mer Rouge; des centaines
d'engages volontaires, d'esclaves ou de criminels condamnes par les
tribunaux y vivaient miserablement, sous le baton d'une dizaine de chefs
de corvee, et sous la surveillance brutale d'une compagnie de soldats
mercenaires, libyens ou negres. La moindre revolution en Egypte, une
guerre malheureuse, un changement de regne trouble, compromettait
l'existence factice de ces etablissements: les ouvriers desertaient, les
Bedouins harcelaient la colonie, les garde-chiourme s'impatientaient et
rentraient dans la vallee du Nil, et l'exploitation cessait de se faire
regulierement. Aussi, les pierres de choix qu'on ne trouvait qu'au
desert, le diorite, le basalte, le granit noir, le porphyre, les breches
vertes ou jaunes, n'etaient-elles pas d'usage frequent en architecture;
comme il fallait mettre sur pied, pour les avoir, de veritables
expeditions de soldats et d'ouvriers, on les reservait aux sarcophages
et aux statues de prix. Les carrieres de calcaire, de gres, d'albatre,
de granit rose, qui ont fourni les materiaux des temples et des
monuments funeraires, etaient toutes dans la vallee et d'abord facile.
Quand la veine qu'on avait resolu d'attaquer courait dans une des
couches basses de la montagne, on y creusait des couloirs et des
chambres qui s'enfoncent parfois assez loin. Des piliers carres, menages
d'espace en espace, soutenaient le plafond, et des steles, gravees aux
endroits les plus apparents, apprenaient a la posterite le nom du roi et
des ingenieurs qui avaient commence ou repris les travaux. Plusieurs de
ces carrieres epuisees ou abandonnees ont ete transformees en chapelles;
ainsi le Speos-Artemidos, que Thoutmos III et Seti Ier consacrerent a la
deesse locale Pakhit. Les plus importantes de celles qui donnaient le
calcaire sont a Tourah et a Massarah, presque en face de Memphis. La
pierre en etait tres recherchee des sculpteurs et des architectes; elle
se prete merveilleusement a toutes les delicatesses du ciseau, durcit a
l'air et se revet d'une patine dont les tons cremeux reposent l'oeil.
Les gisements de gres les plus vastes etaient a Silsilis (Fig.46), et
on les exploitait a ciel ouvert. Ils offrent des escarpements de quinze
a seize metres, quelquefois dresses a pic dans toute leur hauteur,
quelquefois divises en etages ou l'on arrive au moyen d'escaliers a
peine assez larges pour un seul homme. Les parois en sont couvertes de
stries paralleles, tantot horizontales, tantot inclinees alternativement
de gauche a droite ou de droite a gauche, de maniere a former des lignes
de chevrons tres obtus, et serrees, comme en un cadre rectangulaire,
entre des rainures larges de trois ou quatre centimetres, longues de
deux ou meme de trois metres; ce sont les cicatrices de l'outil antique,
et elles nous montrent comment les Egyptiens s'y prenaient pour detacher
les blocs. On les dessinait sur place a l'encre rouge, quelquefois en la
forme qu'ils devaient avoir dans l'edifice projete; les membres de la
commission d'Egypte copierent dans les carrieres du Gebel Abou-Fodah les
epures et la mise au carreau de plusieurs chapiteaux, un lotiforme, les
autres a tete d'Hathor (Fig.47). Ce premier travail acheve, on separait
les faces verticales a l'aide d'un long ciseau en fer qu'on enfoncait
perpendiculairement ou obliquement a grands coups de maillet; pour
detacher les faces horizontales, on se servait uniquement de coins en
bois ou en bronze, disposes dans le sens des couches de la montagne. Les
blocs recevaient souvent une premiere facon sur le lit; on voit a Syene
un obelisque de granit, a Tehneh des futs de colonne a demi degages. Le
transport s'operait de diverses manieres. A Syene, a Silsilis, au Gebel
Sheikh Haridi, au Gebel Abou-Fodah, les carrieres sont baignees
litteralement par les flots du Nil et la pierre descend presque
directement de sa place aux chalands. A Kasr-es-Sayad, a Tourah, dans
les localites eloignees de la rive, des canaux creuses expres amenaient
les barques jusqu'au pied de la montagne. Ou l'on devait renoncer au
transport par eau, la pierre etait chargee sur des traineaux tires par
des boeufs (Fig.48), ou cheminait jusqu'a destination a bras d'homme et
sur des rouleaux.

[Illustration: Fig. 45]
[Illustration: Fig. 46]
[Illustration: Fig. 47]
[Illustration: Fig. 48]


CHAPITRE II



L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE


La brique fait presque tous les frais de l'architecture civile et
militaire; elle ne joue qu'un role secondaire dans l'architecture
religieuse. Les Pharaons avaient l'ambition d'elever aux dieux des
demeures eternelles, et la pierre seule leur paraissait assez durable
pour resister aux attaques des hommes et du temps.


1.--MATERIAUX ET ELEMENTS DE LA CONSTRUCTION.


C'est un prejuge de croire que les Egyptiens ne mettaient en oeuvre que
des blocs de dimensions considerables. La grosseur de leurs materiaux
variait beaucoup selon l'usage auquel ils les destinaient. Les
architraves, les futs de colonnes, les linteaux et les montants de porte
atteignaient quelquefois des dimensions considerables. Les architraves
les plus longues que l'on connaisse, celles qui recouvrent l'allee
centrale de la salle hypostyle a Karnak, ont en moyenne 9m,20; elles
representent chacune une masse de 31 metres cubes et un poids de 65,000
kilogrammes environ. D'ordinaire, les blocs ne sont pas beaucoup plus
forts que ceux dont on se sert aujourd'hui en France; la hauteur en est
de 0m,80 a 1m,20, la longueur de 1 metre a 2m,50, l'epaisseur de 0m,50 a
1m,80.

Quelques temples sont en une seule sorte de pierre; le plus souvent, les
materiaux d'espece differente sont juxtaposes a proportions inegales.
Ainsi, le gros oeuvre des temples d'Abydos est un calcaire tres fin; les
colonnes, les architraves, les montants et les linteaux des portes,
toutes les parties ou l'on craignait que le calcaire n'eut pas une force
de resistance suffisante, sont en gres dans l'edifice de Seti Ier, en
gres, en granit ou en albatre dans celui de Ramses II. A Karnak, a
Louxor, a Tanis, a Memphis, on remarque des melanges analogues; au
Ramesseum et dans quelques temples de Nubie, les colonnes reposent sur
des massifs de briques crues. La pierre a pied d'oeuvre, les ouvriers
la taillaient avec plus ou moins de soin, selon qu'elle devait occuper
telle ou telle position. Quand les murs etaient de mediocre epaisseur,
comme c'est generalement le cas des murs de refend, on la parait
exactement sur toutes les faces. Lorsqu'ils etaient epais, les blocs du
noyau etaient degrossis de maniere a rappeler le plus possible la forme
cubique et a s'empiler les uns sur les autres sans trop de difficulte,
sauf a combler les vides avec des eclats plus petits, du caillou, du
ciment; on coupait ceux du parement avec soin sur la face destinee a
etre vue, on dressait les joints aux deux tiers ou aux trois quarts de
la longueur, et on piquait simplement le reste de la queue. Les pieces
les plus fortes etaient reservees aux parties basses des edifices, et
cette precaution etait d'autant plus necessaire que les architectes
d'epoque pharaonique ne descendaient pas les fondations des temples
beaucoup plus qu'ils ne faisaient celles des maisons. A Karnak, elles ne
s'enfoncent guere qu'a 2 ou 3 metres; a Louxor, dans la partie qui borde
le fleuve, trois assises d'environ 0m,80 de haut chacune forment un
patin gigantesque sur lequel reposent les murs; au Ramesseum, la couche
de briques seches sur laquelle pose la colonnade ne parait pas avoir
plus de 2 metres; ce sont la des profondeurs insignifiantes, mais
l'experience des siecles a prouve qu'elles suffisaient. L'humus compact
et dur qui compose partout le sol de la vallee subit chaque annee, au
moment du retrait des eaux, une contraction qui le rend a peu pres
incompressible; le poids des maconneries, augmentant graduellement au
cours de la construction, lui fait bientot atteindre le maximum de
tassement et acheve d'assurer a l'edifice une assiette solide. Partout
ou j'ai mis au jour le pied des murs, j'ai constate qu'ils n'avaient pas
bouge.

Le systeme de construction des anciens Egyptiens ressemble par bien des
points a celui des Grecs. Les pierres y sont souvent posees a joint vif,
sans lien d'aucune sorte, et le macon se fie au poids propre des
materiaux pour les tenir en place. Parfois elles sont attachees par des
crampons en metal, ou, comme dans le temple de Seti Ier a Abydos, par
des queues d'aronde en bois de sycomore au cartouche du roi fondateur.
D'ordinaire, elles sont comme soudees les unes aux autres par des
couches de mortier plus ou moins epaisses. Tous les mortiers dont j'ai
recueilli les echantillons sont jusqu'a present de trois sortes: les
uns, blancs et reduits aisement en poudre impalpable, ne contiennent que
de la chaux; les autres, gris et rudes au toucher, sont meles de chaux
et de sable; les autres doivent leur aspect rougeatre a la poudre de
brique pilee dont ils sont penetres. Grace a l'emploi judicieux de ces
procedes divers, les Egyptiens ont su, quand ils le voulaient,
appareiller aussi bien que les Grecs des assises regulieres, a blocs
egaux, a joints verticaux symetriquement alternes; s'ils ne l'ont pas
toujours fait, cela tient surtout a l'imperfection des moyens mecaniques
dont ils disposaient. Les murs d'enceinte, les murs de refend, ceux des
facades secondaires etaient perpendiculaires au sol; on se servait pour
elever les materiaux d'une chevre grossiere plantee sur la crete. Les
murs des pylones, ceux des facades principales, parfois meme ceux des
facades secondaires etaient en talus, selon des pentes variables au gre
de l'architecte; on etablissait pour les construire des plans inclines,
dont les rampes s'allongeaient a mesure que montait le monument. Les
deux methodes etaient egalement dangereuses; si soigneusement qu'on
enveloppat les blocs, ils couraient le risque de perdre en chemin leurs
aretes et leurs angles, ou meme de se briser en eclats. Il fallait
presque toujours les retoucher, et le desir d'avoir le moins de dechet
possible portait l'ouvrier a leur preter des coupes anormales (Fig.49).
On retaillait en biseau une des faces laterales, et le joint, au lieu
d'etre vertical, s'inclinait sur le lit. Si la pierre n'avait plus la
hauteur ou la largeur voulue, on rachetait la difference au moyen d'une
dalle complementaire. Parfois meme, on laissait subsister une saillie,
qui s'emboitait, pour ainsi dire, dans un creux correspondant, menage a
l'assise superieure ou inferieure. Ce qui n'etait d'abord qu'accident
devenait bientot negligence. Les macons, qui avaient hisse par
inadvertance un bloc trop gros, ne se souciaient pas de le redescendre,
et se tiraient d'affaire avec l'un des expedients dont je viens de
parler. L'architecte ne surveillait pas assez attentivement la taille et
la pose des pierres. Il souffrait que les assises n'eussent pas toutes
la meme hauteur, et que les joints verticaux de deux ou trois d'entre
elles fussent dans un meme prolongement. Le gros oeuvre acheve, on
ravalait la pierre, on reprenait les joints, on les noyait sous une
couche de ciment ou de stuc, colore a la teinte de l'ensemble, et qui
dissimulait les fautes du premier travail. Les murs ne se terminent
presque jamais en arete vive. Ils sont comme cernes d'un tore autour
duquel court un ruban sculpte, et couronnes soit de la gorge evasee que
surmonte une bande plate (Fig.50), soit, comme a Semneh, d'une corniche
carree, soit, comme a Medinet-Habou, d'une ligne de creneaux. Ainsi
encadres, on dirait autant de panneaux unis, leves chacun sur un seul
bloc, sans saillies et presque sans ouvertures. Les fenetres, toujours
tres rares, ne sont que de simples soupiraux, destines a eclairer des
escaliers comme au second pylone d'Harmhabi, a Karnak, ou a recevoir des
pieces de charpente decorative les jours de fete. Les portes ne
presentent que peu de relief sur le corps de l'edifice (Fig.51), sauf
le cas ou le linteau est surhausse de la gorge et de la plate-bande.
Seul, le pavillon de Medinet-Habou possede des fenetres reelles; mais il
etait construit sur le plan d'une forteresse et ne doit etre range qu'a
titre d'exception parmi les monuments religieux.

[Illustration: Fig. 49]
[Illustration: Fig. 50]
[Illustration: Fig. 51]

Le sol des cours et des salles etait revetu de dalles rectangulaires
assez regulierement ajustees, sauf dans l'intervalle des colonnes ou,
desesperant de raccorder a l'ensemble les lignes courbes de la base, les
architectes ont accumule des fragments de petite dimension sans ordre ni
methode (Fig.52). Au contraire de ce qu'ils pratiquaient pour les
maisons, ils n'ont presque jamais employe la voute dans les temples. On
ne la rencontre guere qu'a Deir-el-Bahari et dans les sept sanctuaires
paralleles d'Abydos, encore est-elle obtenue par encorbellement. La
courbe en est dessinee dans trois ou quatre assises horizontales,
placees en porte a faux l'une au-dessus de l'autre, puis evidees au
ciseau, suivant une ligne continue (Fig.53). La couverture ordinaire
consiste en dalles plates juxtaposees. Quand les vides entre les murs ne
sont pas trop considerables, elle les franchit d'une seule volee; sinon,
on l'etayait de supports d'autant plus multiplies que l'espace a couvrir
est plus etendu. Ils etaient alors relies par d'immenses poutres en
pierre, les architraves, sur lesquelles s'appuient les dalles dont le
toit se compose.

[Illustration: Fig. 52]
[Illustration: Fig. 53]

Les supports sont de deux types differents: le pilier et la colonne. On
en connait d'un seul bloc. Les piliers du temple du Sphinx, les plus
anciens qui aient ete decouverts jusqu'a present, ont 5 metres de
hauteur sur 1m,40 de cote. Des colonnes en granit rose, eparses au
milieu des ruines d'Alexandrie, de Bubaste, de Memphis, et qui remontent
aux regnes d'Harmhabi et de Ramses II, mesurent 6 et 8 metres d'une meme
venue. Ce n'est la qu'une exception. Colonnes et piliers sont batis en
assises souvent inegales et irregulieres, comme celles des murailles
environnantes. Les grandes colonnes de Louxor ne sont pleines qu'au
tiers du diametre: elles ont un noyau de ciment jaunatre, qui n'a plus
de consistance et tombe en poudre sous les doigts. Le chapiteau de la
colonne de Taharqou, a Karnak, contient trois assises hautes chacune
d'environ 0m,123. La derniere, la plus saillante, se compose de
vingt-six pierres, dont les joints verticaux tendent au centre, et qui
ne sont maintenues en place que par le poids du de superpose. Les memes
negligences que nous avons signalees dans l'appareil des murs, on les
retrouve toutes dans celui des colonnes.

Le pilier quadrangulaire, a cotes paralleles ou legerement inclines, le
plus souvent sans base ni chapiteau, est frequent dans les tombes de
l'ancien Empire. Il apparait encore a Medinet-Habou, dans le temple de
Thoutmos III, ou a Karnak, dans ce qu'on appelle le promenoir. Les faces
en sont souvent habillees de tableaux peints ou de legendes, et la face
exterieure recoit un motif special de decoration: des tiges de lotus ou
de papyrus en saillie, sur les piliers-steles de Karnak, une tete
d'Hathor coiffee du sistre, au petit speos d'Ibsamboul (Fig.54), une
figure debout, Osiris dans la premiere cour de Medinet-Habou, Bisou a
Denderah et au Gebel-Barkal. A Karnak, dans l'edifice construit
probablement par Harmhabi avec les debris d'un sanctuaire d'Amenhotpou
II, le pilier est surmonte d'une gorge qu'un mince abaque separe de
l'architrave (Fig.55). Abattant les quatre angles, on le transforme en
un prisme octogonal; puis, abattant les huit angles nouveaux, en un
prisme a seize pans. C'est le type de certains piliers des tombeaux
d'Assouan et de Beni-Hassan; du promenoir de Thoutmos III, a Karnak
(Fig.56), et des chapelles de Deir-el-Bahari. A cote de ces formes
regulierement deduites on en remarque dont la derivation est
irreguliere, a six pans, a douze, a quinze, a vingt, ou qui aboutissent
presque au cercle parfait. Les piliers du portique d'Osiris a Abydos
sont au terme de la serie; le corps en offre une section curviligne
a peine interrompue par une bande lisse aux deux extremites d'un meme
diametre. Le plus souvent les pans se creusent legerement en cannelures;
parfois, comme a Kalabsheh, les cannelures sont divisees en quatre
groupes de cinq par autant de bandes (Fig.57). Le pilier polygonal a
toujours un socle large et bas, arrondi en disque. A El-Kab, il porte
une tete d'Hathor appliquee a la face anterieure (Fig.58). Presque
partout ailleurs, il est surmonte d'un simple tailloir carre qui le
reunit a l'architrave. Ainsi constitue, il presente un air de famille
avec la colonne dorique, et l'on comprend que Jomard et Champollion ont
pu lui donner, dans l'enthousiasme de la decouverte, le nom peu justifie
de _dorique primitif_.

[Illustration: Fig. 54]
[Illustration: Fig. 55]
[Illustration: Fig. 56]
[Illustration: Fig. 57]
[Illustration: Fig. 58]

La colonne ne repose pas immediatement sur le sol. Elle est toujours
pourvue d'un socle analogue a celui du pilier polygonal, au profil
tantot droit, tantot legerement arrondi, nu ou sans autre ornement
qu'une ligne d'hieroglyphes. Les formes principales se ramenent a trois
types: 1 deg. la colonne a chapiteau en campane; 2 deg. la colonne a chapiteau
en bouton de lotus; 3 deg. la colonne hathorique.

1 deg. _Colonne a chapiteau campaniforme_.--D'ordinaire, le fut est lisse ou
simplement grave d'ecriture et de bas-reliefs. Quelquefois pourtant,
ainsi a Medamout, il est compose de six grandes et de six petites
colonnettes alternees. Aux temps pharaoniques, il s'arrondit, par le
bas, en bulbe decore de triangles curvilignes enchevetres, simulant de
larges feuilles; la courbe est alors calculee de telle sorte que le
diametre inferieur soit sensiblement egal au diametre superieur. A
l'epoque ptolemaique, le bulbe disparait souvent, probablement sous
l'influence des idees grecques: les colonnes qui bordent la premiere
cour du temple d'Edfou s'enlevent d'aplomb sur leur socle. Le fut subit
toujours une diminution de la base au sommet. Il se termine par trois ou
cinq plates-bandes superposees. A Medamout, ou il est fascicule,
l'architecte a pense sans doute qu'une seule attache au sommet
paraitrait insuffisante a maintenir les douze colonnettes, et il a
indique deux autres anneaux de plates-bandes a intervalles reguliers. Le
chapiteau, evase en forme de cloche, est garni a la naissance d'une
rangee de feuilles, semblables a celles de la base, et sur lesquelles
s'implantent des tiges de lotus et de papyrus en fleurs et en boutons.
La hauteur et la saillie sur le nu de la colonne varient au gre de
l'architecte. A Louxor, les campanes ont 3m,50 de diametre a la gorge,
5m,50 a la partie superieure, et une hauteur de 3m,50; a Karnak, dans la
salle hypostyle, la hauteur est de 3m,75 et le plus grand diametre de
21 pieds. Un de cubique surmonte le tout. Il est assez peu eleve et
presque entierement masque par la courbure du chapiteau; rarement, comme
au petit temple de Denderah, il s'eleve et recoit sur chaque face une
figure du dieu Bisou (Fig.59).

[Illustration: Fig. 59]

La colonne a chapiteau campaniforme (Fig.60) se rencontre de preference
dans la travee centrale des salles hypostyles, a Karnak, au Ramesseum, a
Louxor; mais elle n'est pas restreinte a cet emploi, et on la voit dans
les portiques, a Medinet-Habou, a Edfou, a Philae. Le promenoir de
Thoutmos III, a Karnak, en renferme une variete des plus curieuses
(Fig.61): la campane est retournee, et la partie amincie du fut
s'enfonce dans le socle, tandis que la partie la plus large se soude a
l'evasement du chapiteau. Cet arrangement disgracieux n'eut pas de
succes; on n'en trouve aucune trace hors du promenoir. D'autres
innovations furent plus heureuses, celles surtout qui permirent aux
artistes de grouper autour de la campane des elements empruntes a la
flore du pays. C'est d'abord, a Soleb, a Sesebi, a Bubaste, a Memphis,
une bordure de palmes plantees droites sur les bandes plates et dont la
tete se courbe sous le poids de l'abaque (Fig.62). Plus tard, aux
approches de l'epoque ptolemaique, des regimes de dattes (Fig.63) et
des lotus entr'ouverts vinrent s'ajouter aux branches de palmier. Sous
les Ptolemees et sous les Cesars, le chapiteau finit par devenir une
veritable corbeille de fleurs et de feuilles etalees regulierement et
peintes des couleurs les plus vives (Fig.64). A Edfou, a Ombos, a
Philae, on dirait que le constructeur s'est jure de ne pas repeter deux
fois une meme coupe de chapiteau d'un meme cote du portique.

[Illustration: Fig. 60]
[Illustration: Fig. 61]
[Illustration: Fig. 62]
[Illustration: Fig. 63]
[Illustration: Fig. 64]

2 deg. _Colonne a chapiteau lotiforme_.--Elle representait peut-etre a
l'origine un faisceau de tiges de lotus dont les boutons, serres au cou
par un lien, se reunissent en bouquet pour former le chapiteau. La
colonne de Beni-Hassan comporte quatre tiges arrondies (Fig.65). Celles
du labyrinthe, celles du promenoir de Thoutmos III, celles de Medamout
en ont huit qui presentent a la surface une arete saillante (Fig.66).
Le pied est bulbeux et pare de feuilles triangulaires. La gorge est
entouree de trois ou de cinq anneaux. Une moulure, composee de trois
bandes verticales accolees, descend du dernier de ces anneaux dans
l'intervalle de deux tiges; c'est comme une frange qui garnit le haut de
la colonne. Une surface aussi accidentee ne pretait guere a la
decoration hieroglyphique; aussi en arriva-t-on progressivement a
supprimer toutes les saillies et a lisser le pourtour du fut. Dans la
salle hypostyle de Gournah, il est divise en trois segments: celui du
milieu est uni et charge de sculptures, celui du haut et celui du bas
sont encore fascicules. Au temple de Khonsou, dans les bas cotes de la
salle hypostyle de Karnak, sous le portique de Medinet-Habou, le fut est
entierement lisse; seulement la frange subsiste sous les anneaux, et une
arete legere menagee de trois en trois bandes rappelle l'existence des
tiges (Fig.67). Le chapiteau se degrade de la meme maniere. A
Beni-Hassan, il est fascicule nettement dans toute sa hauteur. Au
promenoir de Thoutmos III, a Louxor, a Medamout, un cercle de petites
feuilles pointues et de cannelures regne autour de la base et amoindrit
l'effet: ce n'est plus guere qu'un cone tronque et cotele. Dans la salle
hypostyle de Karnak, a Abydos, au Ramesseum, a Medinet-Habou, des
ornements de nature diverse, feuilles triangulaires, legendes
hieroglyphiques, bandes de cartouches flanques d'uraeus, remplacent les
cotes et se partagent l'espace conquis. L'abaque ne se dissimule pas
comme dans la colonne campaniforme: il deborde hardiment et recoit la
legende du roi fondateur.

[Illustration: Fig. 65]
[Illustration: Fig. 66]
[Illustration: Fig. 67--Colonne des bas cotes de la salle hypostyle
a Karnak.]

3 _La colonne hathorique_.--On en a des exemples aux temps anciens,
dans le temple de Deir-el-Bahari; mais c'est par les monuments d'epoque
ptolemaique, par Contra-Latopolis, par Philae, par Denderah surtout,
qu'on la connait le mieux. Le fut et la base ne presentent aucun
caractere special: c'est le fut et la base de la colonne campaniforme.
Le chapiteau a deux etages. Au plus bas, un bloc carre, sur chaque face
duquel une tete de femme, a oreilles pointues de genisse, se detache, en
haut relief; la coiffure, maintenue sur le front par trois bandelettes
verticales, passe derriere les oreilles et tombe le long du cou. Chaque
tete porte une corniche cannelee, sur laquelle s'eleve un naos encadre
entre deux volutes; un mince de carre couronne le tout (Fig.68). La
colonne a donc pour chapiteau quatre tetes d'Hathor. Apercue de loin,
elle rappelle immediatement a l'esprit un des sistres que les
bas-reliefs nous montrent entre les mains des reines et des deesses.
C'est un sistre en effet, mais ou les proportions normales des diverses
parties ne sont pas observees: le manche est gigantesque, tandis que la
moitie superieure de l'instrument est reduite outre mesure. Ce motif
plut tellement qu'on n'hesita pas a le combiner avec des elements
empruntes a d'autres ordres. Les quatre tetes d'Hathor, mises par-dessus
un chapiteau campaniforme, fournirent le type composite que Nectanebo
employa au pavillon de Philae (Fig.69). Je ne saurais dire que le
melange soit tres satisfaisant: vue en place, la colonne est moins
disgracieuse qu'on ne serait tente de le croire d'apres les gravures.

[Illustration: Fig. 68]
[Illustration: Fig. 69]

Les supports ne sont pas soumis a des regles fixes de proportions et
d'agencement. L'architecte pouvait attribuer, si cela lui plaisait, une
hauteur egale a des supports de diametre tres different, et en dessiner
chacun des elements a l'echelle qui lui convenait le mieux, sans autre
souci que d'une certaine harmonie generale: les dimensions du chapiteau
n'etaient pas en rapport immuable avec celles du fut, et la hauteur du
fut ne dependait nullement du diametre de la colonne. A Karnak, les
colonnes campaniformes de la salle hypostyle ont 3 metres de haut pour
le chapiteau, un peu moins de 17 pour le fut, 3m,57 de diametre
inferieur; a Louxor, 3m,50 pour le chapiteau, 15 pour le fut, 3m,45 au
bulbe; au Ramesseum, 11 metres pour le chapiteau et pour le fut et
2 metres au bulbe. L'etude des colonnes lotiformes nous amene a des
resultats semblables. A Karnak, sur les bas cotes de la salle hypostyle,
elles ont 3 metres de haut pour le chapiteau, 10 pour le fut, 2m,08 de
diametre sur le socle; au Ramesseum, 1m,70 pour le chapiteau, 7m,50 pour
le fut, 1m,78 de diametre sur le socle. Meme irregularite dans la
disposition des architraves: rien n'en determine l'elevation que le
caprice du maitre ou les necessites de la construction. Meme
irregularite dans les entre-colonnements: non seulement la largeur en
differe beaucoup de temple a temple et de chambre a chambre, mais
parfois, comme dans la premiere cour de Medinet-Habou, ils sont inegaux
pour un meme portique. Voila pour les types employes separement. Quand
on les associait dans un seul edifice, on ne s'astreignait pas a leur
donner des proportions fixes par rapport l'un a l'autre.

Dans la salle hypostyle de Karnak les colonnes a campanes soutiennent la
travee la plus haute, et les colonnes en bouton de lotus sont releguees
aux bas cotes (Fig.70). Il y a des salles du temple de Khonsou, ou
c'est la colonne lotiforme qui est la plus elevee, d'autres ou c'est la
colonne campaniforme. A Medamout, lotiformes et campaniformes ont
partout la meme hauteur dans ce qui subsiste de l'edifice. L'Egypte n'a
jamais eu d'ordres definis comme en a possede la Grece. Elle a essaye
toutes les combinaisons auxquelles se pretaient les elements de la
colonne, sans jamais en chiffrer aucune avec assez de precision pour
qu'etant donne un des membres, on puisse en deduire, meme
approximativement, les dimensions de tous les autres.

[Illustration: Fig. 70--Coupe de la salle hypostyle de Karnak pour
montrer l'agencement des deux ordres campaniforme et lotiforme.]


2.--LE TEMPLE.


La plupart des sanctuaires celebres, Denderah, Edfou, Abydos, avaient
ete fondes avant Mini par les _serviteurs d'Hor_; mais, vieillis ou
ruines au cours des ages, ils avaient ete restaures, remanies,
reconstruits l'un apres l'autre sur des devis nouveaux. Nul debris ne
nous est reste de l'appareil primitif pour nous montrer ce que
l'architecture egyptienne etait a ses commencements. Les temples
funeraires batis par les rois de la IVe dynastie ont laisse plus de
traces. Celui de la seconde pyramide, a Gizeh, etait assez bien conserve
encore dans les premieres annees du XVIIIe siecle, pour que de Maillet y
ait vu quatre gros piliers debout. La destruction est a peu pres
complete aujourd'hui; mais cette perte a ete compensee, vers 1853, par
la decouverte d'un temple situe a quarante metres environ au sud du
Sphinx (Fig.71). La facade ne parait pas, cachee qu'elle est sous le
sable; l'exterieur seul a ete deblaye en partie. Le noyau de la
maconnerie est en calcaire fin de Tourah. Le revetement, les piliers,
les architraves, la couverture, etaient en blocs d'albatre ou de granit
gigantesques. Le plan est des plus simples. Au centre (A), une grande
salle en forme de T, ornee de seize piliers carres, hauts de cinq
metres; a l'angle nord-ouest, un couloir etroit, en plan incline (B) par
lequel on penetre aujourd'hui dans l'edifice; a l'angle sud-ouest, un
retrait qui contient six niches superposees deux a deux (C). Une galerie
oblongue (D), ouverte a chaque extremite sur un cabinet rectangulaire
enseveli sous les decombres (E, E), complete cet ensemble. Point de
porte monumentale, point de fenetre, et le corridor d'entree etait trop
long pour amener la lumiere; elle ne penetrait que par des fentes
obliques menagees dans la couverture, et dont les traces sont visibles
encore a la crete des murs (e, e), de chaque cote de la piece
principale. Inscriptions, bas-reliefs, peintures, ce qu'on est habitue a
rencontrer partout en Egypte manque la, et pourtant ces murailles nues
produisent sur le spectateur un effet aussi puissant que les temples les
mieux decores de Thebes. L'architecte est arrive a la grandeur et
presque au sublime rien qu'avec des blocs de granit et d'albatre
ajustes, par la purete des lignes et par l'exactitude des proportions.

[Illustration: Fig. 71]

Quelques ruines eparses en Nubie, au Fayoum, au Sinai, ne nous
permettent pas de decider si les temples de la XIIe dynastie meritaient
les eloges que leur prodiguent les inscriptions contemporaines. Ceux des
rois thebains, des Ptolemees, des Cesars, subsistent encore, plusieurs
intacts, presque tous faciles a retablir, le jour ou on les aura etudies
consciencieusement sur le terrain. Rien de plus varie, au premier abord,
que les dispositions qu'ils presentent: quand on les regarde de pres,
ils se ramenent aisement au meme type. D'abord, le sanctuaire. C'est une
piece rectangulaire, petite, basse, obscure, inaccessible a d'autres
qu'aux Pharaons ou aux pretres de service. On n'y trouvait ni statue ni
embleme etablis a demeure; mais une barque sainte ou un tabernacle en
bois peint pose sur un piedestal, une niche reservee dans l'epaisseur du
mur ou dans un bloc de pierre isole, recevaient a certains jours la
figure ou le symbole inanime du dieu, un animal vivant ou l'image de
l'animal qui lui etait consacre. Un temple pouvait ne renfermer que
cette seule piece et n'en etre pas moins un temple, au meme titre que
les edifices les plus compliques; cependant il etait rare, au moins dans
les grandes villes, qu'on se contentat d'attribuer aux dieux ce strict
necessaire. Des chambres destinees au materiel de l'offrande ou du
sacrifice, aux fleurs, aux parfums, aux etoffes, aux vases precieux, se
groupaient autour de la _maison divine_; puis on batissait, en avant du
massif compact qu'elles formaient, une ou plusieurs salles a colonnes ou
les pretres et les devots s'assemblaient, une cour entouree de
portiques, ou la foule penetrait en tout temps, une porte flanquee de
deux tours et precedee de statues ou d'obelisques, une enceinte de
briques, une avenue bordee de sphinx, ou les processions manoeuvraient a
l'aise les jours de fete. Rien n'empechait un Pharaon d'elever une salle
plus somptueuse en avant de celles que ses predecesseurs avaient
edifiees, et ce qu'il faisait la, d'autres pouvaient le faire apres lui.
Des zones successives de chambres et de cours, de pylones et de
portiques, s'ajoutaient de regne en regne au noyau primitif. La vanite
ou la piete aidant, le temple se developpait en tous sens, jusqu'a ce
que l'espace ou la richesse manquat pour l'agrandir encore.

Les temples les plus simples etaient parfois les plus elegants. C'etait
le cas pour ceux qu'Amenhotpou III consacra dans l'ile d'Elephantine,
que les membres de l'expedition francaise dessinerent a la fin du siecle
dernier, et que le gouverneur turc d'Assouan detruisit en 1822. Le mieux
conserve, celui du sud (Fig.72), n'avait qu'une seule chambre en gres,
haute de 4m,25, large de 9m,50, longue de 12 metres. Les murs, droits et
couronnes de la corniche ordinaire, reposaient sur un soubassement creux
en maconnerie, eleve de 2m,25 au-dessus du sol, et entoure d'un parapet
a hauteur d'appui. Un portique regnait tout autour. Il etait compose,
sur chacun des cotes, de sept piliers carres, sans chapiteau ni base,
sur chacune des facades, de deux colonnes a chapiteau lotiforme. Piliers
et colonnes s'appuyaient directement sur le parapet, sauf a l'est, ou un
perron de dix ou douze marches, resserre entre deux murs de meme hauteur
que le soubassement, donnait acces a la cella. Les deux colonnes qui
encadraient le haut de l'escalier etaient plus espacees que celles de la
face opposee, et la large baie qu'elles formaient laissait apercevoir
une porte richement decoree. Une seconde porte ouvrait a l'autre
extremite, sous le portique. Plus tard, a l'epoque romaine, on tira
parti de cette ordonnance pour modifier l'aspect du monument. On remplit
les entre-colonnements du fond et on obtint une salle nouvelle,
grossiere et sans ornements, mais suffisante aux besoins du culte. Les
temples d'Elephantine rappellent assez exactement le temple periptere
des Grecs, et cette ressemblance avec une des formes de l'architecture
classique a laquelle nous sommes le plus habitues, explique peut-etre
l'admiration sans bornes que les savants francais ressentirent a les
voir. Ceux de Mesheikh, d'El-Kab, de Sharonnah, presentaient une
disposition plus compliquee. Il y a trois pieces a El-Kab (Fig.73), une
salle a quatre colonnes (A), une chambre (B), soutenue par quatre
piliers hathoriques, et dans la muraille du fond, en face de
la porte, une niche (C) a laquelle on montait par quatre marches. Le
modele le plus complet qui nous soit parvenu de ces oratoires de petite
ville appartient a l'epoque ptolemaique: c'est le temple d'Hathor, a
Deir-el-Medinet (Fig.74). Il est deux fois plus long qu'il n'est large.
Les faces en sont inclinees et nues a l'exterieur, la porte exceptee,
dont le cadre en saillie est charge de tableaux finement sculptes.
L'interieur est divise en trois parties: un portique (B) de deux
colonnes campaniformes, un pronaos (C), auquel on arrive par un escalier
de quatre marches, et qui est separe du portique par un mur a hauteur
d'homme, trace entre deux colonnes campaniformes et deux piliers d'antes
a chapiteaux hathoriques; enfin, le sanctuaire (D), flanque de deux
cellules (E, E) eclairees par des lucarnes carrees, pratiquees dans le
toit. On monte a la terrasse par un escalier (F) fort ingenieusement
relegue dans l'angle sud du portique, et muni d'une jolie fenetre a
claire-voie. Ce n'est qu'un temple en miniature, mais les membres en
sont si bien proportionnes dans leur petitesse qu'on ne saurait rien
concevoir de plus fin et de plus gracieux.

[Illustration: Fig. 72]
[Illustration: Fig. 73--Temple d'Amenhotpou III, a El-Kab.]
[Illustration: Fig. 74]

On n'est point tente d'en dire autant du temple que les Pharaons de la
XXe dynastie construisirent au sud de Karnak, en l'honneur du dieu
Khonsou (Fig.75); mais si le style n'en est pas irreprochable, le plan
en est si clair qu'on est porte a le prendre pour type du temple
egyptien, de preference a d'autres monuments plus elegants ou plus
majestueux. Il se resout, a l'analyse, en deux parties separees par un
mur epais (A, A). Au centre de la plus petite, le Saint des Saints (B),
ouvert aux deux extremites et entierement isole du reste de l'edifice
par un couloir (C) large de 3 metres; a droite et a gauche, des cabinets
obscurs (D, D); par derriere, une halle a quatre colonnes (E), ou
debouchent sept autres pieces (F, F). C'etait la maison du dieu. Elle ne
communiquait avec le dehors que par deux portes (G, G), percees dans le
mur meridional (A, A), et qui donnaient sur une salle hypostyle (H) plus
large que longue, divisee en trois nefs. La nef centrale repose sur
quatre colonnes campaniformes de 7 metres de haut; les laterales ne
renferment chacune que deux colonnes lotiformes de 5m,50; le plafond de
la travee mediale est donc plus eleve de 1m,50 que celui des bas cotes.
On en profita pour regler l'eclairage: l'intervalle entre la terrasse
inferieure et la superieure fut garni de claires-voies en pierre qui
laissaient filtrer la lumiere. La cour (I) etait carree, bordee d'un
portique a deux rangs de colonnes. On y avait acces par quatre poternes
laterales (J, J) et par un portail monumental, pris entre deux tours
quadrangulaires a pans inclines. Ce pylone (K) mesure 32 metres de long,
10 de large, 18 de haut. Il ne contient aucune chambre, mais un escalier
etroit, qui monte droit au couronnement de la porte, et de la, au sommet
des tours. Quatre longues cavites prismatiques rayent la facade jusqu'au
tiers de la hauteur, correspondant a autant de trous carres qui
traversent l'epaisseur de la construction. On y plantait de grands mats
en bois, formes de poutres entrees l'une sur l'autre, consolidees
d'espace en espace par des especes d'agrafes et saisies par des
charpentes engagees dans les trous carres: de longues banderoles de
diverses couleurs flottaient au sommet (Fig.76). Tel etait le temple de
Khonsou; telles sont, dans leurs lignes principales, la plupart des
grands monuments d'epoque thebaine ou ptolemaique, Louxor, le Ramesseum,
Medinet-Habou, Philae, Edfou, Denderah. Meme ruines a demi, l'aspect en
a quelque chose d'etouffe et d'inquietant. Comme les dieux egyptiens
aimaient a s'envelopper de mystere, le plan est concu de maniere a
menager insensiblement la transition entre le plein soleil du monde
exterieur et l'obscurite de leur retraite. A l'entree, ce sont encore de
vastes espaces ou l'air et la lumiere descendent librement. La salle
hypostyle est deja noyee dans un demi-jour discret, le sanctuaire est
plus qu'a moitie perdu sous un vague crepuscule, et au fond, dans les
dernieres salles, la nuit regne presque complete. L'effet de lointain
que produit a l'oeil cette degradation successive de la lumiere etait
augmente par divers artifices de construction. Toutes les parties ne
sont pas de plain-pied. Le sol se releve a mesure qu'on s'eloigne de
l'entree (Fig.77), et il faut toujours enjamber quelques marches pour
passer d'un plan a l'autre. La difference de niveau ne depasse pas 1m,60
au temple de Khonsou, mais elle se combine avec un mouvement de descente
de la toiture, qui est d'ordinaire accentue vigoureusement. Du pylone au
mur de fond, la hauteur decroit progressivement: le peristyle est plus
eleve que l'hypostyle, celui-ci domine le sanctuaire, la salle a
colonnes et la derniere chambre sont de moins en moins hautes. Les
architectes de l'epoque ptolemaique ont change certains details
d'arrangement. Ils ont creuse dans les murs des couloirs secrets et des
cryptes ou cacher les tresors du Dieu (Fig.78). Ils ont place des
chapelles et des reposoirs sur les terrasses. Ils n'ont introduit au
plan primitif que deux modifications importantes. Le sanctuaire avait
jadis deux portes opposees, ils ne lui en ont laisse qu'une. La
colonnade qui garnissait le fond de la cour ou la facade du temple,
quand la cour n'existait pas, est devenue une chambre nouvelle, le
pronaos. Les colonnes de la rangee exterieure subsistent, mais reliees,
jusqu'a mi-hauteur environ, par un mur couronne d'une corniche, qui
forme ecran et empechait la foule d'apercevoir ce qui se passait au
dela (Fig.79). La salle est soutenue par deux, trois ou meme quatre
rangs de colonnes, selon la grandeur de l'edifice qui s'etend derriere
elle. Pour le reste, comparez le plan du temple d'Edfou (Fig.80) a
celui du temple de Khonsou, et vous verrez combien peu ils different
l'un de l'autre.

[Illustration: Fig. 75]
[Illustration: Fig. 76]
[Illustration: Fig. 77--Le Ramesseum restaure, pour montrer le
relevement du sol.]
[Illustration: Fig. 78--Les cryptes dans l'epaisseur des murs,
autour du sanctuaire a Denderah.]
[Illustration: Fig. 79--Le pronaos d'Edfou, vu du haut du pylone
oriental.]
[Illustration: Fig. 80]

Ainsi concu, l'edifice suffisait a tous les besoins du culte. Lorsqu'on
voulait l'accroitre, on ne s'attaquait pas d'ordinaire au sanctuaire ni
aux chambres qui l'entouraient, mais bien aux parties d'apparat,
hypostyles, cours ou pylones. Rien n'est plus propre que l'histoire du
grand temple de Karnak a illustrer le procede des Egyptiens en pareille
circonstance. Osirtasen Ier l'avait fonde, probablement sur le site d'un
temple plus ancien (Fig.81). C'etait un edifice de petites dimensions,
construit en calcaire et en gres avec portes en granit: des piliers a
seize pans unis en decoraient l'interieur. Amenemhat II et III y
travaillerent, les princes de la XIIIe et de la XIVe dynastie y
consacrerent des statues et des tables d'offrandes; il etait encore
intact au XVIIIe siecle avant notre ere, lorsque Thoutmos Ier, enrichi
par la guerre, resolut de l'agrandir. Il eleva en avant de ce qui
existait deja deux chambres, precedees d'une cour et flanquees de
chapelles isolees, puis trois pylones echelonnes l'un derriere l'autre.
Le tout presentait l'aspect d'un vaste rectangle pose debout sur un
autre rectangle allonge en travers. Thoutmos II et Hatshopsitou
couvrirent de bas-reliefs les murs que leur pere avait batis, mais
n'ajouterent rien; seulement, la regente, pour amener ses obelisques
entre deux des pylones, pratiqua une breche dans le mur meridional et
abattit seize des colonnes qui se trouvaient en cet endroit. Thoutmos
III reprit d'abord certaines parties qui lui paraissaient sans doute
indignes de son dieu, le double sanctuaire qu'il relit en granit de
Syene, le premier pylone. Il reedifia, a l'est, d'anciennes chambres,
dont la plus importante, celle qui porte le nom de _Promenoir_, servait
de station et de reposoir lors des processions, enveloppa l'ensemble
d'un mur de pierre, creusa le lac sur lequel on lancait les barques
sacrees les jours de fete; puis, changeant brusquement de direction, il
erigea deux pylones tournes vers le sud. Il rompit de la sorte la juste
proportion qui avait existe jusqu'alors entre le corps et la facade:
l'enceinte exterieure devint trop large pour les premiers pylones et ne
se raccorda plus exactement au dernier. Amenhotpou III corrigea ce
defaut: il eleva un sixieme pylone plus massif, partant, plus propre a
servir de facade. Le temple en fut reste la, qu'il surpassait deja tout
ce qu'on avait entrepris jusqu'alors de plus audacieux; les Pharaons de
la XIXe dynastie reussirent a faire mieux encore. Ils ne construisirent
qu'une salle hypostyle (Fig.82) et qu'un pylone, mais l'hypostyle a
50 metres de long sur 100 de large. Au milieu, une avenue de douze
colonnes a chapiteau campaniforme, les plus hautes qu'on ait jamais
employees a l'interieur d'un edifice; dans les bas cotes, 122 colonnes a
chapiteau lotiforme, rangees en quinconce sur neuf files. Le plafond de
la travee centrale etait a 23 metres au-dessus du sol, et le pylone le
dominait d'environ 15 metres. Trois rois peinerent pendant un siecle
avant d'amener l'hypostyle a perfection. Ramses Ier concut l'idee, Seti
Ier termina le gros oeuvre, Ramses II acheva presque entierement la
decoration. Les Pharaons des dynasties suivantes se disputerent quelques
places vides le long des colonnes, pour y graver leur nom et participer
a la gloire des trois fondateurs, mais ils n'allerent pas plus loin.
Pourtant le monument, arrete a ce point, demeurait incomplet: il lui
manquait un dernier pylone et une cour a portiques. Pres de trois
siecles s'ecoulerent avant qu'on songeat a reprendre les travaux. Enfin,
les Bubastites se deciderent a commencer les portiques, mais faiblement,
comme il convenait a leurs faibles ressources. Un moment, l'Ethiopien
Taharqou imagina qu'il etait de taille a rivaliser avec les Pharaons
thebains et devisa une salle hypostyle plus large que l'ancienne, mais
ses mesures etaient mal prises. Les colonnes de la travee centrale, les
seules qu'il eut le temps d'eriger, etaient trop eloignees pour qu'on
put y etablir la couverture: elles ne porterent jamais rien et ne
subsisterent que pour marquer son impuissance. Enfin les Ptolemees, se
conformant a la tradition des rois indigenes, se mirent a l'ouvrage;
mais les revoltes de Thebes interrompirent leurs projets, le tremblement
de terre de l'an 27 detruisit une partie du temple, et le pylone resta a
jamais inacheve. L'histoire de Karnak est celle de tous les grands
temples egyptiens. A l'etudier de pres, on comprend la raison des
irregularites qu'ils presentent pour la plupart. Le plan est partout
sensiblement le meme, et la croissance se produit de la meme maniere,
mais les architectes ne prevoyaient pas toujours l'importance que leur
oeuvre acquerrait, et le terrain qu'ils lui avaient choisi ne se pretait
pas jusqu'au bout au developpement normal. A Louxor (Fig.83), le
progres marcha methodiquement sous Amenhotpou III et sous Seti Ier;
mais, quand Ramses II voulut ajouter a ce qu'avaient fait ses
predecesseurs, un coude secondaire de la riviere l'obligea a se rejeter
vers l'est. Son pylone n'est point parallele a celui d'Amenhotpou III,
et ses portiques forment un angle marque avec l'axe general des
constructions anterieures. A Philae (Fig.84), la deviation est plus
forte encore. Non seulement le pylone le plus grand n'est pas dans
l'alignement du plus petit, mais les deux colonnades ne sont point
paralleles entre elles et ne se raccordent pas naturellement au pylone.
Ce n'est point la, comme on l'a dit souvent, negligence ou parti pris.
Le plan premier etait aussi juste que peut l'exiger le dessinateur le
plus entiche de symetrie; mais il fallait le plier aux exigences du
site, et les architectes n'eurent plus souci des lors que de tirer le
meilleur parti des irregularites auxquelles la configuration du sol les
condamnait. Cette contrainte les a souvent inspires: Philae nous montre
jusqu'a quel point ils savaient faire de ce desordre oblige un element
de grace et de pittoresque.

[Illustration: Fig. 81--Le temple de Karnak jusqu'au regne
d'Amenhotpou III.]
[Illustration: Fig. 82]
[Illustration: Fig. 83]
[Illustration: Fig. 84--Plan de l'ile de Philae.]

L'idee du temple-caverne dut venir de bonne heure aux Egyptiens; ils
taillaient la maison des morts dans la montagne, pourquoi n'y
auraient-ils pas taille la maison des dieux? Pourtant, les speos les
plus anciens que nous possedions ne remontent qu'aux premiers regnes de
la XVIIIe dynastie. On les rencontre de preference dans les endroits ou
la bande de terre cultivable etait le moins large, pres de Beni-Hassan,
au Gebel Silsileh, en Nubie. Toutes les variantes du temple isole se
retrouvent dans le souterrain, plus ou moins modifiees par la nature du
milieu. Le Speos Artemidos s'annonce par un portique a piliers, mais ne
renferme qu'un naos carre avec une niche de fond pour la statue de la
deesse Pakhit. Kalaat-Addah presente au fleuve (Fig.85) une facade (A)
plane, etroite, ou l'on accede par un escalier assez raide; vient
ensuite une salle hypostyle flanquee de deux reduits (C), puis un
sanctuaire a deux etages superposes (D).

[Illustration: Fig. 85]

La chapelle d'Harmhabi (Fig.86), au Gebel Silsileh, se compose d'une
galerie parallele au Nil, etayee de quatre piliers massifs reserves dans
la roche vive, et sur laquelle la chambre debouche a angle droit.

[Illustration: Fig. 86]

A Ibsamboul, les deux temples sont entierement dans la falaise. La face
du plus grand (Fig.87) simule un pylone en talus, couronne d'une
corniche, et garde, selon l'usage, par quatre colosses assis,
accompagnes de statues plus petites; seulement les colosses ont ici pres
de 20 metres. Au dela de la porte s'etend une salle de 40 metres de long
sur 18 de large, qui tient lieu du peristyle ordinaire. Huit Osiris, le
dos a autant de piliers, semblent porter la montagne sur leur tete. Au
dela, un hypostyle, une galerie transversale qui isole le sanctuaire,
enfin le sanctuaire lui-meme entre deux pieces plus petites. Huit
cryptes, etablies a un niveau plus bas que celui de l'excavation
principale, se repartissent inegalement a droite et a gauche du
peristyle. Le souterrain entier mesure 55 metres du seuil au fond du
sanctuaire. Le petit speos d'Hathor, situe a quelque cent pas vers le
nord, n'offre pas des dimensions aussi considerables; mais la facade est
ornee de colosses debout, dont quatre representent Ramses, et deux sa
femme Nofritari. Le peristyle manque (Fig.88) ainsi que les cryptes, et
les chapelles sont placees aux deux extremites du couloir transversal,
au lieu d'etre paralleles au sanctuaire; en revanche, l'hypostyle a six
piliers avec tete d'Hathor. Ou l'espace le permettait, on n'a fait
entrer qu'une partie du temple dans le rocher; les avancees ont ete
construites en plein air, de blocs rapportes, et le speos devient une
moitie de caverne, un hemi-speos. Le peristyle seul a Derr, le pylone et
la cour a Beit-el-Oualli, le pylone, la cour rectangulaire, l'hypostyle
a Gerf Hossein et a Ouady-es-Seboua, sont au-dehors de la montagne. Le
plus celebre et le plus original des hemi-speos est a Deir-el-Bahari.
dans la necropole thebaine, et fut bati par la reine Hatshopsitou
(Fig.89).

[Illustration: Fig. 87]
[Illustration: Fig. 88]
[Illustration: Fig. 89]

Le sanctuaire et les deux chapelles qui l'accompagnent, selon la
coutume, etaient creuses a 30 metres environ au-dessus du niveau de la
vallee. Pour y atteindre, on traca des rampes et on etagea des
terrasses, dont l'insuffisance des fouilles entreprises jusqu'a present
ne permet pas de saisir l'agencement. Entre l'hemi-speos et le temple
isole, les Egyptiens avaient encore quelque chose d'intermediaire, le
temple adosse a la montagne, mais qui n'y penetre point. Le temple du
Sphinx a Gizeh, celui de Seti Ier a Abydos sont deux bons exemples du
genre. J'ai deja parle du premier; l'aire du second (Fig.90) a ete
decoupee dans une bande de sable etroite et basse qui separe la plaine
du desert. Il etait enterre jusqu'au toit, la crete des murs sortait a
peine du sol, et l'escalier qui montait aux terrasses conduisait
egalement au sommet de la colline. L'avant-corps, qui se detachait en
plein relief, n'annoncait rien d'extraordinaire: deux pylones, deux
cours, un portique droit a piliers carres, les bizarreries ne
commencaient qu'au dela. C'etaient d'abord deux hypostyles au lieu d'un
seul. Ils sont separes par un mur perce de sept portes, n'ont point de
nef centrale, et le sanctuaire donne directement sur le second. C'est,
comme d'ordinaire, une chambre oblongue percee aux deux extremites; mais
les pieces qui, ailleurs, l'enveloppaient sans le toucher, sont ici
placees cote a cote sur une meme ligne, deux a droite, quatre a gauche;
de plus, elles sont surmontees de voutes en encorbellement et ne
recoivent de jour que par la porte. Derriere le sanctuaire, meme
changement; la salle hypostyle s'appuie au mur du fond, et ses
dependances sont distribuees inegalement a droite et a gauche. Et, comme
si ce n'etait pas assez, on a construit, sur le flanc gauche, une cour,
des chambres a colonnes, des couloirs, des reduits obscurs, une aile
entiere, qui se detache en equerre du batiment principal et n'a pas de
contrepoids sur la droite. L'examen des lieux explique ces
irregularites. La colline n'est pas large en cet endroit, et le petit
hypostyle en touche presque le revers. Si on avait suivi le plan normal
sans rien y changer, on l'aurait percee de part en part, et le temple
n'aurait plus eu ce caractere de temple adosse, que le fondateur avait
voulu lui donner. L'architecte repartit donc en largeur les membres
qu'on disposait d'ordinaire en longueur, et meme en rejeta une partie
sur le cote. Quelques annees plus tard, quand Ramses II eleva, a une
centaine de metres vers le nord-ouest, un monument consacre a sa propre
memoire, il se garda bien d'agir comme son pere. Son temple, assis au
sommet de la colline, eut l'espace necessaire a s'etendre librement, et
le plan ordinaire s'y deploie dans toute sa rigueur.

[Illustration: Fig. 90]

La plupart des temples, meme les plus petits, sont enveloppes d'une
enceinte quadrangulaire. A Medinet-Habou, elle est en gres, basse et
crenelee; c'est une fantaisie de Ramses III qui, en pretant a son
monument l'aspect exterieur d'une forteresse, a voulu perpetuer le
souvenir de ses victoires syriennes. Partout ailleurs, les pertes sont
en pierre, les murailles en briques seches, a assises tordues.
L'enceinte n'etait pas destinee, comme on l'a dit souvent, a isoler le
temple et a derober aux yeux des profanes les ceremonies qui s'y
accomplissaient. Elle marquait la limite ou s'arretait la maison du
dieu, et servait au besoin a repousser les attaques d'un ennemi dont les
richesses accumulees dans le sanctuaire auraient allume la cupidite. Des
allees de sphinx, ou, comme a Karnak, une suite de pylones echelonnes,
menaient des portes aux differentes entrees, et formaient autant de
larges voies triomphales. Le reste du terrain etait occupe, en partie
par les etables, les celliers, les greniers des pretres, en partie par
des habitations privees. De meme qu'en Europe, au moyen age, la
population s'amassait plus dense autour des eglises et des abbayes, en
Egypte, elle se pressait autour des temples, pour profiter de la
tranquillite qu'assuraient au dieu la terreur de son nom et la solidite
de ses remparts. Au debut, on avait reserve un espace vide le long des
pylones et des murs, puis les maisons envahirent ce chemin de ronde et
s'appuyerent a la paroi meme. Detruites et rebaties sur place pendant
des siecles, le sol s'exhaussa si bien de leurs debris, que la plupart
des temples finirent par s'enterrer peu a peu et se trouverent en
contrebas des quartiers environnants. Herodote le raconte de Bubaste, et
l'examen des lieux montre qu'il en etait de meme dans beaucoup
d'endroits. A Ombos, a Edfou, a Denderah, la cite entiere tenait dans la
meme enceinte que la maison divine. A El-Kab, l'enceinte du temple etait
distincte de celle de la ville; elle formait une sorte de donjon ou la
garnison pouvait chercher un dernier abri. A Memphis, a Thebes, il y
avait autant de donjons que de temples principaux, et ces forteresses
divines, d'abord isolees au milieu des maisons, furent, a partir de la
XVIIIe dynastie, reunies entre elles par des avenues bordees de sphinx.
C'etait le plus souvent des androsphinx a tete d'homme et au corps de
lion, mais on trouve aussi des criosphinx a corps de lion et a tete de
belier (Fig.91), ou meme, dans les endroits ou le culte local
comportait une pareille substitution, des beliers agenouilles qui
tiennent une figure du souverain dedicateur entre leurs pattes de devant
(Fig.92). L'avenue qui va de Louxor a Karnak etait composee de ces
elements divers. Elle a 2 kilometres de long et s'inflechit a diverses
reprises, mais n'y reconnaissez pas une preuve nouvelle de l'horreur des
Egyptiens pour la symetrie. Les enceintes des deux temples n'etaient pas
orientees de la meme maniere, et les avenues tracees perpendiculairement
sur le front de chacune d'elles ne se seraient jamais raccordees, si on
ne les avait fait devier de leur direction premiere. En resume, les
habitants de Thebes voyaient de leurs temples presque tout ce que nous
en voyons. Le sanctuaire et ses dependances immediates leur etaient
fermes; mais ils avaient acces a la facade, aux cours, meme a la salle
hypostyle, et ils pouvaient admirer les chefs-d'oeuvre de leurs
architectes presque aussi librement que nous faisons aujourd'hui.

[Illustration: Fig. 91]
[Illustration: Fig. 92]


3.--LA DECORATION.


La tradition antique affirmait que les premiers temples egyptiens ne
renfermaient aucune image sculptee, aucune inscription, aucun symbole,
et de fait le temple du Sphinx est nu. C'est la toutefois un exemple
unique. Les fragments d'architrave et de parois employes comme materiaux
dans la pyramide septentrionale de Lisht, et qui portent le nom de
Khafri, montrent qu'il n'en etait deja plus ainsi des le temps de la IVe
dynastie. A l'epoque thebaine, toutes les surfaces lisses, pylones,
parements des murs, futs des colonnes, etaient couvertes de tableaux et
de legendes. Sous les Ptolemees et sous les Cesars, lettres et figures
etaient tellement pressees, qu'il semble que la pierre disparaisse sous
la masse des ornements dont elle est chargee. Un coup d'oeil rapide
suffit a montrer que les scenes ne sont pas jetees au hasard. Elles
s'enchainent, se deduisent les unes des autres et forment comme un grand
livre mystique, ou les relations officielles des dieux avec l'homme et
de l'homme avec les dieux sont clairement expliquees a qui sait le
comprendre. Le temple etait bati a l'image du monde, tel que les
Egyptiens le connaissaient. La terre etait pour eux une sorte de table
plate et mince, plus longue que large. Le ciel s'etendait au-dessus,
semblable, selon les uns, a un immense plafond de fer, selon les autres,
a une voute surbaissee. Comme il ne pouvait rester suspendu sans etre
appuye de quelque support qui l'empechat de tomber, on avait imagine de
le maintenir en place au moyen de quatre etais ou de quatre piliers
gigantesques. Le dallage du temple representait naturellement la terre.
Les colonnes et, au besoin, les quatre angles des chambres figuraient
les piliers. Le toit, voute a Abydos, plat partout ailleurs, repondait
exactement a l'opinion qu'on se faisait du ciel. Chaque partie recevait
une decoration appropriee a sa signification. Ce qui touchait au sol se
revetait de vegetation. La base des colonnes etait entouree de
feuilles, le pied des murs se garnissait de longues tiges de lotus ou de
papyrus (Fig.98), au milieu desquelles passaient quelquefois des
animaux. Des bouquets de plantes fluviales, emergeant de l'eau
(Fig.94), egayaient les soubassements de certaines chambres. Ailleurs,
c'etaient des fleurs epanouies, entremelees de boutons isoles (Fig.95)
ou reliees par des cordes (Fig.96), des emblemes indiquant la reunion
des deux Egyptes entre les mains d'un seul Pharaon (Fig.97), des
oiseaux a bras d'hommes assis en adoration sur le signe des fetes
solennelles, ou des prisonniers accroupis et lies au poteau deux a deux,
un negre avec un Asiatique (Fig.98). Des Nils males et femelles
s'agenouillaient (Fig.99), ou s'avancaient majestueusement en
procession, au ras de terre, les mains chargees de fleurs et de fruits.
Ce sont les nomes de l'Egypte, les lacs, les districts qui apportent
leurs produits au dieu. Une fois meme, a Karnak, Thoutmos III a grave
sur le soubassement les fleurs, les plantes et les animaux des pays
etrangers qu'il avait vaincus (Fig.100). Le plafond, peint en bleu,
etait seme d'etoiles jaunes a cinq branches, auxquelles se melent par
endroits les cartouches du roi fondateur. De longues bandes
d'hieroglyphes rompaient d'espace en espace la monotonie de ce ciel
d'Egypte. Les vautours de Nekhab et d'Ouazit, les deesses du midi et du
nord, couronnes et armes d'emblemes divins (Fig.101), planent dans la
travee centrale des salles hypostyles, dans les soffites des portes,
par-dessus la route que le roi suivait pour se rendre au sanctuaire. Au
Ramesseum, a Edfou, a Philae, a Denderah, a Ombos, a Esneh, les
profondeurs du firmament semblent s'ouvrir et reveler leurs habitants
aux yeux des fideles. L'Ocean celeste deroule ses eaux, ou le soleil et
la lune naviguent, escortes des planetes, des constellations et des
decans, ou les genies des mois et des jours marchent en longues files. A
l'epoque ptolemaique, des zodiaques, composes a l'imitation des
zodiaques grecs, se placent a cote des tableaux astronomiques d'origine
purement egyptienne (Fig.102). La decoration des architraves qui
portaient les dalles de la couverture etait completement independante de
celle de la couverture proprement dite. On n'y voyait que des legendes
hieroglyphiques en gros caracteres, ou les beautes du temple, le nom des
rois qui y avaient travaille, la gloire des dieux auxquels il etait
consacre, sont celebres avec emphase. En resume, l'ornementation du
soubassement et celle du plafond etaient restreintes a un petit nombre
de sujets toujours les memes; les tableaux les plus importants et les
plus varies etaient comme suspendus entre ciel et terre, a la paroi des
chambres et des pylones.

[Illustration: Fig. 93]
[Illustration: Fig. 94]
[Illustration: Fig. 95]
[Illustration: Fig. 96]
[Illustration: Fig. 97]
[Illustration: Fig. 98]
[Illustration: Fig. 99]
[Illustration: Fig. 100]
[Illustration: Fig. 101]
[Illustration: Fig. 102--Zodiaque circulaire de Denderah.]

Ils illustrent les rapports officiels de l'Egypte avec les dieux. Les
gens du commun n'avaient pas le droit de commercer directement avec la
divinite. Il leur fallait un mediateur qui, tenant a la fois de la
nature humaine et de la nature divine, fut en etat de les percevoir
egalement l'une et l'autre. Seul, le roi, fils du soleil, etait d'assez
haute extraction pour contempler le dieu du temple, le servir et lui
parler face a face. Les sacrifices ne se faisaient que par lui ou par
delegation de lui; meme l'offrande aux morts etait censee passer par ses
mains, et la famille se prevalait de son nom (_souten di hotpou_) pour
l'envoyer dans l'autre monde. Le roi est donc partout dans le temple,
debout, assis, agenouille, occupe a egorger la victime, a en presenter
les morceaux, a verser le vin, le lait, l'huile, a bruler l'encens:
c'est l'humanite entiere qui agit en lui et accomplit ses devoirs envers
la divinite. Lorsque la ceremonie qu'il execute exige le concours de
plusieurs personnes, alors seulement des aides mortels, autant que
possible des membres de sa famille, paraissent a ses cotes. La reine,
debout derriere lui, comme Isis derriere Osiris, leve la main pour le
proteger, agite le sistre ou bat le tambourin pour eloigner de lui les
mauvais esprits, tient le bouquet ou le vase a libation. Le fils aine
tend le filet ou lasse le taureau, et recite la priere pour lui, tandis
qu'il leve vers le dieu chaque objet prescrit par le rituel. Un pretre
remplace parfois le prince, mais les autres hommes n'ont jamais que des
roles infimes: ils sont bouchers ou servants, ils portent la barque ou
le palanquin du dieu. Le dieu, de son cote, n'est pas toujours seul; il
a sa femme et son fils a cote de lui, puis les dieux des nomes voisins
et, d'une maniere generale, les dieux de l'Egypte entiere. Du moment que
le temple est l'image du monde, il doit comme le monde meme renfermer
tous les dieux grands et petits. Ils sont le plus souvent ranges
derriere le dieu principal, assis ou debout, et partagent avec lui
l'hommage du souverain. Quelquefois cependant, ils prennent une part
active aux ceremonies. Les esprits d'On et de Khonou s'agenouillent
devant le soleil et l'acclament. Hor et Sit ou Thot amenent Pharaon a
son pere Amon-Ra, ou remplissent a cote de lui les fonctions reservees
ailleurs au prince ou au pretre: ils l'aident a renverser la victime, a
prendre dans le filet les oiseaux destines au sacrifice, ils versent sur
sa tete l'eau de jeunesse et de vie qui doit le laver de ses souillures.
La place et la fonction de ces dieux synedres etait definie strictement
par la theologie. Le soleil, allant d'Orient en Occident, coupait,
disent les textes, l'univers en deux mondes, celui du midi et celui du
nord. Le temple etait double comme l'univers, et une ligne ideale,
passant par l'axe du sanctuaire, le divisait en deux temples, le temple
du midi a droite, le temple du nord a gauche. Les dieux et leurs
differentes formes etaient repartis entre ces deux temples, selon qu'ils
appartenaient au midi ou au nord. Et cette fiction de dualite etait
Poussee plus loin encore: chaque chambre se divisait, a l'imitation du
temple, en deux moities dont l'une, celle de droite, etait du midi et
l'autre etait du nord. L'hommage du roi, pour etre complet, devait se
faire dans le temple du midi et dans celui du nord, aux dieux du midi et
a ceux du nord, avec les produits du midi et avec ceux du nord. Chaque
tableau devait donc se repeter au moins deux fois dans le temple, sur
une paroi de droite et sur une paroi de gauche. Amon, a droite, recevait
le ble, le vin, les liqueurs du midi; a gauche, le ble, le vin, les
liqueurs du nord, et ce qui est vrai d'Amon l'est de Mout, de Khonsou,
de Montou, de bien d'autres. Dans la pratique, le manque d'espace
empechait qu'il en fut toujours ainsi, et on ne rencontre souvent qu'un
seul tableau ou produits du nord et produits du midi etaient confondus,
devant un Amon qui representait a lui seul l'Amon du midi et l'Amon du
nord. Cette derogation a l'usage n'est jamais que momentanee: la
symetrie se retablissait des que le permettaient les circonstances.

Aux temps pharaoniques, les tableaux ne sont pas tres serres l'un contre
l'autre. La surface a couvrir, arretee en bas par une ligne tracee
au-dessus de la decoration du soubassement, est limitee vers le haut,
soit par la corniche normale, soit par une frise composee d'uraeus, de
faisceaux de lotus alignes cote a cote, de cartouches royaux (Fig.103),
entoures de symboles divins, d'emblemes empruntes au culte local, des
tetes d'Hathor, par exemple, dans un temple d'Hathor, ou d'une dedicace
horizontale en belles lettres gravees profondement. Le panneau ainsi
encadre ne formait souvent qu'un seul registre, souvent aussi se
divisait en deux registres superposes; il fallait une muraille bien
haute pour que ce nombre fut depasse. Figures et legendes etaient
espacees largement et les scenes se succedaient a la file presque sans
separation materielle; c'etait affaire au spectateur d'en discerner le
commencement et la fin. Les tetes du roi etalent de veritables portraits
dessines d'apres nature, et la figure des dieux en reproduisait les
traits aussi exactement que possible. Puisque Pharaon etait fils des
dieux, la facon la plus sure d'obtenir la ressemblance etait de modeler
leur visage sur le visage de Pharaon. Les acteurs secondaires n'etaient
pas moins soignes que les autres, mais quand il y en avait trop, on les
distribuait sur deux ou trois registres, dont la hauteur totale ne
depasse jamais celle des personnages principaux. Les offrandes, les
sceptres, les bijoux, les vetements, les coiffures, les meubles, tous
les accessoires etaient traites avec un souci tres reel de l'elegance et
de la verite. Les couleurs, enfin, etaient combinees de telle facon
qu'une tonalite generale dominat dans une meme localite. Il y avait dans
les temples des pieces qu'on pouvait appeler a juste titre: la _salle
bleue_, la _salle rouge_, la _salle d'or_. Voila pour l'epoque
classique. A mesure qu'on descend vers les bas temps, les scenes se
multiplient. Sous les Grecs et sous les Romains, elles sont si
nombreuses que la plus petite muraille ne peut les contenir a moins de
quatre (Fig.104), cinq, six, huit registres. Les figures principales
semblent se contracter sur elles-memes pour occuper moins de place, et
des milliers de menus hieroglyphes envahissent tout l'espace qu'elles ne
remplissent pas. Les dieux et les rois ne sont plus des portraits du
souverain regnant, mais des types de convention sans vigueur et sans
vie. Quant aux figures secondaires et aux accessoires, on n'a plus qu'un
souci, c'est de les entasser aussi serre que possible. Ce n'est pas la
faute de gout; une idee religieuse a decide et precipite ces
changements. La decoration n'avait pas seulement pour objet le plaisir
des yeux. Qu'on l'appliquat a un meuble, a un cercueil, a une maison, a
un temple, elle possedait une vertu magique, dont chaque etre ou chaque
action representee, chaque parole inscrite ou prononcee au moment de la
consecration, determinait la puissance et le caractere. Chaque tableau
etait donc une amulette en meme temps qu'un ornement. Tant qu'il durait,
il assurait au dieu le benefice de l'hommage rendu ou du sacrifice
accompli par le roi; il confirmait au roi, vivant ou mort, les graces
que le dieu lui avait accordees en recompense, il preservait contre la
destruction le pan de mur sur lequel il etait trace. A la XVIIIe
dynastie, on pensait qu'une ou deux amulettes de ce genre suffisaient a
obtenir l'effet qu'on en attendait. Plus tard, on crut qu'on ne saurait
trop en augmenter la quantite, et on en mit autant que la muraille
pouvait en recevoir. Une chambre moyenne d'Edfou et de Denderah fournit
a l'etude plus de materiaux que la salle hypostyle de Karnak, et la
chapelle d'Antonin a Philae, si elle avait ete terminee, renfermerait
autant de scenes que le sanctuaire de Louxor et le couloir qui
l'enveloppe.

[Illustration: Fig. 103]
[Illustration: Fig. 104--Paroi d'une chambre a Denderah, pour montrer
la disposition des tableaux.]

En voyant la variete des sujets traites sur les murs d'un meme temple,
on est d'abord tente de croire que la decoration ne forme pas un
ensemble suivi d'un bout a l'autre, et que, si plusieurs series sont, a
n'en pas douter, le developpement d'une seule idee historique ou
dogmatique, d'autres sont jetees simplement a la file, sans aucun lien
qui les rattache entre elles. A Louxor et au Ramesseum, chaque face de
pylone est un champ de bataille, sur lequel on peut etudier presque jour
a jour la lutte de Ramses II contre les Khiti, en l'an V de son regne,
le camp des Egyptiens attaque de nuit, la maison du roi surprise pendant
la marche, la defaite des barbares, leur fuite, la garnison de Qodshou
sortie au secours des vaincus, les mesaventures du prince de Khiti et de
ses generaux. Ailleurs la guerre n'est point representee, mais le
sacrifice humain qui marquait jadis la fin de chaque campagne: le roi
saisit aux cheveux les prisonniers prosternes a ses pieds, et leve la
massue comme pour ecraser leurs tetes d'un seul coup. A Karnak, le long
du mur exterieur, Seti Ier fait la chasse aux Bedouins du Sinai. Ramses
III, a Medinet-Habou, detruit la flotte des peuples de la mer, ou recoit
les mains coupees des Libyens que ses soldats lui apportent en guise de
trophees. Puis, sans transition, on apercoit un tableau pacifique, ou
Pharaon verse a son pere Amon une libation d'eau parfumee. Il semble
qu'on ne puisse etablir aucun lien entre ces scenes, et pourtant l'une
est la consequence necessaire des autres. Si le dieu n'avait pas donne
la victoire au roi, le roi a son tour n'aurait pas institue les
ceremonies qui s'accomplissaient dans le temple. Le sculpteur a
transporte les evenements sur la muraille, dans l'ordre ou ils s'etaient
passes, la victoire, puis le sacrifice, le bienfait du dieu d'abord et
les actions de graces du roi. A y regarder de pres, tout se suit, tout
s'enchaine de la meme maniere dans cette multitude d'episodes. Tous les
tableaux, et ceux-la dont la presence s'explique le moins au premier
coup d'oeil, representent les moments d'une action unique, qui commence
a la porte et se deroule, a travers les salles, jusqu'au fond du
sanctuaire. Le roi entre au temple. Dans les cours, le souvenir de ses
victoires frappe partout ses regards; mais voici que le dieu sort a sa
rencontre, cache dans une chasse et environne de pretres. Les rites
prescrits en pareil cas sont retraces sur les murs de l'hypostyle ou ils
s'executaient, puis roi et dieu prennent ensemble le chemin du
sanctuaire. Arrives a la porte qui donne acces de la partie publique
dans la partie mysterieuse du temple, le cortege humain s'arrete, et le
roi, franchissant le seuil, est accueilli par les dieux. Il fait l'un
apres l'autre tous les exercices religieux auxquels l'oblige la coutume;
ses merites s'accroissent par la vertu des prieres, ses sens s'affinent,
il prend place parmi les types divins, et penetre enfin dans le
sanctuaire, ou le dieu se revele a lui sans temoin et lui parle face a
face. La decoration reproduit fidelement le progres de cette
presentation mystique: accueil bienveillant des divinites, gestes et
offrandes du roi, les vetements qu'il depouille ou revet successivement,
les couronnes dont il se coiffe, les prieres qu'il recite et les graces
qui lui sont conferees, tout est grave sur les murs en ses lieu et
place. Le roi et les rares personnes qui l'accompagnent ont le dos
tourne a la porte d'entree, la face tournee a la porte du fond. Les
dieux au contraire, ceux du moins qui ne font point partie pour le
moment de l'escorte royale, ont la face a la porte, le dos au
sanctuaire. Si, au cours d'une ceremonie, le roi officiant venait a
manquer de memoire, il n'avait qu'a lever les yeux vers la muraille pour
y trouver ce qu'il devait faire.

Et ce n'est pas tout: chaque partie du temple avait son decor accessoire
et son mobilier. La face exterieure des pylones etait garnie, non
seulement des mats a banderoles dont j'ai deja parle, mais de statues et
d'obelisques. Les statues, au nombre de quatre ou de six, etaient en
calcaire, en granit ou en gres. Elles representaient toujours le roi
fondateur et atteignaient parfois une taille prodigieuse. Les deux
Memnon qui siegeaient a l'entree de la chapelle d'Amenhotpou III, a
Thebes, mesurent environ seize metres de haut. Le Ramses II du Ramesseum
a dix-sept metres et demi, celui de Tanis vingt metres au moins. Le plus
grand nombre ne depassait pas six metres. Elles montaient la garde en
avant du temple, la face au dehors, comme pour faire front a l'ennemi.
Les obelisques de Karnak sont presque tous perdus au milieu des cours
interieures; meme ceux de la reine Hatshopsitou ont ete encastres,
jusqu'a cinq metres au-dessus du sol, dans des massifs de maconnerie qui
en cachaient la base. Ce sont la des accidents faciles a expliquer.
Chacun des pylones qu'ils precedent a ete tour a tour la facade du
temple, et ne s'est trouve relegue aux derniers plans que par les
travaux successifs des Pharaons. La place reelle des obelisques est en
avant des colosses, de chaque cote de la porte; ils ne vont jamais que
par paire, de hauteur souvent inegale. On a pretendu reconnaitre en eux
l'embleme d'Amon-Generateur, un doigt de dieu, l'image d'un rayon de
soleil. A dire le vrai, ils ne sont que la forme regularisee de ces
pierres levees, qu'on plantait en commemoration des dieux et des morts
chez les peuples a demi sauvages. Les tombes de la IVe dynastie en
renferment deja, qui n'ont guere plus d'un metre, et sont places a
droite et a gauche de la stele, c'est-a-dire de la porte qui conduit au
logis du defunt; ils sont en calcaire et ne nous apprennent qu'un nom et
des titres. A la porte des temples, ils sont en granit et prennent des
dimensions considerables, 20m,75 a Heliopolis (Fig.105), 23m,59 et
23m,03 a Louxor. Le plus eleve de ceux que l'on possede aujourd'hui,
celui de la reine Hatshopsitou a Karnak, monte jusqu'a 33m,20. Faire
voyager des masses pareilles et les calibrer exactement etait deja chose
difficile, et l'on a peine a comprendre comment les Egyptiens
reussissaient a les dresser rien qu'avec des cordes et des caissons de
sable. La reine Hatshopsitou se vante d'avoir taille, transporte, erige
les siens en sept mois, et nous n'avons aucune raison de douter de sa
parole. Les obelisques etaient presque tous etablis sur plan carre, avec
les faces legerement convexes et une pente insensible de haut en bas. La
base etait d'un seul bloc carre, orne de legendes ou de cynocephales en
ronde bosse, adorant le soleil. La pointe etait coupee en pyramidion et
revetue, par exception, de bronze ou de cuivre dore. Des scenes
d'offrandes a Ra-Harmakhis, Hor, Atoum, Amon, sont gravees sur les pans
du pyramidion et s'etagent a la partie superieure du prisme; le plus
souvent, les quatre faces verticales n'ont d'autre ornement que des
inscriptions en lignes paralleles consacrees exclusivement a l'eloge du
roi. Voila l'obelisque ordinaire: on en rencontre ca et la d'un type
different. Celui de Begig, au Fayoum (Fig.106), est sur plan
rectangulaire et s'arrondit en pointe mousse. Une entaille, pratiquee au
sommet, prouve qu'il se terminait par quelque embleme en metal, un
epervier peut-etre, comme l'obelisque represente sur une stele votive du
Musee de Boulaq. Cette forme, qui derive ainsi que la premiere de la
pierre levee, dura jusqu'aux derniers jours de l'art egyptien: on la
signale encore a Axoum, en pleine Ethiopie, vers le IVe siecle de notre
ere, a une epoque ou l'on se contentait en Egypte de transporter les
anciens obelisques, sans plus songer a en elever de nouveaux. Telle
etait la decoration accessoire du pylone. Les cours interieures et les
salles hypostyles renfermaient encore des colosses. Les uns, adosses a
la face externe des piliers ou des murs, etaient a demi engages dans la
maconnerie et batis par assise; ils presentaient le roi, debout, muni
des insignes d'Osiris. Les autres, places a Louxor sous le peristyle, a
Karnak des deux cotes de la travee centrale, entre chaque colonne,
etaient aussi a l'image du Pharaon, mais du Pharaon triomphant et revetu
de son costume d'apparat. Le droit de consacrer une statue dans le
temple etait avant tout un droit regalien; cependant le roi permettait
quelquefois a des particuliers d'y dedier leurs statues a cote des
siennes. C'etait alors une grande faveur, et l'inscription de ces
monuments mentionne toujours qu'ils ont ete deposes _par la grace du
roi_ a la place qu'ils occupent. Si rarement que ce privilege fut
accorde par le souverain, les statues votives avaient fini par
s'accumuler avec les siecles, et les cours de certains temples en
etaient remplies. A Karnak, l'enceinte du sanctuaire etait garnie
exterieurement d'une sorte de banc epais, construit a hauteur d'appui en
facon de socle allonge. C'est la que les statues etaient placees, le dos
au mur. Elles etaient accompagnees chacune d'un bloc de pierre
rectangulaire, muni sur l'un des cotes d'une saillie creusee en
gouttiere: c'est ce que l'on appelle la table d'offrandes (Fig.107). La
face superieure en est evidee plus ou moins profondement et porte
souvent en relief des pains, des cuisses de boeuf, des vases a libations
couches a plat, et les autres objets qu'on avait accoutume de presenter
aux morts ou aux dieux. Celles du roi Amoni-Entouf-Amenemhait, a Boulaq,
sont des blocs de plus d'un metre de long, en gres rouge, dont la face
superieure est chargee de godets creuses regulierement; une offrande
particuliere repondait a chaque godet. Un culte etait en effet attache
aux statues, et les tables etaient de veritables autels, sur lesquels on
deposait, pendant le sacrifice, les portions de la victime, les gateaux,
les fruits, les legumes.

[Illustration: Fig. 105]
[Illustration: Fig. 106]
[Illustration: Fig. 107]

Le sanctuaire et les pieces qui l'environnent contenaient le materiel du
culte. Les bases d'autel sont, les unes carrees et un peu massives, les
autres polygonales ou cylindriques; plusieurs de ces dernieres
ressemblent assez a un petit canon pour que les Arabes leur en donnent
le nom. Les plus anciennes sont de la Ve dynastie; la plus belle,
deposee aujourd'hui a Boulaq, a ete dediee par Seti Ier. Le seul autel
complet que je connaisse a ete decouvert a Menshieh en 1884 (Fig.108).
Il est en calcaire blanc, compact, poli comme le marbre, et a pour pied
un cone tres allonge, sans ornement qu'un tore d'environ dix centimetres
au-dessous du sommet. Un vaste bassin hemispherique s'emboite dans une
entaille carree, qui sert comme de gueule au canon. Les naos sont de
petites chapelles de pierre ou de bois (Fig.109) ou logeait en tout
temps l'esprit, a certaines fetes, le corps meme du dieu. Les barques
sacrees etaient baties sur le modele de la bari dans laquelle le soleil
accomplissait sa course journaliere. Un naos s'elevait au milieu,
recouvert d'un voile qui ne permettait pas aux spectateurs de voir ce
Qu'il renfermait; l'equipage etait figure, chaque dieu a son poste de
manoeuvre, les pilotes d'arriere au gouvernail, la vigie a l'avant, le
roi a genoux, devant la porte du naos. Nous n'avons trouve jusqu'a
present aucune des statues qui servaient aux ceremonies du culte, mais
nous savons l'aspect qu'elles avaient, le role qu'elles jouaient, les
matieres dont elles etaient composees. Elles etaient animees et avaient,
outre leur corps de pierre, de metal, ou de bois, une ame enlevee par
magie a l'ame de la divinite qu'elles representaient. Elles parlaient,
remuaient, agissaient, reellement et non par metaphore. Les derniers
Ramessides n'entreprenaient rien sans les consulter; ils s'adressaient
a elles, leur exposaient l'affaire, et, apres chaque question, elles
approuvaient en secouant la tete. Dans la stele de Bakhtan, une statue
de Khonsou impose quatre fois les mains sur la nuque d'une autre statue,
pour lui transmettre le pouvoir de chasser les demons. La reine
Hatshopsitou envoya une escadre a la recherche des Pays de l'Encens,
apres avoir converse avec la statue d'Amon dans l'ombre du sanctuaire.
En theorie, l'ame divine etait censee produire seule des miracles: dans
la pratique, la parole et le mouvement etaient le resultat d'une fraude
pieuse. Avenues interminables de sphinx, obelisques gigantesques,
pylones massifs, salles aux cent colonnes, chambres mysterieuses ou le
jour ne penetrait jamais, le temple egyptien tout entier etait bati pour
servir de cachette a une poupee articulee, dont un pretre agitait les
fils.

[Illustration: Fig. 108]


CHAPITRE III



LES TOMBEAUX


Les Egyptiens composaient l'homme de plusieurs etres differents, dont
chacun avait ses fonctions et sa vie propre. C'etait d'abord le corps,
puis le double (ka), qui est le second exemplaire du corps en une
matiere moins dense que la matiere corporelle, une projection coloree,
mais aerienne de l'individu, le reproduisant trait pour trait, enfant,
s'il s'agissait d'un enfant, femme s'il s'agissait d'une femme, homme
s'il s'agissait d'un homme. Apres le double venait l'ame (bi, bai), que
l'imagination populaire se representait sous la figure d'un oiseau, et
apres l'ame, le lumineux (khou), parcelle de flamme detachee du feu
divin. Aucun de ces elements n'etait imperissable par nature; mais,
livres a eux-memes, ils n'auraient pas tarde a se dissoudre et l'homme a
mourir une seconde fois, c'est-a-dire a tomber dans le neant. La piete
des survivants avait trouve le moyen d'empecher qu'il en fut ainsi. Par
l'embaumement, elle suspendait pour les siecles la decomposition des
corps; par la priere et par l'offrande, elle sauvait le double, l'ame et
le lumineux de la seconde mort, et elle leur procurait ce qui leur etait
necessaire a prolonger leur existence. Le double ne quittait jamais le
lieu ou reposait la momie. L'ame et le lumineux s'en eloignaient pour
suivre les dieux, mais y revenaient sans cesse, comme un voyageur qui
rentre au logis apres une absence. Le tombeau etait donc une maison, la
_maison eternelle_ du mort, au prix de laquelle les maisons de cette
terre sont des hotelleries, et le plan sur lequel il etait etabli
repondait fidelement a la conception que l'on se faisait de l'autre
vie. Il devait renfermer les appartements prives de l'ame, ou nul vivant
ne pouvait penetrer sans sacrilege, passe le jour de l'enterrement, les
salles d'audience du double, ou les pretres et les amis venaient
apporter leurs souhaits et leurs offrandes, et, entre les deux, des
couloirs plus ou moins longs. La maniere dont ces trois parties etaient
disposees variait beaucoup selon les epoques, les localites, la nature
du terrain, la condition et le caprice de chaque individu. Souvent les
pieces accessibles au public etaient baties au-dessus du sol et
formaient un edifice isole. Souvent encore, elles etaient creusees
entierement dans le flanc d'une montagne avec le reste du tombeau.
Souvent enfin, le reduit ou la momie reposait et le couloir etaient dans
un endroit, tandis qu'elles s'elevaient au loin dans la plaine. Mais, si
l'on remarque des variantes nombreuses dans les details et dans le
groupement des parties, le principe est toujours le meme: la tombe est
un logis, dont l'agencement doit favoriser le bien-etre et assurer la
perpetuite du mort.


1.--LES MASTABAS.


Les tombes monumentales les plus anciennes sont toutes reunies dans la
necropole de Memphis, d'Abou-Roash a Dahshour, et appartiennent au type
des mastabas. Le mastaba (Fig.110) est une construction quadrangulaire
qu'on prendrait de loin pour une pyramide tronquee. Plusieurs ont 10 ou
12 metres de haut, 50 metres de facade, 25 metres de profondeur;
d'autres n'atteignent pas 3 metres de hauteur et 5 metres de largeur.
Les faces sont inclinees symetriquement et le plus souvent unies;
parfois cependant les assises sont en retraite et forment presque
gradins. Les materiaux employes sont la pierre ou la brique. La pierre
est toujours le calcaire, debite en blocs, longs d'environ 0m,80 sur
0m,50 de hauteur et sur 0m,60 de profondeur. On rencontre trois sortes
de calcaire: pour les tombes soignees, le beau calcaire blanc de Tourah
ou le calcaire siliceux compact de Saqqarah; pour les tombes ordinaires,
le calcaire marneux de la montagne Libyque. Ce dernier, mele a des
couches minces de sel marin et traverse par des filons de gypse
cristallise, est friable a l'exces et prete peu a l'ornementation. La
brique est de deux especes, et simplement sechee au soleil. La plus
ancienne, dont l'usage cesse vers la VIe dynastie, est de petites
dimensions (0m,22 x 0m,11 x 0m,14), d'aspect jaunatre, et ne renferme
que du sable mele d'un peu d'argile et de gravier; l'autre est de la
terre melee de paille, noire, compacte, moulee avec soin et d'assez
grand module (0m,38 x 0m,18 x 0m,14). La facon de la maconnerie interne
n'est pas la meme selon la nature des materiaux que l'architecte a
employes. Neuf fois sur dix, les mastabas en pierre n'ont d'appareil
regulier qu'a l'exterieur. Le noyau est en moellons grossierement
equarris, en gravats, en fragments de calcaire, ranges sommairement par
couches horizontales, et noyes dans de la terre delayee, ou meme
entasses au hasard, sans mortier d'aucune sorte. Les mastabas en briques
sont presque toujours de construction homogene; les parements
exterieurs sont cimentes avec soin, et les lits relies a l'interieur par
du sable fin coule dans les interstices. La masse devait etre orientee
canoniquement, les quatre faces aux quatre points cardinaux, le plus
grand axe dirige du nord au sud; mais les macons ne se sont point
preoccupes de trouver le nord juste, et l'orientation est rarement
exacte. A Gizeh, les mastabas sont distribues selon un plan symetrique
et ranges le long de veritables rues; a Saqqarah, a Abousir, a Dahshour,
ils s'elevent en desordre a la surface du plateau, espaces ou presses
par endroits. Le cimetiere musulman de Siout presente encore aujourd'hui
une disposition analogue a celle qu'on observe a Saqqarah, et nous
permet d'imaginer ce que pouvait etre la necropole memphite dans les
derniers temps de l'ancien Empire.

[Illustration: Fig. 109--Naos en bois du musee de Turin.]
[Illustration: Fig. 110]

Une plate-forme unie, non dallee, formee par la derniere couche du
noyau, s'etend au sommet du cube en maconnerie. Elle est semee de vases
en terre cuite, enterres presque a fleur de sol, nombreux au-dessus des
vides interieurs, rares partout ailleurs. Les murs sont nus. Les portes
sont tournees vers l'est, quelquefois vers le nord ou vers le sud,
jamais vers l'ouest. On en comptait deux, l'une reservee aux morts,
l'autre accessible aux vivants; mais celle du mort n'etait qu'une niche
etroite et haute, menagee dans la face est, a cote de l'angle nord-est,
et au fond de laquelle etaient tracees des raies verticales, encadrant
une baie fermee. Souvent meme on supprimait ce simulacre d'entree, et
l'ame se tirait d'affaire comme elle pouvait. La porte des vivants avait
plus ou moins d'importance, selon le plus ou moins de developpement
de la chambre a laquelle elle conduisait. Chambre et porte se confondent
plus d'une fois en un reduit sans profondeur, decore d'une stele et
d'une table d'offrandes (Fig.111), et protege a l'occasion par un mur
qui fait saillie sur la facade. On a alors une sorte d'avancee, ouvrant
vers le nord, carree au tombeau de Kaapir (Fig.112), irreguliere dans
celui de Nofirhotpou a Saqqarah. (Fig.113). Quand le plan comporte
l'existence d'une ou de plusieurs chambres, la porte est pratiquee au
milieu d'une petite facade architecturale (Fig.114), ou sous un petit
portique soutenu par deux piliers carres, sans base et sans abaque
(Fig.115). Elle est d'une simplicite extreme: deux jambages, ornes de
bas-reliefs representant le defunt et surmontes d'un tambour cylindrique
Grave aux titre et au nom du proprietaire. Dans le tombeau de Pohounika,
a Saqqarah, les montants figurent deux pilastres, couronnes chacun de
deux fleurs de lotus en relief: c'est la un fait unique jusqu'a ce jour.

[Illustration: Fig. 111]
[Illustration: Fig. 112]
[Illustration: Fig. 113]
[Illustration: Fig. 114]
[Illustration: Fig. 115]

La chapelle etait generalement petite et se perdait dans la masse de
l'edifice (Fig.116); mais aucune regle precise n'en determinait
l'etendue. Dans le tombeau de Ti, on rencontre d'abord un portique (A),
puis une antichambre carree avec piliers (B), puis un couloir (C),
flanque d'un cabinet sur la droite (D) et debouchant dans une derniere
chambre (E) (Fig.117). Il y a la de l'espace pour plusieurs personnes,
et, en effet, la femme de Ti repose a cote de son mari. Quand le
monument appartenait a un seul personnage, pareille complication n'etait
pas necessaire. Un boyau etrangle et court mene dans une piece oblongue,
ou il tombe a angle droit, par le milieu. Souvent la muraille du fond
est lisse, et l'ensemble offre l'aspect d'une sorte de marteau a tetes
egales (Fig.118); souvent aussi, elle se creuse en face de l'entree, et
l'on dirait une croix dont le chevet serait plus ou moins decoupe
(Fig.119). C'etait la distribution la plus frequente, mais l'architecte
etait libre de la rejeter, si bon lui semblait. Telle chapelle consiste
de deux couloirs paralleles, soudes par un passage transversal
(Fig.120). Dans telle autre, la chambre s'emmanche sur le couloir par
un des angles (Fig.121). Ailleurs, dans le tombeau de Phtahhotpou, le
terrain concede etait resserre entre des constructions anterieures et
ne suffisait pas: on a rattache le mastaba nouveau au mastaba ancien, de
maniere a leur donner une entree commune, et la chapelle de l'un s'est
agrandie de tout l'espace que couvrait celle de l'autre (Fig.122).

[Illustration: Fig. 116]
[Illustration: Fig. 117]
[Illustration: Fig. 118]
[Illustration: Fig. 119]
[Illustration: Fig. 120]
[Illustration: Fig. 121]
[Illustration: Fig. 122]

La chapelle etait la salle de reception du double. C'est la que les
parents, les amis, les pretres celebraient le sacrifice funeraire aux
jours prescrits par la loi, "aux fetes du commencement des saisons, a la
fete de Thot, au premier jour de l'an, a la fete d'Ouaga, a la grande
fete de la canicule, a la procession du dieu Minou, a la fete des pains,
aux fetes du mois et de la quinzaine et chaque jour". Ils deposaient
l'offrande dans la piece principale, au pied de la paroi ouest, au
point precis ou se trouvait l'entree de la _maison eternelle_ du mort.
Ce point n'etait pas, comme la _kiblah_ des mosquees ou des oratoires
musulmans, oriente toujours vers la meme region du compas. On le trouve
assez souvent a l'ouest, mais cette position n'etait pas reglementaire.
Il etait marque au debut par une veritable porte, etroite et basse,
encadree et decoree comme la porte d'une maison ordinaire, mais dont la
baie n'etait point percee. Une inscription, tracee sur le linteau en
gros caracteres bien lisibles, commemorait le nom et le rang du maitre.
Des figures en pied ou assises etaient gravees sur les cotes et
rappelaient son portrait aux visiteurs. Un tableau, sculpte ou peint sur
les blocs qui fermaient la baie de la porte, le montrait assis devant un
gueridon et allongeant la main vers le repas qu'on lui apportait. Une
table d'offrandes plate encastree dans le sol, entre les deux montants,
recevait les mets et les boissons. Les vivants partis, le double sortait
de chez lui et mangeait. En principe, la ceremonie devait se renouveler
d'annee en annee, jusqu'a la consommation des siecles; mais il n'avait
pas fallu longtemps aux Egyptiens pour s'apercevoir qu'il n'en pouvait
etre ainsi. Au bout de deux ou trois generations, les morts d'autrefois
etaient delaisses au profit des morts plus recents. Lors meme qu'on
etablissait des fondations pieuses, dont le revenu payait le repas
funebre et les pretres charges de le preparer, on ne faisait que reculer
l'heure de l'oubli. Le moment arrivait tot ou tard, ou le double en
etait reduit a chercher pature parmi les rebuts des villes, parmi les
excrements, parmi les choses ignobles et corrompues qui gisaient
abandonnees sur le sol. Pour obtenir que l'offrande consacree le jour
des funerailles conservat ses effets a travers les ages, on imagina de
la dessiner et de l'ecrire sur les murs de la chapelle (Fig.123). La
reproduction en peinture ou en sculpture des personnes et des choses
assurait a celui au benefice de qui on l'executait la realite des
personnes et des choses reproduites: le double se voyait sur la muraille
mangeant et buvant, et il mangeait et buvait. L'idee une fois admise,
les theologiens et les artistes en tirerent rigoureusement les
consequences. On ne se borna pas a donner des provisions simulees, on y
joignit l'image des domaines qui les produisaient, des troupeaux, des
ouvriers, des esclaves. S'agissait-il de fournir la viande pour
l'eternite? On pouvait se contenter de dessiner les membres d'un boeuf
ou d'une gazelle deja pares pour la cuisine, l'epaule, la cuisse, les
cotes, la poitrine, le coeur et le foie, la tete; mais on pouvait aussi
reprendre de tres haut l'histoire de l'animal, sa naissance, sa vie au
paturage, puis la boucherie, le depecage, la presentation des morceaux.
De meme, a propos des gateaux et des pains, rien n'empechait qu'on
retracat le labourage, les semailles, la moisson, le battage des grains,
la rentree au grenier, le petrissage de la pate. Les vetements, les
parures, le mobilier servaient de pretexte a introduire les fileuses,
les tisserands, les orfevres, les menuisiers. Le maitre domine betes et
gens de sa taille surhumaine. Quelques tableaux discrets le montrent
courant a toutes voiles vers l'autre monde, sur le bateau des
funerailles, le jour ou il avait pris possession de son logis nouveau
(Fig.124). Dans les autres, il est en pleine activite et surveille ses
vassaux fictifs comme il surveillait jadis ses vassaux reels (Fig.125).
Les scenes, si variees et si desordonnees qu'elles semblent etre, ne
sont pas rangees au hasard. Elles convergent toutes vers le semblant de
porte qui etait cense communiquer avec l'interieur. Les plus rapprochees
Representent les peripeties du sacrifice et de l'offrande. Au fur et a
mesure que l'on s'eloigne, les operations et les travaux preliminaires
s'accomplissent chacun a son tour. A la porte, la figure du maitre
semble attendre les visiteurs et leur souhaiter la bienvenue. Les
details changent a l'infini, les inscriptions s'allongent ou s'abregent
au caprice de l'ecrivain, la fausse porte perd son caractere
architectonique et n'est plus souvent qu'une pierre de taille mediocre,
une stele, sur laquelle on consigne le nom du maitre et son etat civil:
grande ou petite, nue ou decoree richement, la chapelle reste toujours
comme la salle a manger, ou plutot comme le garde-manger, ou le mort
puise a son gre quand il a faim.

[Illustration: Fig. 123--Offrande au defunt Phtahhotpou.]
[Illustration: Fig. 124]
[Illustration: Fig. 125--Phtahhotpou surveillant la rentree des
animaux domestiques.]

De l'autre cote du mur se cachait une cellule etroite et haute, ou mieux
un couloir, d'ou le nom de _serdab_, que les archeologues lui pretent a
l'exemple des Arabes. La plupart des mastabas n'en ont qu'un; d'autres
en contiennent trois ou quatre (Fig.126). Ils ne communiquent pas entre
eux ni avec la chapelle, et sont comme noyes dans la maconnerie
(Fig.127). S'ils sont relies au monde exterieur, c'est par un conduit
menage a hauteur d'homme (Fig.128) et tellement resserre qu'on a peine
a y glisser la main. Les pretres venaient murmurer des prieres et bruler
des parfums a l'orifice: le double etait au dela et profitait de
l'aubaine ou du moins ses statues l'accueillaient en son nom. Comme sur
la terre, l'homme avait besoin d'un corps pour subsister; mais le
cadavre defigure par l'embaumement ne rappelait plus que de loin la
forme du vivant. La momie etait unique, facile a detruire; on pouvait la
bruler, la demembrer, en disperser les morceaux. Elle disparue,
qu'adviendrait-il du double? Les statues qu'on enfermait dans le serdab
devenaient, par la consecration, les corps de pierre ou de bois du
defunt. La piete des parents les multipliait, et, par suite, multipliait
aussi les supports du double; un seul corps etait une seule chance de
duree pour lui, vingt representaient vingt chances. C'est dans une
intention analogue qu'on joignait aux statues du mort celles de sa
femme, de ses enfants, de ses serviteurs, saisis dans les differents
actes de la domesticite, broyant le grain, petrissant la pate, poissant
les jarres destinees a contenir le vin. Les figures plaquees a la
muraille de la chapelle s'en detachaient et prenaient dans le serdab un
corps solide. Ces precautions n'empechaient pas d'ailleurs qu'on
n'employat tous les moyens pour mettre ce qui restait du corps de chair
a l'abri des causes naturelles de destruction et des attaques de
l'homme. Au tombeau de Ti, un couloir rapide, qui affleure le sol au
milieu de la premiere salle, conduit du dehors au caveau; mais c'est la
une exception presque unique; on y descend par un puits perpendiculaire,
creuse rarement dans un coin de la chapelle, d'ordinaire au centre de la
plate-forme (Fig.129). La profondeur en varie entre 3 et 30 metres. Il
traverse la maconnerie, penetre dans le rocher; au fond, vers le sud, un
couloir, trop bas pour qu'on y chemine debout, donne acces a une
chambre. C'est la que la momie repose, dans un grand sarcophage en
calcaire blanc, en granit rose ou en basalte. Il porte rarement une
inscription, le nom et les titres du mort, plus rarement des ornements;
on en connait pourtant qui simulent la decoration d'une maison
egyptienne avec ses portes et ses fenetres. Le mobilier est des plus
simples: des vases en albatre pour les parfums, des godets ou le pretre
avait verse quelques gouttes des liqueurs offertes au mort, de grandes
jarres en terre cuite rouge pour l'eau, un chevet en albatre ou en bois,
une palette votive de scribe. Apres avoir scelle la momie dans la cuve
qui l'attendait, les ouvriers dispersaient sur le sol les quartiers du
boeuf ou de la gazelle qu'on venait de sacrifier; puis ils muraient avec
soin l'entree du couloir et remplissaient le puits jusqu'a la bouche
d'eclats de pierre meles de sable et de terre. Le tout, largement
arrose, finissait par s'agglutiner en un beton presque impenetrable,
dont la durete defiait tout essai de profanation. Le corps, livre a
lui-meme, ne recevait plus d'autre visite que celle de son ame. L'ame
quittait de temps en temps la region celeste ou elle voyageait en
compagnie des dieux, et descendait se reunir a la momie. Le caveau etait
sa maison, comme la chapelle etait la maison du double.

[Illustration: Fig. 126]
[Illustration: Fig. 127]
[Illustration: Fig. 128]
[Illustration: Fig. 129]

Jusqu'a la VIe dynastie, le caveau est nu; une seule fois Mariette y a
trouve des lambeaux d'inscriptions appartenant au _Livre des morts_.
J'ai decouvert a Saqqarah, en 1881, des tombes ou il est orne de
preference a la chapelle. Elles sont en grosses briques et n'ont pour le
sacrifice qu'une niche renfermant la stele. A l'interieur, le puits est
remplace par une petite cour rectangulaire, dans la partie occidentale
de laquelle on ajustait le sarcophage. Au-dessus du sarcophage, on
batissait en calcaire une chambre aussi large et aussi longue que lui,
haute d'environ 1 metre et recouverte de dalles posees a plat. Au fond
ou sur la droite, on reservait une niche qui tenait lieu de serdab. On
menageait au-dessus du toit plat une voute de decharge d'environ 0m,50
de rayon, et, par-dessus la voute, on placait des lits horizontaux de
briques jusqu'au niveau de la plate-forme. La chambre occupe les deux
tiers environ de la cavite et a l'aspect d'un four, dont la gueule
serait restee beante. Quelquefois, les murs de pierre reposent sur le
couvercle meme du sarcophage, et la chambre n'etait achevee qu'apres
l'enterrement (Fig.130). Le plus souvent, ils s'appuient sur deux
montants de briques, et le sarcophage pouvait etre ouvert ou ferme a
volonte. La decoration, tantot peinte, tantot sculptee, est la meme
partout. Chaque paroi etait comme une maison ou etaient deposes les
objets dessines ou enumeres a la surface; aussi avait-on soin d'y
figurer une porte monumentale, par laquelle le mort avait acces
a son bien. Il trouvait sur la paroi de gauche un monceau de provisions
(Fig.131) et la table d'offrandes; sur celle du fond, des ustensiles de
menage, du linge, des parfums, avec le nom et l'indication des
quantites. Ces tableaux sont un resume de ceux qu'on voit dans la
chapelle des mastabas communs. Si on les a distraits de leur place
primitive, c'est qu'en les transportant au caveau, on les garantissait
contre les dangers de destruction, qui les menacaient dans des salles
accessibles au premier venu, et que leur conservation assurait plus
longtemps au mort la possession des biens qu'ils representaient.

[Illustration: Fig. 130]


2.--LES PYRAMIDES.


Les tombes royales ont la forme de pyramides a base rectangulaire et
sont l'equivalent, en pierre ou en brique, du tumulus en terre meuble
qu'on amoncelait sur le corps des chefs de guerre, aux epoques
antehistoriques. Les memes idees prevalaient sur les ames des rois qui
avaient cours sur celles des particuliers. Le plan de la pyramide
comporte donc les trois parties de celui des mastabas: la chapelle, les
couloirs, les chambres funeraires.

[Illustration: Fig. 131]

La chapelle est toujours isolee. A Saqqarah, on n'en a decouvert aucune
trace. Elle etait probablement, comme plus tard a Thebes, situee dans le
faubourg de la ville le plus proche de la montagne. A Gizeh, a Abousir,
a Dahshour, les debris en sont encore visibles sur le front de la facade
orientale ou septentrionale. C'etait alors un veritable temple avec
chambres, cours et passages. Les fragments de bas-reliefs qui sont
parvenus jusqu'a nous montrent les scenes du sacrifice et prouvent que
la decoration etait identique a celle des salles publiques du mastaba.
La pyramide proprement dite ne renferme que les couloirs et le caveau
funebre. La plus ancienne dont les textes nous certifient l'existence,
au nord d'Abydos, est celle de Snofrou; les plus modernes appartiennent
aux princes de la XIIe dynastie. La construction de ces monuments a donc
ete, pendant treize ou quatorze siecles, une operation courante, prevue
par l'administration. Le granit, l'albatre, le basalte destines au
sarcophage et a certains details, etaient les seuls materiaux dont
l'emploi et la quantite ne fussent pas regles a l'avance et qu'il fallut
aller chercher au loin. Pour se les procurer, chaque roi envoyait un des
principaux personnages de la cour en mission aux carrieres de la haute
Egypte, et la celerite avec laquelle on rapportait les blocs etait un
titre puissant a la faveur du souverain. Le reste n'exigeait pas tant de
frais. Si le gros oeuvre etait en brique, on moulait la brique sur
place, avec la terre prise dans la plaine au pied de la colline. S'il
etait en pierre, les parties du plateau les plus voisines fournissaient
le calcaire marneux a profusion. On reservait d'ordinaire a la
construction des chambres et au revetement le calcaire de Tourah, qu'on
n'avait meme pas la peine de faire venir specialement de l'autre cote du
Nil. Memphis avait des entrepots toujours pleins, ou l'on puisait sans
cesse pour les edifices publics, et par consequent pour la tombe royale.
Les blocs, pris dans ces reserves et apportes en barque jusque sous la
montagne, montaient a l'emplacement choisi par l'architecte, le long de
chaussees inclinees doucement. La disposition interieure, la longueur
des couloirs, la hauteur sont tres variables; la pyramide de Kheops
culminait a 145 metres environ au-dessus du sol, la plus petite
n'atteignait pas 10 metres. Comme il est malaise de concevoir
aujourd'hui quels motifs ont determine les Pharaons a choisir des
proportions aussi differentes, on a pense que la masse batie etait en
proportion directe du temps consacre a la batir, c'est-a-dire de la
duree de chaque regne. Des qu'un prince montait sur le trone, on aurait
commence par lui eriger a la hate une pyramide assez vaste pour contenir
les parties essentielles du tombeau; puis, d'annee en annee, on aurait
ajoute des couches nouvelles autour du noyau primitif, jusqu'au moment
ou la mort arretait a jamais la croissance du monument. Les faits ne
justifient pas cette hypothese. La moindre des pyramides de Saqqarah
appartient a Ounas, qui regna trente ans; mais les deux imposantes
pyramides de Gizeh ont ete edifiees par Kheops et par Khephren, qui
gouvernerent l'Egypte l'un vingt-quatre, l'autre vingt-trois ans.
Mirinri, qui mourut fort jeune, a une pyramide aussi grande que Pepi II,
qui prolongea sa vie au dela de quatre-vingt-dix ans. Le plan de chaque
pyramide etait trace une fois pour toutes par l'architecte, selon les
instructions qu'il avait recues et les ressources qu'on placait a sa
disposition. Une fois mis en train, l'execution s'en poursuivait jusqu'a
complet achevement des travaux, sans se developper ni se restreindre.

Les pyramides devaient avoir les faces aux quatre points cardinaux,
comme les mastabas; mais, soit maladresse, soit negligence, la plupart
ne sont pas orientees exactement, et plusieurs s'ecartent sensiblement
du nord vrai. Sans parler des ruines d'Abou-Roash et de
Zaouiet-el-Aryan, qui n'ont pas encore ete etudiees d'assez pres, elles
se partagent naturellement en six groupes, distribues du nord au sud sur
la lisiere du plateau de Libye, de Gizeh au Fayoum, par Abousir,
Saqqarah, Dahshour et Lisht. Le groupe de Gizeh en compte neuf, et, dans
le nombre, celles de Kheops, de Khephren et de Mykerinos, que
l'antiquite classait parmi les merveilles du monde. Le terrain sur
lequel le Kheops repose etait assez irregulier, au moment de la
construction. Un petit tertre qui le dominait fut taille rudement
(Fig.132) et englobe dans la maconnerie, le reste fut aplani et garni
de grosses dalles dont quelques-unes subsistent encore. La pyramide meme
avait une hauteur de cent quarante-cinq metres et une base de deux cent
trente-trois, que l'injure du temps a reduites respectivement a cent
trente-sept et deux cent vingt-sept. Elle garda, jusqu'a la conquete
arabe, un parement en pierres de couleurs diverses, si habilement
assemblees qu'on aurait dit un seul bloc du pied au sommet. Le travail
de revetement avait commence par le haut: la pointe avait ete placee la
premiere, puis les assises s'etaient recouvertes de proche en proche
jusqu'a ce qu'on eut gagne le bas. A l'interieur, tout avait ete calcule
de maniere a cacher le site exact du sarcophage et a decourager les
fouilleurs que le hasard ou leur perseverance auraient mis sur la bonne
voie. Le premier point etait, pour eux, de decouvrir l'entree sous le
revetement qui le masquait. Elle etait a peu pres au milieu de la face
nord (Fig.132), mais au niveau de la dix-huitieme assise, a
quarante-cinq pieds environ au-dessus du sol. Les dalles qui
l'obstruaient une fois deplacees, on penetrait dans un couloir incline,
haut de 1m,06, large de 1m,22, pratique en partie dans la roche vive. Il
descend l'espace de quatre-vingt-dix-sept metres, traverse une chambre
inachevee (C) et se termine dix-huit metres plus loin en cul-de-sac.
C'etait un premier desappointement. Si pourtant on ne se laissait pas
rebuter, et qu'on examinat le passage avec soin, on distinguait dans le
plafond, a dix-neuf metres de la porte, un bloc de granit qui tranchait
sur le calcaire environnant (D). Il etait si dur que les chercheurs,
apres avoir travaille vainement a le briser ou a le dechausser, prirent
le parti de se frayer un chemin a travers les parties de la maconnerie
construites en une pierre plus tendre. L'obstacle tourne, ils
deboucherent dans un couloir ascendant, qui se raccorde au premier
sous un angle de 120 degres et se divise en deux branches (E). L'une
s'enfonce horizontalement vers le centre de la pyramide et se perd dans
une chambre en granit a toit pointu, qu'on appelle, sans raison valable,
_Chambre de la Reine_ (F). L'autre, tout en continuant a monter, change
de forme et d'aspect. C'est maintenant une galerie longue de 45 metres,
haute de 8m,50, batie en belle pierre du Mokatam, si polie et si
finement appareillee qu'on a peine a glisser entre les joints "une
aiguille ou meme un cheveu". Les assises les plus basses portent
d'aplomb l'une sur l'autre, les sept suivantes s'avancent en
encorbellement, de maniere que les dernieres ne soient plus separees au
plafond que par un intervalle de 0m,60. Un obstacle nouveau se dressait
a l'extremite (G). Le couloir qui mene a la chambre du sarcophage etait
clos d'une seule plaque de granit; venait ensuite un petit vestibule
(H), coupe a espaces egaux par quatre herses, egalement en granit, qu'il
fallait briser. Le caveau royal (I) est une chambre en granit, a toit
plat, haute de 5m,81, longue de 10m,43, large de 5m,20; on n'y voit ni
figure ni inscription, rien qu'un sarcophage en granit mutile et sans
couvercle. Telles etaient les precautions prises contre les hommes:
l'evenement a prouve qu'elles etaient efficaces, car la pyramide garda
son depot plus de quatre mille ans. Mais le poids meme des materiaux
etait un danger plus serieux pour elle. On empecha le caveau d'etre
ecrase par les cent metres de pierre qui le protegeaient, en menageant
au-dessus de lui cinq pieces de decharge, basses et superposees (J). La
derniere est abritee par un toit pointu, forme de deux enormes dalles
appuyees par le haut l'une a l'autre. Grace a cet artifice, la pression
centrale fut rejetee presque entiere sur les faces laterales, et le
caveau fut respecte. Aucune des pierres qui le revetent n'a ete ecrasee,
aucune n'a cede d'une ligne depuis le jour ou les ouvriers l'ont scellee
en sa place.

[Illustration: Fig. 132]

Les pyramides de Khephren et de Mykerinos ont ete baties a l'interieur
sur un plan different de celle de Kheops. Khephren a deux issues, toutes
deux tournees vers le nord, l'une sur l'esplanade, l'autre a 15 metres
au-dessus du sol. Mykerinos possede encore les debris de son revetement
de granit rose. Le couloir d'entree descend a un angle de 26 deg.,2' et
penetre rapidement dans le roc. La premiere salle qu'il traverse est
decoree de panneaux sculptes dans la pierre et fermee a la sortie par
trois herses en granit. La seconde piece paraissait etre inachevee, mais
ce n'etait la qu'une ruse destinee a tromper les fouilleurs: un couloir
menage dans le sol et soigneusement dissimule donnait acces au caveau.
La reposait la momie dans un sarcophage de basalte sculpte, encore
intact au commencement du siecle: enleve par Vyse, il a sombre sur la
cote d'Espagne avec le navire qui le transportait en Angleterre. La
meme variete de disposition prevaut dans le groupe d'Abousir et dans une
partie de celui de Saqqarah. La grande pyramide de Saqqarah n'est pas
orientee exactement: la face nord s'ecarte de 4 deg.,35 du nord vrai. Elle
n'a point pour base un carre parfait, mais un rectangle allonge de l'est
a l'ouest, de 120m,60 sur 107m,30 de cote. Elle est haute de 59m,68 et
se compose de six cubes a pans inclines, en retraite l'un sur l'autre de
2 metres environ: le plus rapproche du sol a 11m,48 d'elevation, le plus
eloigne 8m,89 (Fig.133). Elle est construite entierement avec le
calcaire de la montagne environnante. Les materiaux sont petits et mal
tailles, les lits d'assise concaves, selon la methode qu'on appliquait
egalement a la construction des quais et des forteresses. Quand on
explore les breches de la maconnerie, on reconnait que la face externe
de chaque gradin est comme habillee de deux enveloppes, dont chacune a
son parement regulier. La masse est pleine, les chambres sont creusees
dans le roc au-dessous de la pyramide. La principale des quatre entrees
donne au nord, et les couloirs forment un veritable dedale au milieu
duquel il est perilleux de s'aventurer: portique a colonnes, galeries,
chambres, tout aboutit a une sorte de puits, au fond duquel etait
pratiquee une cachette, destinee sans doute a contenir les objets les
plus precieux du mobilier funeraire. Les pyramides qui entourent ce
monument extraordinaire ont ete presque toutes edifiees sur un modele
unique (Fig.134) et ne se distinguent que par les proportions. La porte
s'ouvre juste au-dessous de la premiere assise, vers le milieu de la
face septentrionale, et le couloir (B) descend, par une pente assez
douce, entre des murs en calcaire. Il est bouche sur toute son etendue
de gros blocs qu'on doit briser avant de parvenir a la salle d'attente
(C). Au sortir de cette salle, il marche quelque temps encore dans le
calcaire, puis il passe entre quatre murs de granit de Syene poli, apres
quoi le calcaire reparait, et on debouche dans le vestibule (E). La
partie batie en granit est interrompue trois fois, a 60 ou 80
centimetres d'intervalle, par trois enormes herses de granit (D).
Au-dessus de chacune d'elles se trouve un vide, dans lequel elle etait
maintenue par des supports qui laissaient le passage libre (Fig.135).
La momie une fois introduite, les ouvriers en se retirant enlevaient les
etais, et les trois herses, tombant en place, interceptaient toute
communication avec le dehors. Le vestibule etait flanque, a l'est, d'un
serdab a toit plat, divise en trois niches et encombre d'eclats de
pierre, balayes a la hate par les esclaves, au moment ou l'on nettoyait
les chambres pour y recevoir la momie. La pyramide d'Ounas les a
conservees toutes trois. Dans Teti et dans Mirinri, les murs de
separation ont ete fort proprement enleves, des l'antiquite, et n'ont
laisse d'autre trace qu'une ligne d'attache et une teinte plus blanche
de la paroi, aux endroits qu'ils recouvraient primitivement. Le caveau
(G) s'etendait a l'ouest du vestibule: le sarcophage y etait depose
le long de la muraille occidentale, les pieds au sud, la tete au nord
(H). Le toit des deux chambres principales etait pointu. Il se composait
de larges poutres en calcaire, accotees l'une a l'autre par l'extremite
superieure, appuyees par en bas sur une banquette basse qui courait
exterieurement. La premiere poutre etait surmontee d'une seconde,
celle-ci d'une troisieme, et les trois reunies (I) protegeaient
efficacement le vestibule et le caveau (Fig.136).

[Illustration: Fig. 133]
[Illustration: Fig. 134--La pyramide d'Ounas.]
[Illustration: Fig. 135]
[Illustration: Fig. 136]

Les pyramides de Gizeh appartenaient a des Pharaons de la IVe dynastie,
et celles d'Abousir a des Pharaons de la Ve. Les cinq pyramides de
Saqqarah, dont le plan est uniforme, appartiennent a Ounas et aux quatre
premiers rois de la VIe dynastie, Teti, Pepi Ier, Mirinri, Pepi II, et
sont contemporaines des mastabas a caveaux peints que j'ai signales plus
haut. On ne s'etonnera donc point d'y rencontrer des inscriptions et des
ornements. Partout, les plafonds sont charges d'etoiles pour figurer le
ciel de la nuit. Le reste de la decoration est fort simple. Dans la
pyramide d'Ounas, ou elle joue le plus grand role, elle n'occupe que le
fond de la chambre funeraire; la partie voisine du sarcophage avait ete
revetue d'albatre et ornee a la pointe des grandes portes monumentales,
par lesquelles le mort etait cense entrer dans ses magasins de
provisions. Les figures d'hommes et d'animaux, les scenes de la vie
courante, le detail du sacrifice n'y sont point representes et
n'auraient pas d'ailleurs ete a leur place en cet endroit. On les
retracait dans les lieux ou le double menait sa vie publique, et ou les
visiteurs executaient reellement les rites de l'offrande; les couloirs
et le caveau ou l'ame etait seule a circuler ne pouvaient recevoir
d'autre ornementation que celle qui a rapport a la vie de l'ame. Les
textes sont de deux sortes. Les moins nombreux ont trait a la nourriture
du double et sont la transcription litterale des formules par lesquelles
le pretre lui assurait la transmission de chaque objet au dela de ce
monde: c'etait pour lui une ressource supreme, au cas ou les sacrifices
reels auraient ete suspendus, et ou les tableaux magiques de la chapelle
auraient ete detruits. La plus grande partie des inscriptions se
rapportaient a l'ame et la preservaient des dangers qu'elle courait au
ciel et sur la terre. Elles lui revelaient les incantations souveraines
contre la morsure des serpents et des animaux venimeux, les mots de
passe qui lui permettaient de s'introduire dans la compagnie des dieux
bons, les exorcismes qui annulaient l'influence des dieux mauvais. De
meme que la destinee du double etait de continuer a mener l'ombre de la
vie terrestre et s'accomplissait dans la chapelle, la destinee de l'ame
etait de suivre le soleil a travers le ciel et dependait des
instructions qu'elle lisait sur les murailles du caveau. C'etait par
leur vertu que l'absorption du mort en Osiris devenait complete et qu'il
jouissait desormais de toutes les immunites naturelles a la condition
divine. La-haut, dans la chapelle, il etait homme et se comportait a la
facon des hommes; ici, il etait dieu et se comportait a la facon d'un
dieu.

L'enorme massif rectangulaire que les Arabes appellent
Mastabat-el-Faraoun, le siege de Pharaon (Fig.137), se dresse a cote de
Pepi II. On a voulu y voir, tantot une pyramide inachevee, tantot une
tombe surmontee d'un obelisque; c'est un mastaba royal dont l'interieur
presente l'ordonnance d'une pyramide. Mariette croyait qu'Ounas y etait
enterre, mais les fouilles de ces temps derniers ont rendu cette
attribution impossible. En revanche, elles semblent montrer que la
pyramide meridionale de Dahshour appartient a Snofrou. Si le fait est
confirme par des recherches posterieures, il y a des chances pour que le
groupe entier soit le plus ancien de tous et remonte a la IIIe dynastie.
Il fournit une variante curieuse du type ordinaire. L'une des pyramides
en pierre a la moitie inferieure inclinee de 54,41' sur l'horizon,
tandis qu'a partir de mi-hauteur l'inclinaison change brusquement et est
de 42,59'; on dirait un mastaba couronne d'une mansarde gigantesque. A
Lisht, on quitte l'ancien empire pour les dynasties thebaines, et la
structure se modifie encore: le couloir en pente aboutit a un puits
perpendiculaire, au fond duquel debouchaient des chambres envahies
aujourd'hui par les infiltrations du Nil. Le groupe du Fayoum est tout
entier de la XIIe dynastie, mais les pyramides de Biahmou sont presque
entierement detruites; celle d'Illahoun n'a jamais ete exploree, et
celle de Meidoum, violee avant le siecle des Ramessides, est vide. Elle
consiste en trois tours carrees, a pans legerement inclines et qui
s'etagent en retraite l'une sur l'autre (Fig.138). L'entree est au
nord, a seize metres environ au-dessus du sable. Au dela de vingt
metres, le couloir descend dans le roc; a cinquante-trois, il se
redresse, s'arrete douze metres plus loin, remonte perpendiculairement
vers la surface, et affleure dans le sol du caveau, six metres et demi
plus haut (Fig.139). Un appareil de poutres et de cordes, encore en
place au-dessus de l'orifice, montre que les voleurs ont tire le
sarcophage hors de la chambre, des l'antiquite. L'usage des pyramides ne
cessa pas avec la XIIe dynastie: on en connait a Manfalout, a Hekalli,
au sud d'Abydos, a Mohammeriah, au sud d'Esneh. Jusqu'a l'epoque
romaine, les souverains a demi barbares de l'Ethiopie tinrent a honneur
de donner a leurs tombes la forme pyramidale. Les plus anciennes, celle
de Nouri, ou dorment les Pharaons de Napata, rappellent par la facture
les pyramides de Saqqarah; les plus modernes, celles de Meraouy,
presentent des caracteres nouveaux. Elles sont plus hautes que larges,
de petit appareil et garnies parfois aux angles de bordures carrees ou
arrondies. La face orientale est munie d'une fausse lucarne, surmontee
d'une corniche et flanquee d'une chapelle que precede un pylone. Toutes
ne sont pas muettes: comme sur les murs des tombeaux ordinaires, on y a
retrace des scenes empruntees au Rituel des Funerailles ou aux
vicissitudes de la vie d'outre-tombe.

[Illustration: Fig. 137]
[Illustration: Fig. 138]
[Illustration: Fig. 139]


3.--LES TOMBES DE L'EMPIRE THEBAIN; LES HYPOGEES.


Les derniers mastabas connus appartiennent a la XIIe dynastie, encore
sont-ils concentres dans la plaine sablonneuse de Meidoum et n'ont-ils
jamais ete acheves. Deux systemes les remplacerent par toute l'Egypte.
Le premier conserve la chapelle construite au-dessus du sol et combine
la pyramide avec le mastaba. Le second creuse le tombeau entier dans le
roc, la chapelle comme le reste.

Le quartier de la necropole d'Abydos, ou furent enterrees les
generations du vieil empire thebain, nous offre les exemples les plus
anciens du premier systeme. Les tombes sont en grosses briques crues,
noires, sans melange de paille ni de gravier. L'etage inferieur est un
mastaba a base carree ou rectangulaire, dont le plus long cote atteint
quelquefois douze ou quinze metres; les murs sont perpendiculaires
et rarement assez eleves pour qu'un homme puisse se tenir debout a
l'interieur. Sur cette facon de socle se dresse une pyramide pointue,
dont la hauteur varie entre quatre et dix metres, et dont les faces
etaient revetues d'une couche de pise unie, peinte en blanc. La mauvaise
qualite du sol a empeche qu'on y creusat la salle funeraire; on s'est
donc resigne a la cacher dans la maconnerie. Une sorte de chambre ou
plutot de four, voute en encorbellement, a ete menage au centre et
abrite souvent la momie (Fig.140); plus souvent encore, le caveau a ete
pratique moitie dans le mastaba, moitie dans les fondations, et le vide
superieur n'est la que pour servir de degagement (Fig.141). Dans bien
des cas, il n'y avait aucune chapelle exterieure; la stele, posee sur le
soubassement ou encadree exterieurement sur la face, marque l'endroit du
sacrifice. Ailleurs, on a construit en avancee un vestibule carre ou
les parents s'assemblaient (Fig.142). Assez rarement un mur d'enceinte
construit a hauteur d'appui enveloppe le monument et delimite le terrain
qui lui appartenait. Cette forme mixte demeura fort en usage dans les
cimetieres de Thebes, a partir des premieres annees du moyen empire.
Plusieurs rois de la XIe dynastie et les grands personnages de leur cour
se firent edifier a Drah aboul Neggah des tombes semblables a celles
d'Abydos (Fig.143). Pendant les siecles suivants, les proportions
relatives du mastaba et de la pyramide se modifierent; le mastaba, qui
n'etait souvent qu'un soubassement insignifiant, reprit peu a peu sa
hauteur primitive, tandis que la pyramide s'abaissa et finit par n'etre
plus qu'un pyramidion sans importance (Fig.144). Tous ceux de ces
tombeaux qui ornaient les necropoles thebaines a l'epoque des Ramessides
ont peri, mais les peintures contemporaines nous en font connaitre les
nombreuses varietes, et la chapelle d'un des Apis morts sous
Amenhotpou III est encore la pour prouver que la mode s'en etait etendue
a Memphis. Du pyramidion, quelques traces subsistent a peine; mais le
mastaba est intact. C'est un massif en calcaire, carre, monte sur un
soubassement, etaye de quatre colonnes aux angles et borde d'une
corniche evasee; un escalier de cinq marches mene a la chambre
interieure (Fig.145).

[Illustration: Fig. 140]
[Illustration: Fig. 141]
[Illustration: Fig. 142]
[Illustration: Fig. 143]
[Illustration: Fig. 144]
[Illustration: Fig. 145]


Les modeles les plus anciens du second genre, ceux qu'on voit a Gizeh
parmi les mastabas de la IVe dynastie, ne sont ni grands ni tres ornes.
On commenca a en soigner l'execution vers la VIe dynastie, et dans les
localites lointaines, a Bersheh, a Sheikh-Said, a Kasr-es-Sayad, a
Neggadeh. L'hypogee n'atteignit son plein developpement qu'un peu plus
tard, pendant les siecles qui separent les derniers rois memphites des
premiers rois thebains. Les parties diverses du mastaba s'y retrouvent.
L'architecte choisissait de preference des veines de calcaire bien en
vue, sises assez haut dans la montagne pour ne pas etre menacees par
l'exhaussement progressif du sol, assez bas pour que le cortege funebre
put y monter aisement, et y creusait les tombes. Les plus belles
appartiennent aux principales familles feodales qui se partageaient
l'Egypte: les princes de Minieh reposent a Beni-Hassan, ceux de Khmounou
a Bersheh, ceux de Siout et d'Elephantine a Siout meme et en face
d'Assouan. Tantot, comme a Siout, a Bersheh, a Thebes, elles sont
dispersees aux divers etages de la montagne; tantot, comme a Syene
(Fig.146) et a Beni-Hassan, elles suivent les ondulations du filon et
sont rangees sur une ligne a peu pres droite. Un escalier, construit
sommairement en pierres a moitie brutes, menait de la plaine a l'entree
du tombeau: il est detruit ou enseveli sous les sables a Beni-Hassan et
a Thebes, mais les fouilles recentes ont mis au jour celui d'une des
tombes d'Assouan. Le cortege funebre, apres l'avoir escalade lentement,
s'arretait un moment a l'entree de la chapelle. Le plan n'etait pas
necessairement uniforme dans un meme groupe. Plusieurs des tombeaux de
Beni-Hassan ont un portique dont toutes les parties, piliers, bases,
entablement, ont ete prises dans la roche; pour Amoni et pour
Khnoumhotpou (Fig.147), il se compose de deux colonnes polygonales. A
Syene (Fig.148), la baie etroite qui s'ouvre dans la muraille de
rocher est coupee, vers le tiers de sa hauteur, par un linteau
rectangulaire qui reserve une porte dans la porte meme. A Siout,
l'hypogee d'Hapizoufi etait precede d'un veritable porche d'environ 7
metres de haut, arrondi en voute, peint et sculpte avec amour. Le plus
souvent on se contentait d'aplanir et de dresser un pan de montagne sur
un espace plus ou moins considerable, selon les dimensions qu'on
pretendait donner au tombeau. Cette operation avait le double avantage
de creer sur le devant une petite plate-forme fermee de trois cotes, et
de developper en facade une surface a peu pres verticale, qu'on
decorait, ou non, a la fantaisie du maitre. La porte pratiquee au
milieu, quelquefois n'avait point de cadre, quelquefois etait encadree
De deux montants et d'un linteau legerement saillants. Les inscriptions,
quand elle en avait, etaient fort simples. Dans le haut, une ou
plusieurs lignes horizontales. A droite et a gauche, une ou deux lignes
verticales, accompagnees d'une figure humaine assise ou debout: c'etait,
avec une priere, le nom, les titres et la filiation du defunt. La
chapelle n'a, en general, qu'une seule chambre carree ou oblongue, au
plafond plat ou legerement voute, sans autre jour que de la porte.
Quelquefois des piliers, tailles en pleine pierre au moment de
l'excavation, lui donnent l'aspect d'une petite salle hypostyle. Amoni
et Khnoumhotpou, a Beni-Hassan, avaient chacun quatre de ces piliers
(Fig.149); d'autres en ont six ou huit et sont d'ordonnance
irreguliere. L'hypogee n deg. 7 etait d'abord une simple salle a plafond
arrondi, de six colonnes sur trois rangs. Plus tard, il fut agrandi vers
la droite, et la partie nouvelle forma une sorte de portique a plafond
plat supporte par quatre colonnes (Fig.150).

[Illustration: Fig. 146]
[Illustration: Fig. 147]
[Illustration: Fig. 148]
[Illustration: Fig. 149]
[Illustration: Fig. 150]

Menager un serdab dans la roche vive etait presque impossible, et,
d'autre part, c'etait exposer les statues mobiles au vol ou a la
mutilation que les laisser dans une piece accessible a tout venant. Le
serdab fut transforme et se combina avec la stele des mastabas antiques.
La fausse porte d'autrefois devint une niche pratiquee dans la muraille
du fond, presque toujours en face de la porte reelle. Les statues du
mort et de sa femme y tronent, sculptees dans la pierre vive. Les parois
sont ornees des scenes de l'offrande, et la decoration entiere de
l'hypogee converge vers elle, comme celle du mastaba convergeait vers la
stele. C'est toujours, dans l'ensemble, la meme serie de tableaux, mais
avec des additions notables. La marche du cortege funeraire, la prise de
possession du tombeau par le double, qui sont a peine indiquees
autrefois, s'etalent avec ostentation sur les murs de l'hypogee thebain.
Le convoi se deroule avec ses pleureuses, ses troupes d'amis, ses
porteurs d'offrandes, ses barques, son catafalque traine par des boeufs.
Il arrive a la porte; la momie, dressee sur ses pieds, recoit l'adieu de
la famille et subit les dernieres ceremonies qui doivent l'initier a la
vie d'au dela (Fig.151). Le sacrifice et les preliminaires qu'il
evoque, le labourage, les semailles, la moisson, l'eleve des bestiaux,
les metiers manuels, sont sculptes ou peints, comme jadis, a profusion
de couleurs. Sans doute, bien des details y figurent qu'on ne rencontre
pas sous les premieres dynasties, ou sont absents qui ne manquent jamais
dans le voisinage des pyramides; les siecles avaient marche, et vingt
siecles changent beaucoup aux usages de la vie journaliere, meme dans
l'indestructible Egypte. On y chercherait presque en vain les troupeaux
de gazelles privees, car, sous les Ramses, on n'entretenait plus ces
animaux que par exception a l'etat domestique. En revanche, le cheval
avait envahi la vallee du Nil, et piaffe sur les murs, a l'endroit ou
paissaient les gazelles. Les metiers sont plus nombreux et plus
compliques, les outils plus perfectionnes, les actions du mort plus
variees et plus personnelles. L'idee d'une retribution future n'existait
pas, ou existait peu, au temps ou l'on avait regle la decoration des
tombeaux. Ce que l'homme avait fait ici-bas n'avait aucune influence sur
le sort qui l'attendait dans la mort; bon ou mauvais, du moment que les
rites avaient ete celebres sur lui et les prieres recitees, il etait
riche et heureux. C'en etait donc assez pour etablir son identite
d'enoncer son nom, ses titres, sa filiation; on n'avait que faire de
decrire son passe par le menu. Mais, quand la croyance a des recompenses
ou a des chatiments predomina dans les esprits, on s'avisa qu'il etait
utile de garantir a chacun le merite de ses actions particulieres, et
l'on joignit a l'espece d'extrait de l'etat civil, qui avait suffi
jusqu'alors, des renseignements biographiques precis. Quelques mots
d'abord, puis, vers la VIe dynastie, de vraies pages d'histoire ou un
ministre, Ouni, raconte les services qu'il a rendus sous quatre rois;
puis, vers le commencement du nouvel empire, des dessins et des
tableaux, qui conspirent avec l'ecriture a immortaliser les faits et
gestes du maitre. Khnoumhotpou de Beni-Hassan expose en detail les
origines et la grandeur de ses ancetres. Khiti etale sur ses murailles
les peripeties de la vie militaire: exercices des soldats, danses de
guerre, sieges de forteresses, batailles sanglantes. La XVIIIe dynastie
continue, en cela comme en tout, la tradition des ages precedents. Ai
retrace, dans son bel hypogee de Tell-el-Amarna, les episodes de son
Mariage avec la fille de Khouniaton. Nofirhotpou de Thebes avait recu
d'Harmhabi la decoration du Collier d'or; il reproduit avec complaisance
les moindres circonstances de l'investiture, le discours du roi,
l'annee, le jour ou lui fut conferee la recompense supreme. Tel autre,
qui avait travaille au cadastre, se montre accompagne d'arpenteurs
trainant la chaine et preside a l'enregistrement de la population
humaine, comme Ti presidait jadis au denombrement de ses boeufs. La
stele elle-meme participe au caractere nouveau que revet la decoration
murale. Elle proclame, outre les prieres ordinaires, le panegyrique du
mort, le resume de sa vie, trop rarement son _cursus honorum_ avec dates
a l'appui.

[Illustration: Fig. 151]

Quand l'espace le permettait, le caveau tombait directement sous la
chapelle. Le puits, tantot etait pratique au coin d'une des chambres,
tantot s'amorcait au dehors en avant de la porte. Dans les grandes
necropoles, a Thebes par exemple ou a Memphis, la superposition des
trois parties n'etait pas toujours possible; a vouloir donner au puits
la profondeur normale, on risquait d'effondrer les tombeaux situes a
l'etage inferieur de la montagne. On remedia a ce danger, soit en
poussant fort loin un couloir, a l'extremite duquel on forait le puits,
soit en disposant, sur un meme plan horizontal ou moderement incline,
les pieces que le mastaba placait sur un meme plan vertical. Le couloir
est alors perce au milieu de la paroi du fond; la longueur moyenne en
varie entre 6 et 40 metres. Le caveau est presque toujours petit et sans
ornement, ainsi que le couloir. L'ame, sous les dynasties thebaines, se
Passait aussi bien de decoration que sous les dynasties memphites; mais
quand on se decidait a garnir les murailles, les figures et les
inscriptions avaient trait a sa vie et fort peu a la vie du double. Au
tombeau de Harhotpou, qui est du temps des Ousirtasen, et dans les
hypogees du meme genre, les murs, celui de la porte excepte, sont
partages en deux registres. Le superieur appartient au double et porte,
avec la table d'offrandes, l'image des memes objets de menage qu'on voit
dans certains mastabas de la VIe dynastie: etoffes, bijoux, armes,
parfums, dont Harhotpou avait besoin pour assurer a ses membres une
eternelle jeunesse. L'inferieur etait au double et a l'ame, et on lit
les fragments de plusieurs livres liturgiques, _Livre des morts, Rituel
de l'embaumement, Rituel des funerailles_, dont les vertus magiques
protegeaient l'ame et soutenaient le double. Le sarcophage en pierre et
le cercueil lui-meme sont noirs d'ecriture. De meme que la stele etait
comme le sommaire de la chapelle entiere, le sarcophage et le cercueil
etaient le sommaire du caveau et formaient comme une chambre sepulcrale
dans la chambre sepulcrale. Textes, tableaux, tout ce qu'on y voit a
trait a la vie de l'ame et a sa securite dans l'autre monde.

A Thebes comme a Memphis, ce sont les tombes des rois qu'il convient de
consulter, si l'on veut juger du degre de perfection auquel pouvait
atteindre la decoration des couloirs et du caveau. Des plus anciennes,
qui etaient situees dans la plaine ou sur le versant meridional de la
montagne, rien ne subsiste aujourd'hui. Les momies d'Amenhotpou Ier et
de Thoutmos III, de Soqnounri et d'Harhotpou ont survecu a l'enveloppe
de pierre qui etait censee les defendre. Mais, vers le milieu de la
XVIIIe dynastie, toutes les bonnes places etaient prises, et l'on dut
chercher ailleurs un terrain libre ou etablir un nouveau cimetiere
royal. On alla d'abord assez loin, au fond de la vallee qui debouche
vers Drah abou'l Neggah; Amenhotpou III, Ai, d'autres peut-etre, y
furent enterres; puis on songea a se rapprocher de la ville des vivants.
Derriere la colline qui borne au nord la plaine thebaine, se creusait
Jadis une sorte de bassin, ferme de tous les cotes, et sans autre
communication avec le reste du monde que des sentiers perilleux. Il se
divise en deux branches, croisees presque en equerre: l'une regarde le
sud-est, tandis que l'autre s'allonge vers le sud-ouest et se divise en
rameaux secondaires. A l'est, une montagne se dresse, dont la croupe
rappelle, avec des proportions gigantesques, le profil de la pyramide a
degres de Saqqarah. Les ingenieurs remarquerent que ce vallon etait
separe du ravin d'Amenhotpou III par un simple seuil d'environ 500
coudees d'epaisseur. Ce n'etait pas de quoi effrayer des mineurs aussi
exerces que l'etaient les Egyptiens. Ils taillerent dans la roche vive
une tranchee, profonde de 50 a 60 coudees, au bout de laquelle un
passage etrangle, semblable a une porte, donne acces dans le vallon.
Est-ce sous Harmhabi, est-ce sous Ramses Ier que fut entrepris ce
travail gigantesque? Ramses Ier est le plus ancien roi dont on ait
retrouve la tombe en cet endroit. Son fils Seti Ier, puis son petit-fils
Ramses II vinrent s'y loger a ses cotes, puis les Ramses l'un apres
l'autre; Hrihor fut peut-etre le dernier et ferma la serie. Ces tombeaux
reunis ont valu a la vallee le nom de Vallee des Rois, qu'elle a garde
jusqu'a nos jours. Le tombeau n'est pas la tout entier. La chapelle est
au loin dans la plaine, a Gournah, au Ramesseum, a Medinet-Habou, et
nous l'avons deja decrite. Comme la pyramide memphite, la montagne
thebaine ne renferme que les couloirs et le caveau. Pendant le jour,
l'ame pure ne courait aucun danger serieux; mais le soir, au moment ou
les eaux eternelles, qui roulent sur la voute des cieux, tombaient vers
l'Occident en larges cascades et s'engouffraient dans les entrailles de
La terre, elle penetrait, avec la barque du soleil et son cortege de
dieux lumineux, dans un monde seme d'embuches et de perils. Douze heures
durant, l'escadre divine parcourait de longs corridors sombres, ou des
genies, les uns hostiles, les autres bienveillants, tantot s'efforcaient
de l'arreter, tantot l'aidaient a surmonter les difficultes du voyage.
D'espace en espace, une porte, defendue par un serpent gigantesque,
s'ouvrait devant elle et lui livrait l'acces d'une salle immense,
remplie de flamme et de fumee, de monstres aux figures hideuses et de
bourreaux qui torturaient les damnes; puis les couloirs recommencaient
etroits et obscurs, et la course a l'aveugle au sein des tenebres, et
les luttes contre les genies malfaisants, et l'accueil joyeux des dieux
propices. A partir du milieu de la nuit, on remontait vers la surface de
la terre. Au matin, le soleil avait atteint l'extreme limite de la
contree tenebreuse et sortait a l'orient pour eclairer un nouveau jour.
Les tombeaux des rois etaient construits sur le modele du monde
infernal. Ils avaient leurs couloirs, leurs portes, leurs salles
voutees, qui penetraient profondement au sein de la montagne. La
distribution dans la vallee n'en etait determinee par aucune
consideration de dynastie ou de succession au trone. Chaque souverain
attaquait le rocher a l'endroit ou il esperait rencontrer une veine de
pierre convenable, et avec si peu de souci des predecesseurs, que les
ouvriers durent parfois changer de direction pour eviter d'envahir un
hypogee voisin. Les devis de l'architecte n'etaient qu'un simple projet,
qu'on modifiait a volonte et qu'on ne se piquait pas d'executer
fidelement; ainsi les mesures et la distribution reelles du tombeau de
Ramses IV (Fig.152) sont en desaccord avec les cotes et l'agencement du
plan qu'un papyrus du musee de Turin nous a conserve (Fig.153).

[Illustration: Fig. 152]
[Illustration: Fig. 153]

Rien pourtant n'etait plus simple que la disposition generale: une porte
carree, tres sobre d'ornements, un couloir qui aboutit a une chambre
plus ou moins etendue, au fond de laquelle s'ouvre un second corridor
qui conduit a une seconde chambre, et de la parfois a d'autres salles,
dont la derniere renfermait le cercueil. Dans quelques tombeaux, le tout
est de plain-pied et une pente douce, a peine coupee par deux ou trois
marches basses, conduit de l'entree a la paroi du fond. Dans d'autres,
les parties sont disposees en etage l'une derriere l'autre. Un escalier
long et raide, et un corridor en pente (A) menent, chez Seti Ier
(Fig.154), a un premier appartement (B), compose d'une petite
antichambre et de deux salles a piliers. Un second escalier (C), ouvert
dans le sol de l'antichambre, mene a un second appartement (D) plus
vaste que le premier, et qui abritait le sarcophage. Le tombeau n'etait
pas destine a s'arreter la. Un troisieme escalier (E) avait ete pratique
au fond de la salle principale, qui devait sans doute mener a un nouvel
ensemble de pieces: la mort du roi a seule arrete les ouvriers. Les
variantes de plan ne sont pas tres considerables, si on passe d'un
hypogee a l'autre. Chez Ramses III, la galerie d'entree est flanquee de
huit petites cellules laterales. Presque partout ailleurs, on ne
remarque de differences que celles qui proviennent du degre d'achevement
des peintures et du plus ou moins d'etendue des couloirs. Le plus petit
des hypogees s'arrete a 16 metres, celui de Seti Ier, qui est le plus
long, descend jusqu'a plus de 150 metres et n'est pas acheve. Les memes
ruses qui avaient servi aux ingenieurs des pyramides servaient a ceux
des syringes thebaines pour depister les recherches des malfaiteurs,
faux puits destines a derouter les indiscrets, murailles peintes et
sculptees baties en travers des couloirs; l'enterrement termine, on
obstruait l'entree avec des quartiers de roche, et on retablissait du
mieux qu'on pouvait la pente naturelle de la montagne.

[Illustration: Fig. 154]

Seti Ier nous a legue le type le plus complet que nous possedions de ce
genre de sepulture; figures et hieroglyphes y sont de veritables modeles
de dessin et de sculpture gracieuse. L'hypogee de Ramses III est deja
inferieur. La plus grande partie en est peinte assez sommairement: les
jaunes y abondent, les bleus et les rouges rappellent les tons que les
enfants choisissent pour leurs premiers barbouillages. Plus tard, la
mediocrite regne en souveraine, le dessin s'amollit, les couleurs
deviennent de plus en plus criardes, et les derniers tombeaux ne sont
plus que la caricature lamentable de ceux de Seti Ier et de Ramses III.
La decoration est la meme partout, et partout procede du meme principe
qui a preside a la decoration des pyramides. A Thebes comme a Memphis,
il s'agissait d'assurer au double la libre jouissance de sa maison
nouvelle, d'introduire l'ame au milieu des divinites du cycle solaire et
du cycle osirien, de la guider a travers le dedale des regions
infernales; mais les pretres thebains s'ingeniaient a rendre sensible
aux yeux par le dessin ce que les Memphites confiaient par l'ecriture a
la memoire du mort, et lui accordaient de voir ce qu'il etait jadis
oblige de lire sur les parois de sa tombe. Ou les textes d'Ounas
racontent qu'Ounas, identifie au soleil, navigue sur les eaux d'en haut
ou s'introduit dans les Champs Elysees, les scenes de Seti Ier montrent
Seti dans la barque solaire, et celles de Ramses III, Ramses III dans
les Champs Elysees (Fig.155). Ou les murs d'Ounas ne donnent que les
prieres recitees sur la momie pour lui ouvrir la bouche, lui rendre
l'usage des membres, l'habiller, la parfumer, la nourrir, ceux de Seti
Ier representent la momie elle-meme et les statues supports du double
entre les mains des pretres qui leur ouvrent la bouche, les habillent,
les parfument, leur tendent les plats divers du repas funebre. Les
plafonds etoiles des pyramides reproduisent la figure du ciel, mais sans
indiquer a l'ame le nom des etoiles; sur les plafonds de quelques
syringes, les constellations sont tracees chacune avec son image, des
tables astronomiques donnent l'etat du ciel de quinze jours en quinze
jours pendant les mois de l'annee egyptienne, et l'ame n'avait qu'a
lever les yeux pour savoir dans quelle partie du firmament sa course la
menait chaque nuit. L'ensemble est comme un recit illustre des voyages
du soleil, et par suite de l'ame, a travers les vingt-quatre heures du
jour. Chaque heure est representee, et son domaine, qui etait divise en
circonscriptions plus petites dont la porte etait gardee par un serpent
gigantesque, _Face de feu, oeil de flamme, Mauvais oeil_. La troisieme
heure du jour etait celle ou se decidait le sort des ames: le dieu
Toumou les pesait et leur assignait un sejour selon les indications de
la balance. L'ame coupable etait livree aux cynocephales assesseurs du
tribunal, qui la chassaient a coups de verge, apres l'avoir changee en
truie ou en quelque animal impur; innocente, elle passait dans la
cinquieme heure, ou ses pareilles cultivaient les champs, fauchaient les
epis de la moisson celeste, et, le travail accompli, se divertissaient
sous la garde des genies bienveillants. Au dela de la cinquieme heure,
les mers du ciel n'etaient plus qu'un vaste champ de bataille: les
dieux de lumiere pourchassaient, entrainaient, enchainaient le serpent
Apopi et finissaient par l'etrangler a la douzieme heure. Leur triomphe
n'etait pas de longue duree. Le soleil, a peine victorieux, etait
emporte par le courant dans le royaume des heures de la nuit, et des
l'entree, il etait assailli, comme Virgile et Dante aux portes de
l'enfer, par des bruits et par des clameurs epouvantables. Chaque cercle
avait sa voix qu'on ne pouvait confondre avec la voix des autres: l'un
s'annoncait comme par un immense bourdonnement de guepes, l'autre comme
par les lamentations des femmes et des femelles quand elles pleurent les
maris et les males, l'autre comme par un grondement de tonnerre. Le
sarcophage lui-meme etait charge de ces tableaux joyeux ou sinistres. Il
etait d'ordinaire en granit rose ou noir, et si large, que souvent il ne
pouvait entrer dans la vallee par la porte des rois. On devait le hisser
a grand'peine au sommet de la colline de Deir-el-Bahari, puis, de la, le
descendre a destination. Comme il etait la derniere piece du mobilier
funeraire dont on s'occupat, on n'avait pas toujours le loisir de
l'achever. Quand il etait termine, les scenes et les textes qui le
couvrent en faisaient le resume de l'hypogee entier. Le mort y
retrouvait une fois de plus l'image de ses destinees surhumaines et y
apprenait a connaitre le bonheur des dieux. Les tombes privees
recevaient rarement une decoration aussi complete; cependant deux
hypogees de la XXVIe dynastie, celui de Petamenophis a Thebes et celui
de Bokenranf a Memphis, peuvent rivaliser sous ce rapport avec les
syringes royales. Le premier renferme une edition complete du _Livre des
morts_, le second de longs extraits du meme livre et des formules qui
remplissent les pyramides.

[Illustration: Fig. 155]

Chaque partie de la tombe, comme elle avait sa decoration, avait son
mobilier particulier. Il ne reste que peu de traces de celui de la
chapelle: la table d'offrandes qui etait en pierre est d'ordinaire tout
ce qui en subsiste. Les objets deposes dans le serdab, dans les
couloirs, dans le caveau, ont mieux resiste aux ravages du temps et des
hommes. Sous l'ancien empire, les statues etaient toujours confinees
dans le serdab. La chambre ne renfermait guere, en dehors du sarcophage,
que des chevets en calcaire et en albatre, des oies en pierre, rarement
des palettes de scribe, tres souvent des vases de formes diverses en
terre cuite, en diorite, en granit, en albatre, en calcaire compact,
enfin des provisions de graines alimentaires, et les ossements des
victimes sacrifiees le jour de l'enterrement. Sous les dynasties
thebaines, le menage du mort devint plus complet et plus riche. Les
statues des domestiques et de la famille, qui jadis accompagnaient dans
le serdab les statues du mort, sont releguees au caveau et diminuent de
taille. En revanche, bien des objets qui jadis etaient simplement
representes sur la muraille s'en sont detaches: ainsi les barques
funeraires avec leur equipage, la momie, les pleureuses, les pretres,
les amis eplores, les offrandes, pains en terre cuite estampes au nom du
maitre, et qu'on appelle improprement cones funeraires, grappes de
raisin et moules en calcaire avec lesquelles le mort etait cense se
fabriquer a lui-meme des boeufs, des oiseaux, des poissons en pate qui
lui tenaient lieu des animaux en chair. Le mobilier, les ustensiles de
toilette et de cuisine, les armes, les instruments de musique abondent,
la plupart brises au moment de la mise au tombeau; on les tuait de la
sorte afin que leur ame allat servir l'ame de l'homme dans l'autre
monde. Les petites statuettes en pierre, en bois, en email bleu, blanc
ou vert, sont jetees par centaines et meme par milliers au milieu de
l'amas des meubles et des provisions. Ce sont d'abord a proprement
parler des reductions des statues du serdab, destinees comme elles a
servir de corps au double, puis a l'ame; on les habille alors comme
l'individu dont elles portent le nom s'habillait pendant la vie. Plus
tard, leur role s'amoindrit, et leurs fonctions se bornerent a repondre
pour le maitre, et a executer, en son lieu et place, les travaux et la
Corvee dans les champs celestes, quand il y etait convoque par les
dieux. On les appelle alors _repondants (Oushbiti)_, on leur met au
poing les instruments de labourage, et on leur donne presque toujours la
semblance d'un corps momifie, dont les mains et le visage seraient
degages des bandelettes. Les canopes, avec leurs tetes d'epervier, de
cynocephale, de chacal et d'homme, etaient reserves, des la XIe
dynastie, aux visceres qu'on etait oblige d'extraire de la poitrine et
du ventre pendant l'embaumement. La momie elle-meme se charge de plus en
plus de cartonnages, de papyrus, d'amulettes qui lui font comme une
armure magique, dont chaque piece preserve les membres et l'ame qui les
anime de la destruction.

En theorie, chaque Egyptien avait droit a une maison eternelle, edifiee
sur le plan dont je viens d'indiquer les transformations; mais les
petites gens se passaient fort bien de tout ce qui etait necessaire aux
morts de condition. On les enfouissait ou la place coutait le moins,
dans de vieilles tombes violees et abandonnees, dans des fissures
naturelles de la montagne, dans des puits ou dans des fosses communes.
A Thebes, au temps des Ramessides, de grandes tranchees creusees dans le
sable attendaient les cadavres. Les rites accomplis, les fossoyeurs
recouvraient legerement les momies de la journee, parfois isolees,
parfois associees par deux ou trois, parfois empilees, sans qu'on eut
cherche a les disposer par couches regulieres. Quelques-unes n'avaient
de protection que leurs bandages, d'autres etaient enveloppees de
branches de palmier liees en facon de bourriche. Les plus soignees ont
une boite en bois mal degrossie, sans inscription ni peinture. Beaucoup
sont affublees de vieux cercueils d'occasion, qu'on ne s'etait pas donne
la peine d'ajuster a la taille du nouveau proprietaire, ou sont jetees
dans une caisse fabriquee avec les debris de deux ou trois caisses
brisees. De mobilier funeraire, il n'en etait point question pour des
marauds pareils; tout au plus ont-ils avec eux une paire de souliers en
cuir, des sandales en carton peint ou en osier tresse, un baton de
voyage pour les chemins celestes, des bagues en terre emaillee, des
bracelets ou des colliers d'un seul fil de petites perles bleues, des
figurines de Phtah, d'Osiris, d'Anubis, d'Hathor, de Bastit, des yeux
mystiques, des scarabees, surtout des cordes roulees autour du bras, du
cou, de la jambe, de la taille, et destinees a preserver le cadavre des
influences magiques.




CHAPITRE IV



LA PEINTURE ET LA SCULPTURE


Les bas-reliefs et les statues qui decoraient les temples ou les
tombeaux etaient peints pour la plupart. Le granit, le basalte, le
diorite, la serpentine, l'albatre, les pierres colorees naturellement,
echappaient parfois a cette loi de polychromie: le gres, le calcaire, le
bois y etaient soumis rigoureusement, et, si on rencontre quelques
monuments de ces matieres qui ne sont pas enlumines, la couleur a
disparu par accident, ou la piece est inachevee. Le peintre et le
sculpteur etaient donc presque inseparables l'un de l'autre. Le premier
avait a peine acheve son oeuvre que le second s'en emparait, et souvent
le meme artisan s'entendait a manier le pinceau aussi bien que la
pointe.


1.--LE DESSIN ET LA COMPOSITION.


Nous ne connaissons pas les methodes que les Egyptiens employaient a
l'enseignement du dessin. La pratique leur avait appris a determiner les
proportions generales du corps et a etablir des relations constantes
entre les parties dont il est constitue, mais ils ne s'etaient jamais
inquietes de chiffrer ces proportions et de les ramener toutes a une
commune mesure. Rien, dans ce qui nous reste de leurs oeuvres, ne nous
autorise a croire qu'ils aient jamais possede un canon, regle sur la
longueur du doigt ou du pied humain. Leur enseignement etait de routine
et non de theorie. Ils avaient des modeles que le maitre composait
lui-meme, et que les eleves copiaient sans relache, jusqu'a ce qu'ils
fussent parvenus a les reproduire exactement. Ils etudiaient aussi
d'apres nature, comme le prouve la facilite avec laquelle ils
saisissaient la ressemblance des personnages, et le caractere ou le
mouvement propre a chaque espece d'animaux. Ils jetaient leurs premiers
essais sur des eclats de calcaire planes rudement, sur une planchette
enduite de stuc rouge ou blanc, au revers de vieux manuscrits sans
valeur: le papyrus neuf coutait trop cher pour qu'on le gaspillat a
recevoir des barbouillages d'ecolier. Ils n'avaient ni crayons ni
stylet, mais des joncs, dont le bout, trempe dans l'eau, se divisait en
fibres tenues et formait un pinceau plus ou moins fin, selon la grosseur
de la tige. La palette en bois mince, oblongue, rectangulaire, etait
pourvue a la partie inferieure d'une rainure verticale a serrer la
calame, et creusee a la partie superieure de deux ou plusieurs cavites
renfermant chacune une pastille d'encre seche: la noire et la rouge
etaient le plus usites. Un petit mortier et un pilon (Fig.156) pour
broyer les couleurs, un godet plein d'eau pour humecter et laver les
pinceaux, completaient le trousseau de l'apprenti. Accroupi devant son
modele, palette au poing, il s'exercait a le reproduire en noir, a main
levee et sans appui. Le maitre revoyait son oeuvre et en corrigeait les
defauts a l'encre rouge.

[Illustration: Fig. 156]

Les rares dessins qui nous restent sont traces sur des morceaux de
calcaire, en assez mauvais etat pour la plupart. Le British Museum en a
deux ou trois au trait rouge, qui ont peut-etre servi comme de cartons
au decorateur d'un tombeau thebain de la XXe dynastie. Un fragment
du musee de Boulaq porte des etudes d'oies ou de canards a l'encre
noire. On montre a Turin l'esquisse d'une figure de femme, nue au
calecon pres, et qui se renverse en arriere pour faire la culbute: le
trait est souple, le mouvement gracieux, le modele delicat. L'artiste
n'etait pas gene, comme il l'est chez nous par la rigidite de
l'instrument qu'il maniait. Le pinceau attaquait perpendiculairement la
surface, ecrasait la ligne ou l'attenuait a volonte, la prolongeait,
l'arretait, la detournait en toute liberte. Un outil aussi souple se
pretait merveilleusement a rendre les cotes humoristiques ou risibles de
la vie journaliere. Les Egyptiens, qui avaient l'esprit gai et caustique
par nature, pratiquerent de bonne heure l'art de la caricature. Un
papyrus de Turin raconte, en vignettes d'un dessin sur et libertin, les
exploits amoureux d'un pretre chauve et d'une chanteuse d'Amon. Au
revers, des animaux jouent, avec un serieux comique, les scenes de la
vie humaine. Un ane, un lion, un crocodile, un singe se donnent un
concert de musique instrumentale et vocale. Un lion et une gazelle
jouent aux echecs. Le Pharaon de tous les rats, monte sur un char traine
par des chiens, court a l'assaut d'un fort defendu par des chats. Une
chatte du monde, coiffee d'une fleur, s'est prise de querelle avec une
oie: on en est venu aux coups, et la volatile malheureuse, qui ne se
sent pas de force a lutter, culbute d'effroi. Les chats etaient
d'ailleurs les animaux favoris des caricaturistes egyptiens. Un ostracon
du musee de New-York nous en montre deux, une chatte de race assise sur
Un fauteuil, en grande toilette, et un miserable matou qui lui sert a
manger, d'un air piteux, la queue entre les jambes (Fig.157).
L'enumeration des dessins connus est courte, comme on le voit:
l'abondance de vignettes dont on avait coutume d'orner certains ouvrages
compense notre pauvrete en ce genre. Ce sont presque toujours des
exemplaires du _Livre des morts_ et du _Livre de savoir ce qu'il y a
dans l'enfer_. On les copiait par centaines, d'apres des
manuscrits-types, conserves dans les temples ou dans les familles
consacrees hereditairement au culte des morts. Le dessinateur n'avait
donc aucun effort d'imagination a faire. Sa tache consistait uniquement
a imiter le modele qu'on lui donnait, avec toute l'habilete dont il
etait capable. Les rouleaux du _Livre de savoir ce qu'il y a dans
l'enfer_, qui sont parvenus jusqu'a nous, ne sont pas anterieurs a la
XXe dynastie.

[Illustration: Fig. 157]

Le faire en est toujours assez mauvais, et les figures ne sont le plus
souvent que des bonshommes traces rapidement et mal proportionnes. Le
nombre des exemplaires du _Livre des morts_ est tellement considerable
qu'on pourrait, rien qu'avec eux, entreprendre une histoire de la
miniature en Egypte: d'aucuns remontent en effet a la XVIIIe dynastie,
d'autres sont contemporains des premiers Cesars. Les plus anciens sont
generalement d'une execution remarquable. Chaque chapitre est accompagne
d'une vignette qui represente un dieu, homme ou bete, un embleme divin,
le mort en adoration devant la divinite. Ces petits motifs sont ranges
quelquefois en une seule ligne au-dessus du texte courant (Fig.158),
quelquefois disperses a travers les pages, comme les majuscules ornees
de nos manuscrits. D'espace en espace, de grands tableaux occupent toute
la hauteur du feuillet, l'enterrement au debut, le jugement de l'ame
vers le milieu, l'arrivee du mort aux champs d'Ialou vers la fin de
l'ouvrage. L'artiste avait la beau jeu a deployer son talent et a nous
donner la mesure de ses forces. La momie d'Hounofir est debout devant la
stele et le tombeau (Fig.159); les femmes de la famille pleurent sur
elle, tandis que les hommes et le pretre lui presentent l'offrande. Les
papyrus des princes et princesses de la famille de Pinotmou, qui sont au
musee de Boulaq, montrent que les bonnes traditions de l'ecole se
maintinrent, chez les Thebains, jusqu'a la XXIe dynastie. La decadence
vint rapidement sous les regnes suivants, et, pendant des siecles, nous
ne trouvons plus que des dessins grossiers et sans valeur. La chute de
la domination persane produisit une renaissance. Les tombeaux de
l'epoque grecque nous ont rendu des papyrus a vignettes soignees, d'un
style sec et minutieux, qui contraste singulierement avec la maniere
large et hardie des temps anterieurs. Le pinceau a pointe large avait
ete remplace par le pinceau a pointe fine. Les scribes rivaliserent a
qui menerait les lignes les plus deliees, et les traits dont ils se
complurent a surcharger les accessoires de leurs figures, barbe,
cheveux, plis du vetement, sont quelquefois si tenus qu'on a peine a les
distinguer sans loupe. Si precieux que soient ces documents, ils ne
suffiraient pas a nous faire apprecier la valeur et les procedes de
travail des artistes egyptiens; c'est aux murailles des temples ou des
tombeaux que nous devons nous adresser si nous desirons connaitre leurs
habitudes de composition.

[Illustration: Fig. 158]
[Illustration: Fig. 159]

Les conventions de leur dessin different sensiblement de celles du
notre. Homme ou bete, le sujet n'etait jamais qu'une silhouette a
decouper sur le fond environnant. On cherchait donc a demeler, parmi les
formes, celles-la seules qui offrent un profil accentue, et que le
simple trait pouvait saisir et amener sur une surface plane. Pour les
animaux, le probleme n'offrait rien de complique: l'echine et le ventre,
la tete et le cou, allonges parallelement au sol, se profilent d'une
seule venue, les pattes sont bien detachees du corps. Aussi les animaux
sont-ils pris sur le vif, avec l'allure, le geste, la flexion des
membres, particuliere a chaque espece. La marche lente et mesuree du
boeuf, le pas court, l'oreille meditative, la bouche ironique de l'ane,
le trot menu et saccade des chevres, le coup de rein du levrier en
chasse, sont rendus avec un bonheur constant de ligne et d'expression.
Et si des animaux domestiques on passe aux sauvages, la perfection n'est
pas moindre. Jamais on n'a mieux exprime qu'en Egypte la force calme du
lion au repos, la demarche sournoise et endormie du leopard, la grimace
des singes, la grace un peu grele de la gazelle et de l'antilope. Il
n'etait pas aussi facile de projeter l'homme entier sur un meme plan,
sans s'ecarter de la nature. L'homme ne se laisse pas reproduire
aisement par la ligne seule, et la silhouette supprime une part trop
grande de sa personne. La chute du front et du nez, la coupe des levres,
le galbe de l'oreille, disparaissent quand la tete est dessinee de face.
Il faut, au contraire, que le buste soit pose de face pour que la ligne
des epaules se developpe en son entier, et pour que les deux bras
soient visibles a droite et a gauche du corps. Les contours du ventre se
modelent mieux lorsqu'on les apercoit de trois quarts et ceux des jambes
lorsqu'on les prend de cote. Les Egyptiens ne se firent point scrupule
de combiner, dans la meme figure, les perspectives contradictoires que
produisent l'aspect de face et l'aspect de profil. La tete, presque
toujours munie d'un oeil de face, est presque toujours plantee de profil
sur un buste de face, le buste surmonte un tronc de trois quarts, et le
tronc s'etaye sur des jambes de profil. Ce n'est pas qu'on ne rencontre
assez souvent des figures etablies, ou peu s'en faut, selon les regles
de notre perspective. La plupart des personnages secondaires que
renferme le tombeau de Khnoumhotpou ont essaye de se soustraire a la loi
de malformation; ils ont le buste de profil, comme la tete et les
jambes, mais ils portent en avant tantot l'une, tantot l'autre des
epaules, afin de bien montrer leurs deux bras (Fig.160). L'effet n'est
pas des plus heureux, mais examinez le paysan qui gave une oie, et
surtout celui qui pese sur le cou d'une gazelle pour l'obliger a
s'accroupir (Fig.161): l'action des bras et des reins est rendue
exactement, la fuite du dos est reguliere, les epaules, entrainees en
arriere par le deplacement des bras, font saillir la poitrine sans en
exagerer l'ampleur, le haut du corps tourne bien sur les hanches. Les
lutteurs de Beni-Hassan s'attaquent et s'enlacent, les danseuses et les
servantes des hypogees thebains se meuvent avec une liberte parfaite
(Fig.162). Ce sont la des exceptions; ailleurs, la tradition a ete plus
forte que la nature, et les maitres egyptiens continuerent jusqu'a la
fin a deformer la figure humaine. Leurs hommes et leurs femmes sont donc
de veritables monstres pour l'anatomiste, et cependant ils ne sont ni
aussi laids ni aussi risibles qu'on est porte a le croire, en etudiant
les copies malencontreuses que nos artistes en ont faites souvent. Les
membres defectueux sont allies aux corrects avec tant d'adresse, qu'ils
paraissent etre soudes comme naturellement. Les lignes exactes et les
fictives se suivent et se completent si ingenieusement qu'elles semblent
se deduire necessairement les unes des autres.

[Illustration: Fig. 160]
[Illustration: Fig. 161]
[Illustration: Fig. 162]

La convention une fois reconnue et admise, on ne saurait trop admirer
l'habilete technique dont temoignent beaucoup de monuments. Le trait est
net, ferme, lance resolument et longuement mene. Dix ou douze coups de
pinceau suffisent a etablir une figure de grandeur naturelle. Un seul
trait enveloppait la tete de la nuque a la naissance du cou, un seul
marquait le ressaut des epaules et la tombee des bras. Deux traits
ondules a propos cernaient le contour exterieur, du creux de l'aisselle
a la pointe des pieds, deux arretaient les jambes, deux les bras. Les
details du costume et de la parure, d'abord indiques sommairement,
etaient repris un a un et acheves minutieusement: on peut compter
presque les tresses de la chevelure, les plis du vetement, les emaux de
la ceinture ou des bracelets. Ce melange de science naive et de
gaucherie voulue, d'execution rapide et de retouche patiente, n'exclut
ni l'elegance des formes, ni la grace et la verite des attitudes, ni la
justesse des mouvements. Les personnages sont etranges, mais ils vivent,
et, qui veut se donner la peine de les regarder sans prejuge, leur
etrangete meme leur prete un charme, que n'ont pas des oeuvres plus
recentes et plus conformes a la verite.

Les Egyptiens ont donc su dessiner. Ont-ils, comme on le dit souvent,
ignore l'art de composer un ensemble? Prenez une scene au hasard dans un
des hypogees thebains, celle qui represente le repas funeraire offert au
prince Harmhabi par les gens de sa famille (Fig.163). C'est un sujet
moitie ideal, moitie reel. Le defunt et ceux des siens qui sont deja de
son monde y figurent a cote des vivants, visibles, mais non meles; ils
assistent plus qu'ils ne prennent part au banquet. Harmhabi siege donc
sur un pliant, a la gauche du spectateur. Il a sur les genoux une petite
princesse, une fille d'Amenhotpou III, dont il etait le pere nourricier
et qui etait morte avant lui. Sa mere, Sonit, trone a sa droite, en
retraite, sur un grand fauteuil, et de la main gauche lui serre le bras,
de l'autre lui tend une fleur de lotus; une gazelle mignonne, peut-etre
enterree aupres d'elle, comme la gazelle decouverte a cote de la reine
Isimkheb dans le puits de Deir-el-Bahari, est attachee a l'un des pieds
du fauteuil. Ce groupe surnaturel est de taille heroique. Assis,
Harmhabi et sa mere ont le front de niveau avec celui des femmes qui se
tiennent debout devant eux; il fallait en effet que les dieux fussent
toujours plus grands que les hommes, les rois plus grands que leurs
sujets, les maitres du tombeau plus grands que les vivants. Les parents
et les amis sont ranges sur une seule ligne, la face aux ancetres, et
semblent causer entre eux. Le service est commence. Les jarres de vin et
de biere, posees a la file sur leurs selles en bois, sont deja ouvertes.
Deux jeunes esclaves, puisant a merci dans un vase d'albatre, frottent
les vivants d'essences odorantes. Deux femmes en toilette d'apparat
presentent aux morts des coupes en metal remplies de fleurs, de grains
et de parfums, qu'elles deposent au fur et a mesure sur une table
carree; trois autres accompagnent de leur musique et de leur danse
l'hommage des premieres. Comme ici le tombeau est la salle du festin, il
n'y a d'autre fond au tableau que la paroi couverte d'hieroglyphes, a
laquelle les invites etaient adosses pendant la ceremonie. Ailleurs, le
theatre de l'action est indique clairement par des touffes d'herbe ou
par des arbres, si elle se passe en rase campagne, par du sable rouge,
si elle se passe au desert, par des fourres de joncs et de lotus, si
elle se passe dans les marais. Une femme de qualite rentre chez elle
(Fig.164). Une de ses filles, pressee par la soif, boit un long trait
d'eau a meme une goulleh; deux petits enfants nus, un garcon et une
fillette a tete rase, sont accourus vers la mere jusqu'a la porte de la
rue, et recoivent, des mains d'une servante, des joujoux qu'on leur a
rapportes du dehors. Une treille, habillee de vignes, des arbres charges
de fruits poussent au second plan: nous sommes dans un jardin, mais la
maitresse et ses deux filles ainees l'ont traverse sans s'y arreter et
sont entrees dans la maison. La facade, levee a moitie, laisse voir ce
qu'elles font: trois servantes leur servent des rafraichissements. Le
tableau n'est pas mal compose et pourrait etre transcrit sur la toile
par un moderne sans exiger trop de changements; seulement la meme
maladresse, ou le meme parti pris, qui obligeait l'Egyptien a emmancher
une tete de profil sur un buste de face, l'a empeche de disposer ses
plans en fuite l'un derriere l'autre, et l'a reduit a inventer des
procedes plus ou moins ingenieux pour remedier a l'absence presque
complete de perspective.

[Illustration: Fig. 163]
[Illustration: Fig. 164]

Et d'abord, la plupart des personnages qui concourent a une meme action
etaient rabattus sur un meme plan, isoles autant que possible, pour
eviter que la silhouette de l'un recouvrit celle de l'autre; sinon, on
les superposait a plat, comme s'ils n'avaient eu que deux dimensions et
point d'epaisseur. Un bouvier qui marche au milieu de ses boeufs repose
directement sur la ligne de terre aussi bien que la bete qui lui cache
le ventre et la cuisse. Le soldat le plus lointain d'une compagnie qui
s'avance en bon ordre au son de la trompette a la tete et les pieds au
meme niveau que le soldat le plus voisin du spectateur (Fig.165).
Lorsque des chars defilent devant Pharaon, on jurerait que leurs roues
s'emboitent exactement dans la meme orniere, si la caisse du premier ne
masquait en partie l'attelage du second (Fig.166). Dans ces exemples,
les personnes et les choses sont, par accident ou par nature, placees
assez pres l'une de l'autre pour que le defaut ne paraisse pas trop
choquant, et l'artiste egyptien a use du meme procede qu'ont employe
plus tard les sculpteurs grecs. Ailleurs, il a cherche a s'approcher
davantage de la verite. Les archers de Ramses III a Medinet-Habou font
un effort presque heureux pour se tenir en perspective: la file des
casques s'abaisse et celle des arcs se releve regulierement, mais tous
les pieds s'appuient sur une seule raie de sol, et la ligne qu'ils
tracent ne suit pas, comme elle devrait, le mouvement des autres lignes
(Fig.167). Ce mode de representation n'est pas rare a l'epoque
thebaine. On l'adoptait de preference lorsqu'on voulait figurer des
troupes d'hommes ou d'animaux placees sur un rang et entrainees au meme
acte d'une meme impulsion; mais il avait l'inconvenient, grave aux yeux
des Egyptiens, de supprimer presque entierement le corps des
personnages, le premier excepte, et de n'en laisser subsister qu'un
contour insuffisant. Lors donc qu'on ne pouvait ramener toutes les
figures sur le devant du tableau, sans risquer d'en cacher une partie,
on decomposait l'ensemble en plusieurs groupes, dont chacun representait
un episode, et qu'on distribuait l'un au-dessus de l'autre dans le meme
plan vertical. La hauteur de chacun d'eux ne depend en rien de la place
qu'ils occupaient dans la perspective normale, mais du nombre d'etages
superposes dont l'artiste pensait avoir besoin pour rendre completement
sa pensee. Elle equivaut d'ordinaire a la moitie du registre principal,
s'il se contentait de deux etages, au tiers s'il en voulait trois, et
ainsi de suite. Cependant, lorsqu'il s'agit de simples accessoires, le
registre qui les contient peut etre plus bas que les autres; ainsi, au
festin funebre d'Harmhabi, les amphores sont entassees dans un moindre
espace que celui ou siegent les convives. Les scenes secondaires etaient
separees le plus souvent par une barre horizontale, mais le trait de
division n'etait pas indispensable, et, surtout quand on avait a figurer
des masses profondes d'individus rangees regulierement, les plans
verticaux s'imbriquaient, pour ainsi dire, l'un sur l'autre, dans des
proportions variables au caprice du dessinateur. A la bataille de
Qodshou, les files de la phalange egyptienne se dominent successivement
de toute la hauteur du buste (Fig.168), et celles des bataillons
hittites se depassent a peine de la tete (Fig.169). Et les deformations
que subissent les groupes d'hommes et d'animaux ne sont point parmi les
plus fortes qu'on se soit permises en Egypte: les maisons, les terrains,
les arbres, les eaux, ont ete defigures comme a plaisir. Un rectangle,
pose de champ sur un des cotes longs et raye de rubans ondules,
represente un canal; si vous en doutez, des poissons et des crocodiles
sont la comme enseigne, pour bien montrer que vous devez voir de l'eau
et non autre chose. Des bateaux sont en equilibre sur le bord superieur,
des troupeaux plonges jusqu'au ventre passent a gue, un pecheur a la
ligne marque l'endroit ou le Nil cesse et ou la berge commence.
Ailleurs, le rectangle est comme suspendu a mi-tronc de cinq ou six
palmiers (Fig.170); on comprend aussitot que l'eau coule entre deux
rangs d'arbres. Ailleurs encore, au tombeau de Rekhmiri, les arbres sont
couches proprement le long des quatre rives, et le profil d'une barque
et d'un mort, hales par des profils d'esclaves, se promenent naivement
sur l'etang vu de face (Fig.171). Les hypogees thebains de l'epoque des
Ramessides fournissent aisement chacun plusieurs exemples d'artifices
nouveaux et, quand on les a releves, on finit par ne plus savoir ce
qu'on doit admirer le plus, l'obstination des Egyptiens a ne pas trouver
les lois naturelles de la perspective, ou la fecondite d'esprit dont ils
ont fait preuve pour inventer tant de relations fausses entre les
objets.

[Illustration: Fig. 165]
[Illustration: Fig. 166]
[Illustration: Fig. 167]
[Illustration: Fig. 168]
[Illustration: Fig. 169]
[Illustration: Fig. 170]
[Illustration: Fig. 171]

Appliques a de vastes etendues, leurs procedes de composition choquent
moins qu'ils ne font a des sujets de petites dimensions. On sent
d'instinct que l'artiste le plus habile n'aurait pu se garder de tricher
quelquefois avec la perspective, s'il avait eu a couvrir les surfaces
immenses des pylones, et cela rend l'oeil plus indulgent. Aussi bien les
motifs qu'on donnait a traiter dans d'aussi grands cadres n'offrent
jamais une unite rigoureuse. Assujettis que les gens etaient a perpetuer
le souvenir victorieux d'un Pharaon, Pharaon joue necessairement chez
eux le premier role; mais, au lieu de choisir parmi ses hauts faits un
episode dominant, le plus propre a mettre sa grandeur en lumiere, ils
prenaient plaisir a juxtaposer tous les moments successifs de ses
campagnes. Attaque de nuit du camp egyptien par une bande d'Asiatiques,
envoi par le prince de Khiti d'espions destines a donner le change sur
ses intentions, la maison militaire du roi surprise et enfoncee par les
chariots hittites, la bataille de Qodshou et ses peripeties, les pylones
de Louxor et du Ramesseum portent comme un bulletin illustre de la
campagne de Ramses II contre les Syriens en l'an V de son regne: ainsi
les peintres des premieres ecoles italiennes deroulaient, dans le meme
milieu, d'une suite non interrompue, les episodes d'une meme histoire.
Les scenes sont repandues irregulierement sur la muraille, sans
separation materielle, et l'on est expose parfois, comme pour les
bas-reliefs de la colonne Trajane, a mal couper les groupes et a
brouiller les personnages. Cette maniere de proceder est reservee
presque exclusivement a l'art officiel. A l'interieur des temples et
dans les tombeaux, les parties diverses d'un meme tableau sont
distribuees en registres, qui montent et s'etagent du soubassement a la
corniche. C'est une difficulte de plus ajoutee a celles qui nous
empechent de comprendre les intentions et la maniere des dessinateurs
egyptiens; nous nous imaginons souvent voir des sujets isoles, quand
nous avons devant les yeux les membres disjoints de ce qui n'etait pour
eux qu'une meme composition.

Prenez une des parois du tombeau de Phtahhotpou a Saqqarah (Fig.172).
Si vous desirez saisir le lien qui en rattache les parties, comparez-la
a un monument d'epoque greco-romaine, la mosaique de Palestrine, qui
represente a peu pres les memes scenes, mais groupees d'une facon plus
conforme a nos habitudes d'oeil et d'esprit (Fig.173). Le Nil baigne le
bas du tableau et s'etale jusqu'au pied des montagnes. Des villes
sortent de l'eau, des obelisques, des fermes, des tours de style
greco-italien, plus semblables aux fabriques des paysages pompeiens
qu'aux monuments des Pharaons; seul, le grand temple situe au second
plan, sur la droite, et vers lequel se dirigent deux voyageurs, est
precede d'un pylone, auquel sont adosses quatre colosses osiriens, et
rappelle l'ordonnance generale de l'architecture egyptienne. A gauche,
des chasseurs, portes sur une grosse barque, poursuivent l'hippopotame
et le crocodile a coups de harpon. A droite, une compagnie de
legionnaires, massee devant un temple et precedee d'un pretre, parait
saluer au passage une galere qui file a toutes rames le long du rivage.
Au centre, des hommes et des femmes a moitie nues chantent et boivent, a
l'abri d'un berceau sous lequel coule un bras du Nil. Des canots en
papyrus montes d'un seul homme, des bateaux de formes diverses comblent
les vides de la composition. Le desert commence derriere la ligne des
edifices, et l'eau forme de larges flaques que surplombent des collines
abruptes. Des animaux reels ou fantastiques, poursuivis par des bandes
d'archers a tete rase, occupent la partie superieure du tableau. De meme
que le mosaiste romain, le vieil artiste egyptien s'est place sur le
Nil et a reproduit tout ce qui se passait entre lui et l'extreme
horizon. Au bas de la paroi, le fleuve coule a pleins bords, les bateaux
vont et viennent, les matelots echangent des coups de gaffe. Au-dessus,
la berge et les terrains qui avoisinent le fleuve: une bande d'esclaves,
caches dans les herbes, chassent a l'oiseau. Au-dessus encore, on
fabrique des canots, on tresse la corde, on ouvre et on sale des
poissons. Enfin, sous la corniche, les collines nues et les plaines
ondulees du desert, ou des levriers forcent la gazelle, ou des chasseurs
court-vetus lassent le gibier. Chaque registre repond a un des plans du
paysage; seulement l'artiste, au lieu de mettre les plans en
perspective, les a separes et superposes. Partout dans les tombeaux on
retrouve la meme disposition: des scenes d'inondation et de vie civile
au bas des murailles, dans le haut, la montagne et la chasse. Parfois le
dessinateur a intercale entre deux des patres, des laboureurs, des gens
de metier; parfois il fait succeder brusquement la region des sables a
la region des eaux et supprime l'intermediaire. La mosaique de
Palestrine et les parois des tombeaux pharaoniques reproduisent donc un
meme ensemble de sujets, traites d'apres les conventions et les procedes
de deux arts differents. Comme la mosaique, les parois des tombeaux
forment, non pas une suite de scenes independantes, mais une composition
reglee, dont ceux qui savent lire la langue artistique de l'epoque
demelent aisement l'unite.

[Illustration: Fig. 172]
[Illustration: Fig. 173]


2.--LES PROCEDES TECHNIQUES.


La preparation des surfaces a couvrir exigeait beaucoup de temps et
beaucoup de soin. Comme l'imperfection des procedes de construction ne
permettait pas a l'architecte de planer avec exactitude les parements
exterieurs des murs du temple ou des pylones, il fallait bien que le
decorateur s'accommodat d'une surface legerement bombee ou deprimee par
endroits. Du moins etait-elle formee de blocs a peu pres homogenes: les
filons de calcaire ou l'on creusait les hypogees contenaient presque
toujours des rognons de silex, des fossiles, des chapelets de coquilles
petrifiees. On remediait a ces defauts de facons differentes, selon que
la decoration devait etre peinte ou sculptee. Dans le premier cas, apres
avoir degrossi la paroi, on appliquait sur la surface encore rugueuse un
crepi d'argile noire et de paille hachee menu, semblable au melange avec
lequel on fabriquait la brique. Dans le second, on s'arrangeait autant
que possible de maniere a eviter les inegalites de la pierre. Quand
elles tombaient dans le champ des figures, mais n'offraient point trop
de resistance au ciseau, on les laissait subsister, sinon on les
enlevait et on bouchait le trou avec du ciment blanchatre ou des
morceaux de calcaire ajustes. Ce n'etait point petite affaire, et l'on
cite telle salle de tombeau ou chaque paroi est incrustee au quart de
dalles rapportees. Ce travail preliminaire acheve, on repandait sur
l'ensemble une couche mince de platre fin, gache avec du blanc d'oeuf,
qui masquait l'enduit ou le rapiecage, et formait un champ lisse et
poli, sur lequel le pinceau du dessinateur pouvait glisser librement.

On rencontre un peu partout, et jusque dans les carrieres, des chambres
ou parties de chambres inachevees, qui gardent encore l'esquisse a
l'encre rouge ou noire des bas-reliefs dont elles devaient etre
revetues. Le modele, execute en petit, etait mis au carreau et
transporte sur la muraille a grande echelle par les aides et par les
eleves. En quelques endroits, le sujet est indique sommairement par deux
ou trois coups de calame hatifs: tel est le cas pour certaines scenes
des tombeaux thebains que Prisse a relevees avec soin (Fig.174).
Ailleurs, le trait est entierement termine et les figures n'attendent
plus sur le treillis que l'arrivee du sculpteur. Quelques praticiens se
contentaient de determiner la position des epaules et l'aplomb des corps
par des lignes horizontales et verticales, sur lesquelles ils notaient
la hauteur du genou, des hanches et des membres (Fig.175). D'autres,
plus confiants dans leurs propres forces, abordaient le tableau a meme
et placaient leurs personnages sans secours d'aucune sorte; ainsi, les
artistes qui ont decore la syringe de Seti Ier et les salles
meridionales du temple d'Abydos. Leur trait est si net et leur facilite
d'execution si surprenante qu'on les a soupconnes d'avoir employe des
poncifs decoupes a l'avance. C'est une opinion dont on revient bien
vite, quand on examine de pres leurs figures et qu'on se donne la peine
de les mesurer au compas. La taille est plus mince chez les unes, les
contours de la poitrine sont plus accentues chez les autres ou les
jambes moins ecartees. Le maitre n'avait pas grand'chose a corriger dans
l'oeuvre de ces gens-la. Il redressait ca et la une tete, accentuait ou
attenuait la saillie d'un genou, modifiait un detail d'ajustement. Une
fois pourtant, a Kom-Ombo, dans un portique d'epoque greco-romaine,
plusieurs des divinites du plafond avaient ete mal orientees et posaient
les pieds ou elles auraient du avoir le bras: il les a remises en
position sur le meme carreau, sans effacer l'esquisse primitive. La, du
moins, il avait apercu l'erreur a temps: a Karnak, sur la paroi
septentrionale de la salle hypostyle, et a Medinet-Habou, il ne l'a
reconnue qu'apres que le sculpteur avait acheve son travail. Les figures
de Seti Ier et de Ramses III penchaient trop en arriere et paraissaient
pretes a perdre l'equilibre: il les empata de ciment ou de stuc, puis
les fit tailler a nouveau. Aujourd'hui, le ciment est tombe, et les
traces du premier ciseau sont redevenues visibles. Seti Ier et Ramses
III ont deux profils, l'un a peine marque, l'autre leve franchement sur
la surface de la pierre (Fig.176).

[Illustration: Fig. 174]
[Illustration: Fig. 175]
[Illustration: Fig. 176--Double profil de Ramses III.]

Les sculpteurs egyptiens n'etaient pas aussi bien equipes que les
notres. Un des scribes agenouilles en calcaire du musee de Boulaq a ete
taille au ciseau; les sillons lisses qu'avait laisses l'instrument sont
visibles sur son epiderme. Une statue en serpentine grisatre du meme
musee a garde la trace de deux outils differents: le corps est tout
mouchete des coups de pointe, la tete est encore informe, mais le bloc
qui les renferme a ete degrossi a petits eclats par la marteline.
D'autres constatations du meme genre et l'etude des monuments nous
ont appris qu'on employait aussi le violon (Fig.177), la gradine, la
gouge; mais de longues discussions se sont elevees sur la question de
savoir si ceux de leurs instruments qui etaient en metal etaient en fer
ou en bronze. Le fer, a-t-on dit, etait considere comme impur. Personne
n'aurait pu l'employer, meme aux usages les plus vils de la vie, sans
contracter une souillure prejudiciable a l'ame en ce monde et dans
l'autre. Mais l'impurete d'un objet n'a jamais suffi a en empecher
l'emploi. Les porcs, eux aussi, etaient impurs. On les elevait pourtant
et en nombre assez considerable, au moins dans certains cantons, pour
permettre au bon Herodote de raconter qu'on les lachait sur les champs,
apres les semailles, afin d'enterrer le grain. D'ailleurs le fer, comme
bien des choses en Egypte, etait pur ou impur selon les circonstances.
Si certaines traditions l'appelaient _l'os de Typhon_ et le tenaient
pour funeste, d'autres aussi anciennes pretendaient qu'il etait la
matiere meme du firmament, et elles avaient assez d'autorite pour qu'on
l'appelat couramment _Banipit_, le metal celeste. Les quelques outils,
dont on a trouve les fragments dans la maconnerie des pyramides, sont en
fer, non en bronze, et si les objets antiques en fer sont si rares
aujourd'hui, par comparaison aux objets en bronze, cela tient a ce que
le fer n'est pas protege contre la destruction par son oxyde, comme le
bronze l'est par le sien. La rouille le devore en peu de temps, et c'est
seulement par un concours de circonstances assez difficiles a reunir
qu'il se conserve intact. Toutefois, s'il est bien certain que les
Egyptiens ont connu et employe le fer, il est non moins certain qu'ils
n'ont jamais possede l'acier, et alors on se demande comment ils s'y
prenaient pour faconner a leur gre les roches les plus dures, celles
memes qu'on redoute presque d'attaquer aujourd'hui, le diorite, le
basalte, le granit de Syene. Les quelques fabricants d'antiquites qui
sculptent encore le granit a l'intention des voyageurs ont resolu le
probleme tres simplement. Ils ont toujours a cote d'eux une vingtaine de
ciseaux ou de pointes en mauvais fer, qu'un petit nombre de coups met
hors de service. La premiere emoussee; ils passent a une autre, et ainsi
de suite jusqu'a ce que la provision soit epuisee, apres quoi ils vont a
la forge et font tout remettre en etat. Le procede n'est ni aussi long
ni aussi penible qu'on pourrait croire. Un des meilleurs faussaires de
Louxor a tire, en moins de quinze jours, d'un fragment de granit noir
raye de rouge, une tete humaine de grandeur naturelle qui est au musee
de Boulaq. Je ne doute pas que les anciens n'aient opere de meme: ils
triomphaient des pierres dures a force d'user du fer sur elles. Le
moyen une fois decouvert, l'habitude leur avait enseigne les tours de
main les plus favorables a rendre la besogne aisee et a obtenir de leurs
outils une execution aussi fine et aussi reguliere que celle que nous
tirons des notres. Des que l'apprenti savait manier la pointe et le
maillet, le maitre le placait devant des modeles gradues qui
representaient les etats successifs d'un animal, d'une portion de corps
humain, du corps humain entier, depuis l'ebauche jusqu'au parfait
achevement (Fig.178). On les recueille chaque annee en assez grand
nombre pour etablir des series progressives: quinze de ceux qui sont a
Boulaq viennent de Saqqarah, quarante et un de Tanis, une douzaine de
Thebes et de Medinet-el-Fayoum, sans parler des pieces isolees qu'on
ramasse un peu partout. Ils etaient destines partie a l'etude du
bas-relief, partie a celle de la statuaire proprement dite, et nous en
font connaitre les procedes.

[Illustration: Fig. 177--Violon conserve a Berlin.]
[Illustration: Fig. 178--Dalle ayant servi de modele.]

Les Egyptiens traitaient le bas-relief de trois facons principales: ou
bien c'etait une simple gravure a la pointe, ou bien ils abattaient le
fond autour de la figure et la modelaient en saillie sur la muraille, ou
bien ils reservaient le champ et levaient le motif en relief dans le
creux. Le premier procede a l'avantage d'aller vite et l'inconvenient
d'etre peu decoratif. Ramses III s'en est servi dans quelques endroits,
a Medinet-Habou; mais on l'appliquait de preference aux steles et aux
petits monuments. Le dernier diminuait les chances de destruction de
l'oeuvre et la peine de l'ouvrier: il supprimait en effet le dressage
des fonds, ce qui etait une reelle economie de temps, et ne laissait
subsister aucune saillie a la face du parement, ce qui mettait l'image a
l'abri des chocs accidentels. Le procede intermediaire etait le plus
usite, et on parait l'avoir enseigne dans les ecoles de preference aux
autres. Les modeles etaient de petites dalles carrees ou rectangulaires,
quadrillees pour permettre a l'eleve d'augmenter ou de reduire son sujet
sans rien changer aux proportions traditionnelles. Quelques-unes sont
ouvrees sur les deux plats; la plupart n'ont de sculpture que d'un cote.
C'est alors un boeuf, une tete de cynocephale, un belier, un lion, une
divinite; de temps en temps, le meme motif y est repete deux fois, a
peine degrossi sur la gauche, fini a droite jusque dans ses moindres
details. Dans aucun cas, la figure n'est tres elevee au-dessus du fond:
elle ne depasse jamais les cinq millimetres et se maintient
ordinairement plus bas. Ce n'est pas que les Egyptiens n'aient su
fouiller profondement la pierre a l'occasion. La decoration atteint
jusqu'a seize centimetres de saillie, a Medinet-Habou et a Karnak, sur
le granit et sur le gres, dans les parties hautes du temple, et dans
celles qui sont exposees directement au plein jour; si elle etait
moindre, les tableaux seraient comme absorbes par la lumiere repandue
sur eux et offriraient une masse de lignes confuses au spectateur. Les
modeles consacres a l'etude de la ronde bosse sont plus instructifs
encore que les precedents. Plusieurs de ceux que nous possedons sont des
moulages en platre d'oeuvres connues dans l'ecole. La tete, les bras,
les jambes, le tronc, chaque partie du corps etait coulee separement.
Voulait-on une figure complete? on assemblait les morceaux et on avait,
selon le cas, une statue d'homme ou de femme, agenouillee ou debout,
assise sur un siege ou accroupie sur les talons, le bras tendu en avant
ou au repos le long du buste. Cette collection curieuse a ete decouverte
a Tanis et date probablement du temps des Ptolemees. Les modeles
d'epoque pharaonique sont en calcaire tendre et representent presque
tous le portrait du souverain regnant. Ce sont de vrais des a base
rectangulaire, hauts de vingt-cinq centimetres en moyenne. On commencait
par etablir sur une des faces un reseau de lignes croisees a angle
droit, et qui reglaient la position relative des traits du visage, puis
on attaquait la face opposee, en se guidant d'apres l'echelle inscrite
au revers. L'ovale seul est dessine nettement sur le premier bloc: un
saillant au milieu, deux rentrants a droite et a gauche indiquent
vaguement la position du nez et des yeux. La forme s'accuse a mesure
qu'on passe d'un bloc a l'autre, et le visage sort peu a peu de la masse
ou il etait enferme. L'artiste en limite les contours, au moyen de
tailles menees parallelement de haut en bas, puis abat les angles des
tailles et les tond de maniere a preciser le modele: les lineaments
se degagent, l'oeil se creuse, le nez s'affine, la bouche s'epanouit. Au
dernier bloc, il ne reste plus rien d'inacheve que l'uraeus et le detail
de la coiffure. Nous n'avons aucun morceau d'ecole en granit ou en
basalte; mais les Egyptiens, comme nos marbriers de cimetiere, gardaient
toujours en magasin des statues de pierre dure, a moitie pretes, et
qu'ils pouvaient terminer aisement en quelques heures. Les mains, les
pieds, le buste n'attendent plus que la touche finale, mais la tete est
a peine degrossie et l'habit n'est qu'ebauche; une demi-journee aurait
suffi pour transformer le masque en un portrait de l'acheteur et pour
mettre le jupon a la mode nouvelle. Deux ou trois statues de ce genre
nous revelent le procede aussi clairement que les modeles theoriques
auraient pu le faire. La taille reguliere et continue du calcaire ne
convenait pas aux roches volcaniques, la pointe seule parvenait a les
assouplir et a triompher de leur resistance. Lorsqu'a force de patience
et de temps, elle avait amene l'oeuvre au point voulu, s'il y avait
encore ca et la quelques asperites, quelques noyaux de substances
heterogenes, qu'on n'osait attaquer resolument de peur d'enlever avec
elles les parties environnantes, on avait recours a un instrument
nouveau. L'artiste appuyait sur la parcelle superflue le tranchant d'un
galet en forme de hache, et d'un second galet arrondi, qui remplacait le
maillet, frappait a coups mesures sur cet engin grossier: le point ainsi
traite s'ecrasait sous le choc et s'en allait en poussiere. Les menus
defauts corriges, le monument avait encore l'aspect fruste et terne. Il
fallait le polir pour faire disparaitre les cicatrices de la pointe et
du marteau. L'operation etait des plus delicates, un tour de main
malheureux, une distraction d'un moment, et l'oeuvre de longues semaines
etait gatee sans retour. La dexterite des praticiens rendait un accident
assez rare. Examinez le Sovkoumsaouf de Boulaq, examinez le Ramses II
colossal de Louxor. Les jeux de lumiere empechent d'abord l'oeil d'en
bien saisir les delicatesses; mais si vous vous placez dans un jour
favorable, le detail du genou et de la poitrine, de l'epaule et du
visage, n'est pas moins finement exprime sur le granit qu'il ne l'est
sur le calcaire. Le poli a outrance n'a pas plus gate les statues
egyptiennes qu'il n'a fait celles des sculpteurs italiens de la
Renaissance.

Au sortir des mains du sculpteur, l'oeuvre tombait entre celles du
peintre. Elle aurait ete juge imparfaite si on lui avait laisse la
teinte de la pierre dans laquelle elle etait taillee. Les statues
etaient peintes des pieds a la tete. Dans les bas-reliefs, le fond
restait nu, les figures etaient enluminees. Les Egyptiens avaient a leur
disposition plus de couleurs qu'on n'est dispose a leur en preter
d'ordinaire. Les plus anciennes de leurs palettes--et on en connait qui
sont de la Ve dynastie--ont des compartiments separes pour le jaune, le
rouge, le bleu, le brun, le blanc, le noir et le vert. D'autres, a la
XVIIIe dynastie, comptent trois varietes de jaune, trois de brun, deux
de rouge et de bleu, deux de vert, en tout quatorze ou seize tons
differents. On obtenait le noir en calcinant les os d'animaux. Les
autres matieres employees a la peinture existent naturellement dans le
pays. Le blanc est du platre mele d'albumine ou de miel, les jaunes sont
de l'ocre ou du sulfure d'arsenic, l'orpiment de nos peintres, les
rouges de l'ocre, du cinabre ou du vermillon, les bleus du lapis-lazuli
ou du sulfate de cuivre broyes. Si la substance etait rare ou couteuse,
on lui substituait des produits de l'industrie locale. On remplacait le
lapis-lazuli par du verre colore en bleu au sulfate de cuivre et qu'on
reduisait en poussiere impalpable. La couleur, conservee dans des
sachets, etait delayee, au fur et a mesure des besoins, avec de l'eau
additionnee legerement de gomme adragante. On l'etalait au moyen d'un
calame ou d'une brosse en crin plus ou moins grosse. Bien preparee, elle
etait d'une solidite remarquable et s'est a peine modifiee au cours des
siecles. Les rouges ont fonce, le vert s'est terni, les bleus ont verdi
ou grise, mais ce n'est qu'a la surface; des qu'on enleve la couche
exterieure, les dessous apparaissent brillants et inalteres. Jusqu'a
l'epoque thebaine, on ne prit aucune precaution pour defendre la
peinture contre l'action de l'air et de la lumiere. Vers la XXe
dynastie, l'usage se repandit de la recouvrir d'un vernis transparent,
soluble dans l'eau, probablement la gomme d'une sorte d'acacia. L'emploi
n'en etait point le meme partout: certains peintres l'etendaient
egalement sur le tableau entier, d'autres se contentaient d'en glacer
les ornements et les accessoires, sans toucher aux nus ni aux vetements.
Il s'est craquele sous l'influence du temps, ou a noirci au point de
gater ce qu'il aurait du proteger. Les Egyptiens reconnurent sans doute
les mauvais effets qu'il produisait, car on ne le rencontre plus a
partir de la XXe dynastie.

De grandes teintes plates, uniformes, juxtaposees, mais non fondues: on
enluminait, on ne peignait pas au sens ou nous prenons le mot. De meme
qu'en dessinant, on resumait les lignes et on supprimait presque le
modele interne, en mettant la couleur, on la simplifiait et on ramenait
a une seule teinte, non rompue, toutes les varietes de tons qui existent
naturellement sur un objet ou qu'y produisent les jeux de l'ombre et de
la lumiere. Elle n'est jamais ni entierement vraie ni entierement
fausse. Elle se rapproche de la nature autant que possible, mais sans
pretendre a l'imiter fidelement, l'attenue tantot, tantot l'exagere et
substitue un ideal, une convention a la realite visible. L'eau est
toujours d'un bleu uni ou raye de zigzags noirs. Les reflets fauves et
bleuatres du vautour sont rendus par du rouge vif et du bleu franc. Tous
les hommes ont le nu brun, toutes les femmes l'ont jaune clair. On
enseignait dans les ateliers la couleur qui convenait a chaque etre ou a
chaque objet, et la recette, une fois composee, se transmettait sans
changement de generation en generation. De temps a autre quelques
peintres plus hardis que le commun se risquaient a rompre avec la
tradition. Vous trouverez des hommes au teint jaune comme celui des
femmes, a Saqqarah sous la Ve dynastie, a Ibsamboul sous la XIXe, et des
personnages aux chairs roses, dans les tombeaux de Thebes et d'Abydos,
vers l'epoque de Thoutmos IV et d'Harmhabi. Ces nouveautes ne duraient
guere, un siecle au plus, et l'ecole retombait dans ses anciens
errements. N'allez pas imaginer cependant que l'ensemble produit par ce
coloris factice soit criard ou discordant. Meme dans des ouvrages de
petite dimension, manuscrits du _Livre des Morts_, ornements des
cercueils ou des coffrets funeraires, il a de l'agrement et de la
douceur. Les tons les plus vifs y sont juxtaposes avec une hardiesse
extreme, mais avec la pleine connaissance des relations qui
s'etablissent entre eux et des phenomenes qui resultent necessairement
de ces relations. Ils ne se heurtent, ne s'exasperent, ni ne
s'eteignent; ils se font valoir naturellement et donnent naissance, par
le rapprochement, a des demi-tons qui les accordent. Passez du petit au
grand, du feuillet de papyrus ou du panneau en bois de sycomore a la
paroi des tombeaux et des temples, l'emploi habile des teintes plates,
loin d'y blesser l'oeil, le flatte et le caresse. Chaque mur est traite
comme un tout, et l'harmonie des couleurs s'y poursuit a travers les
registres superposes: tantot elles sont reparties avec rythme ou
symetrie, d'etage en etage, et s'equilibrent l'une par l'autre, tantot
l'une d'elles predomine et determine une tonalite generale, a laquelle
le reste est subordonne. L'intensite de l'ensemble est toujours
proportionnee a la qualite et a la quantite de lumiere que le tableau
devait recevoir. Dans les salles entierement sombres, le coloris est
pousse aussi loin que possible; moins fort, on l'aurait a peine apercu a
la lueur vacillante des lampes et des torches. Aux murs d'enceinte et
sur la face des pylones, il atteignait la meme puissance qu'au fond des
hypogees; si brutal qu'on le fit, le soleil en attenuait l'eclat. Il est
doux et discret dans les pieces ou ne penetre qu'un demi-jour voile,
sous le portique des temples et dans l'antichambre des tombeaux. La
peinture en Egypte n'etait que l'humble servante de l'architecture et de
la sculpture. La comparer a la notre ou meme a celle des Grecs, il n'y
faut point songer; mais si on la prend pour ce qu'elle est dans le role
secondaire qui lui etait assigne, on ne pourra s'empecher de lui
reconnaitre des merites peu communs. Elle a excelle au decor monumental,
et si jamais on en revient a colorer les facades de nos maisons et de
nos edifices publics, on ne perdra rien a etudier ses formules ou
a rechercher ses procedes.


3.--LES OEUVRES.


La statue la plus ancienne qu'on ait trouvee jusqu'a ce jour est un
colosse, le Sphinx de Gizeh. Il existait deja du temps de Kheops, et
peut-etre ne se trompera-t-on pas beaucoup si l'on se hasarde a
reconnaitre en lui l'oeuvre des generations anterieures a Mini, celles
que les chroniques sacerdotales appelaient les Serviteurs d'Hor. Taille
en plein roc, au rebord extreme du plateau libyque, il semble hausser la
tete pour etre le premier a decouvrir par-dessus la vallee le lever de
son pere le soleil (Fig.179). Les sables l'ont tenu enterre jusqu'au
menton pendant des siecles, sans le sauver de la ruine. Son corps
effrite n'a plus du lion que la forme generale. Les pattes et la
poitrine, reparees sous les Ptolemees et sous les Cesars, ne retiennent
qu'une partie du dallage dont elles avaient ete revetues a cette epoque
pour dissimuler les ravages du temps. Le bas de la coiffure est tombe,
et le cou aminci semble trop faible pour soutenir le poids de la tete.
Le nez et la barbe ont ete brises par des fanatiques, la teinte rouge
qui avivait les traits est effacee presque partout. Et pourtant
l'ensemble garde jusque dans sa detresse une expression souveraine de
force et de grandeur. Les yeux regardent au loin devant eux, avec une
intensite de pensee profonde, la bouche sourit encore, la face entiere
respire le calme et la puissance. L'art qui a concu et taille cette
statue prodigieuse en pleine montagne etait un art complet, maitre de
lui-meme, sur de ses effets. Combien de siecles ne lui avait-il pas
fallu pour arriver a ce degre de maturite et de perfection? C'est par
erreur qu'on a cru voir dans quelques morceaux appartenant a nos musees,
les statues de Sapi et de sa femme au Louvre, les bas-reliefs du tombeau
de Khabiousokari a Boulaq, la rudesse et les tatonnements d'un peuple
qui s'essaye. La raideur du geste et de la pose, la carrure exageree des
epaules, la bande de fard vert barbouillee sous les yeux, les caracteres
qu'ils offrent et qu'on donne comme des marques d'antiquite,
apparaissent sur des monuments certains de la Ve et de la VIe dynastie.
Les sculpteurs d'un meme siecle n'etant pas tous egalement habiles, si
beaucoup etaient capables de bien faire, la plupart n'etaient que des
manoeuvres, et l'on doit bien se garder de prendre pour gaucherie
archaique ce qui est chez eux maladresse ou insuffisance
d'apprentissage. Les oeuvres des dynasties primitives dorment encore
ignorees sous vingt metres de sable au pied du Sphinx; celles des
dynasties historiques sortent chaque jour du fond des tombeaux. Elles ne
nous ont pas rendu l'art egyptien entier, mais une de ses ecoles, la
memphite.

[Illustration: Fig. 179]

Le Delta, Hermopolis, Abydos, les environs de Thebes, Assouan, ne
commencent a se reveler que vers la VIe dynastie; encore est-ce par un
petit nombre d'hypogees violes et depouilles depuis longtemps. Le
dommage n'est peut-etre pas tres grand. Memphis etait alors la capitale,
et la presence des Pharaons devait y attirer tout ce qui avait du talent
dans les principautes vassales. Rien qu'avec le produit des fouilles
pratiquees dans ses necropoles, nous pouvons determiner les caracteres
de la sculpture et de la peinture au temps de Snofrou et de ses
successeurs, aussi exactement que si nous avions deja entre les mains
tous les monuments que la vallee entiere tient en reserve pour ceux qui
l'exploreront apres nous. Le menu peuple des artistes excellait au
maniement de la brosse et du ciseau, et les tableaux qu'il a traces par
milliers temoignent d'une habilete peu commune. Le relief en est leger,
la couleur sobre, la composition bien entendue. Les architectures,
les arbres, la vegetation, les accidents de terrain sont indiques
sommairement, et la seulement ou ils sont necessaires a l'intelligence
de la scene representee. En revanche, l'homme et les animaux sont
traites avec une abondance de detail, une verite d'allures, et parfois
une energie de rendu, que les ecoles posterieures ont rarement au meme
degre. Les six panneaux en bois du tombeau d'Hosi, au musee de Boulaq,
sont peut-etre ce que nous avons de mieux en ce genre. Mariette les
attribuait a la IIIe dynastie, et peut-etre a-t-il raison de le faire:
je pencherai pourtant a en placer l'execution sous la Ve. La donnee du
tableau n'est rien: Hosi, debout (Fig.180) ou assis, et, au-dessus de
sa tete, quatre ou cinq colonnes d'hieroglyphes. Mais, quelle fermete de
trait, quelle entente du modele, quelle souplesse d'execution! Jamais on
n'a taille le bois d'une main plus ferme et d'un ciseau plus delicat.

[Illustration: Fig. 180]

Les statues ne presentent point la variete de gestes et d'attitudes
qu'on admire dans les tableaux. Un pleureur, une femme qui ecrase le
grain du menage, le boulanger qui brasse la pate sont aussi rares en
ronde bosse qu'ils sont frequents en bas-reliefs. La plupart des
personnages sont tantot debout et marchant, la jambe en avant, tantot
debout, mais immobiles et les deux pieds reunis, tantot assis sur un
siege ou sur un de de pierre, quelquefois agenouilles, plus souvent
accroupis le buste droit et les jambes a plat sur le sol, comme les
fellahs d'aujourd'hui. Cette monotonie voulue s'expliquerait peu si l'on
ne connaissait l'usage auquel ces images etaient destinees. Elles
representaient le mort pour qui le tombeau avait ete creuse, ses
parents, ses employes, ses esclaves, les gens de sa famille. Le maitre
est toujours assis ou debout, et il ne pouvait guere avoir d'autre
position. Le tombeau en effet est la maison ou il repose de la vie,
comme il faisait jadis dans sa maison terrestre, et les scenes tracees
sur les parois nous montrent les actes qu'il y accomplissait
officiellement. Ici, il assiste aux travaux preliminaires de l'offrande
qui le nourrit, la semaille et la recolte, l'eleve des bestiaux, la
peche, la chasse, les manipulations des metiers, et _surveille toutes
les oeuvres qu'on accomplit pour la demeure eternelle_: il est alors
debout, la tete haute, les mains pendantes ou armees de batons de
commandement. Ailleurs, on lui apporte l'une apres l'autre les diverses
parties de l'offrande, et alors il est assis sur un fauteuil. Ces deux
poses qu'il a dans les tableaux, il les garde dans les statues. Debout,
il est cense recevoir l'hommage des vassaux; assis, il prend sa part du
repas de famille. Les gens de la maison ont comme lui l'attitude qui
convient a leur rang et a leur metier. L'epouse est debout, assise sur
le meme siege ou sur un siege isole, accroupie aux pieds de l'epoux,
comme pendant la vie. Le fils a le costume de l'enfance, si la statue a
ete commandee tandis qu'il etait encore enfant, le geste et l'attribut
de sa charge, s'il est a l'age d'homme. Les esclaves broient le grain,
les celleriers poissent l'amphore, les pleureurs se lamentent et
s'arrachent les cheveux. La hierarchie sociale suivait l'Egyptien dans
la tombe et reglait la pose apres, comme elle l'avait reglee avant la
mort. Et la ne s'arretait point l'influence que la conception religieuse
de l'ame exercait sur l'art du sculpteur. Du moment que la statue est le
support du double, la premiere condition a remplir pour que celui-ci
puisse s'adapter aisement a son corps de pierre, c'est qu'elle
reproduise, au moins sommairement, les proportions et les particularites
du corps de chair. La tete est donc un portrait fidele. Le corps, au
contraire, est pour ainsi dire un corps moyen, qui montre le personnage
au meilleur de son developpement, et lui permet d'exercer parmi les
dieux la plenitude de ses fonctions physiques: les hommes sont toujours
dans la force de l'age, les femmes ont toujours le sein ferme et les
hanches minces de la jeune fille. C'est seulement dans le cas d'une
difformite par trop forte qu'on se departait de cet ideal. On donnait a
la statue d'un nain toutes les laideurs du corps du nain, et il fallait
bien qu'il en fut ainsi. Si l'on avait mis dans la tombe une statue
reguliere, le double, habitue pendant la vie terrestre a la difformite
de ses membres, n'aurait pu s'appuyer sur ce corps redresse et n'aurait
pas ete dans les conditions necessaires pour bien vivre desormais.
L'artiste n'etait libre que de varier le detail et de disposer les
accessoires a son gre; il n'aurait pu rien changer a l'attitude et a la
ressemblance generales sans manquer a la destination de son oeuvre. La
repetition obstinee des memes motifs produit sur le spectateur une
veritable monotonie, et l'impression qu'il ressent est encore augmentee
par l'aspect particulier que les tenons prennent sous la main du
sculpteur. Les statues sont appuyees pour la plupart a une sorte de
dossier rectangulaire qui monte droit derriere elles, et, tantot se
termine carrement au niveau du cervelet, tantot s'acheve en un
pyramidion dont la pointe se perd parmi les cheveux, tantot s'arrondit
au sommet et parait au-dessus de la tete du personnage. Les bras sont
rarement separes du corps; dans bien des cas, ils adherent aux cotes et
a la hanche. Celle des jambes qui porte en avant est reliee souvent au
dossier, sur toute sa longueur, par une tranche de pierre. La raison en
serait, dit-on, l'imperfection des outils: le sculpteur n'aurait pas
detache les epaisseurs de matiere superflue, de peur de briser par
contre-coup le membre qu'il modelait. L'explication a du etre valable au
debut; elle ne l'etait plus des la IVe dynastie, car nous avons plus
d'un morceau, meme en granit, ou tous les membres sont libres, soit
qu'on les ait affranchis au ciseau, soit qu'on les ait degages au
violon. Si l'usage des tenons persista jusqu'au bout, ce ne fut pas
impuissance, mais routine ou respect exagere pour les enseignements du
passe.

La plupart des musees sont pauvres en statues de l'ecole memphite. La
France et l'Egypte en possedent, parmi beaucoup de mediocres, une
vingtaine qui suffisent a lui assurer un rang honorable dans l'histoire
de l'art, le _Scribe accroupi_, Skhemka, Pahournofri, au Louvre, le
_Sheikh-el-beled_ et sa femme, Khafri, Ranofir, le _Scribe agenouille_,
a Boulaq. L'original du scribe accroupi n'etait point beau (Fig.181),
mais son portrait est d'une verite et d'une vigueur qui compensent
Largement ce qui manque en beaute ideale. Les jambes repliees sous lui
et posees a plat, dans une de ces positions familieres aux Orientaux,
mais presque impossibles a garder pour un Europeen, le buste droit et
bien d'aplomb sur les hanches, la tete levee, la main armee du calame et
deja en place sur la feuille de papyrus etalee, il attend encore, a six
mille ans de distance, que le maitre veuille bien reprendre la dictee
interrompue. La figure est presque carree, les traits fortement
accentues indiquent l'homme dans la force de l'age. La bouche, longue et
garnie de levres minces, se releve un peu vers les coins et disparait
presque dans la saillie des muscles qui l'encadrent; les joues sont
plutot osseuses et dures, les oreilles detachees de la tete sont
epaisses et lourdes, le front bas est couronne d'une chevelure drue et
coupee ras. L'oeil, grand et bien ouvert, doit une vivacite particuliere
a une fraude ingenieuse de l'artisan antique.

[Illustration: Fig. 181]

L'orbite de pierre qui l'enchasse a ete evide, et le creux rempli par un
assemblage d'email blanc et noir; une monture en bronze accuse le rebord
des paupieres, tandis qu'un petit clou d'argent, place au fond de la
prunelle, recoit la lumiere, et, la renvoyant, simule l'eclair d'un
regard veritable. Les chairs sont un peu molles et pendantes, comme il
convient a un homme d'un certain age, que ses occupations privent de
tout exercice violent. Les bras et le dos sont d'un bon relief; les
mains, osseuses et seches, ont des doigts de longueur plus qu'ordinaire,
le genou est fouille avec minutie. Le corps entier est entraine, pour
ainsi dire, par le mouvement de la figure et sous l'influence du meme
sentiment d'attente qui domine dans la physionomie; les muscles du bras,
du buste et de l'epaule sont dans un demi-repos seulement, prets a se
remettre au travail. Le souci de l'attitude professionnelle et du geste
caracteristique se retrouve avec la meme evidence sur toutes les statues
que j'ai eu l'occasion d'etudier. Khafri est roi (Fig.182). Il est
assis carrement sur le siege de sa dignite, les mains aux genoux, le
buste ferme, le chef haut, le regard assure. L'inscription qui nous
apprend son nom aurait ete detruite et les marques de son rang enlevees,
que nous aurions devine le Pharaon a sa mine: tout en lui trahit l'homme
habitue des l'enfance a se sentir investi de l'autorite souveraine.
Ranofir appartient a une des grandes familles feodales de l'epoque. Il
est debout, les bras colles au corps, la jambe gauche portee en avant,
dans la pose du prince qui regarde ses vassaux defiler devant lui. Le
masque est hautain, la demarche hardie; mais on n'y sent deja plus le
calme et l'assurance surhumaine comme dans les statues de Khafri. Avec
le _Sheikh-el-beled_ (Fig.183) on descend de plusieurs degres dans
l'echelle sociale. Ramke etait _surintendant des travaux_, probablement
un des chefs de corvee qui batirent les grandes pyramides, et
appartenait a la classe moyenne. Il est tout empreint de contentement et
de suffisance bourgeoise. On le voit surveillant ses manoeuvres, debout
et le baton d'acacia a la main. Les pieds etaient pourris, mais on lui
en a fourni de nouveaux. Le corps est lourd et charnu, l'encolure
epaisse, la tete (Fig.184) ne manque pas d'energie dans sa vulgarite,
les yeux sont rapportes comme ceux du _Scribe accroupi_. Par un hasard
singulier, il ressemblait au Sheikh-el-beled ou maire de Saqqarah au
moment de la decouverte. Les fellahs, toujours prompts a saisir le cote
plaisant des choses, l'appelerent aussitot _Sheikh-el-beled_, et le nom
lui en est demeure. L'image de sa femme, qu'il avait enterree a cote de
la sienne, est malheureusement tres mutilee: ce n'est plus qu'un tronc
sans bras ni jambes (Fig.185). On ne laisse pas que d'y reconnaitre un
bon type des dames egyptiennes de condition mediocre, aux traits
communs, a l'humeur acariatre. Le _Scribe agenouille_ de Boulaq
(Fig.186) appartenait aux rangs les moins eleves de la petite
bourgeoisie, telle qu'elle existe aujourd'hui encore; s'il n'etait pas
mort depuis six mille ans, je jurerais l'avoir devisage, il y a six
mois, dans une des petites villes du Said. Il vient d'apporter a
l'examen de son chef un rouleau de papyrus ou une tablette chargee
d'ecritures. Agenouille selon l'ordonnance, les mains croisees, le dos
arrondi, la tete inflechie legerement, il attend qu'on ait fini de lire.
Pense-t-il? Les scribes n'etaient pas sans eprouver des apprehensions
secretes lorsqu'ils comparaissaient devant leurs superieurs. Le baton
jouait un grand role dans les relations administratives: une erreur
d'addition, une faute d'orthographe, une instruction mal comprise, un
ordre execute gauchement, et les coups allaient leur train. Le sculpteur
a saisi on ne peut mieux l'expression d'incertitude resignee et de
douceur moutonne, que l'habitude d'une vie entiere passee au service
avait donnee a son modele. La bouche sourit, car ainsi le veut
l'etiquette, mais le sourire n'a rien de joyeux. Le nez et les joues
grimacent a l'unisson de la bouche. Les deux gros yeux en email ont le
regard fixe de l'homme qui attend sans vouloir arreter sa vue et
concentrer sa pensee sur un objet determine. La face manque
d'intelligence et de vivacite; apres tout, le metier n'exigeait pas une
grande agilite d'esprit. Khafri est en diorite, Ramke et sa femme sont
en bois, les autres en calcaire; quelle que soit la matiere employee, le
jeu du ciseau a ete partout aussi libre, aussi fin, aussi delicat. La
tete de scribe et le bas-relief du Louvre qui represente le Pharaon
Menkoouhor, le nain Khnoumhotpou et les esclaves preparant l'offrande du
musee de Boulaq ne le cedent en rien au _Scribe accroupi_ ou au
_Sheikh-el-beled_. Le boulanger brassant la pate (Fig.187) est tout
entier a son travail; rien n'est plus naturel que la demi-flexion de ses
jarrets et l'effort avec lequel il se penche sur le petrin. Le nain
a la tete grosse, allongee, cantonnee de deux vastes oreilles
(Fig.188). La figure est niaise, l'oeil ouvert etroitement et retrousse
vers les tempes, la bouche mal fendue. La poitrine est robuste et bien
developpee, mais le torse n'est pas en proportion avec le reste du
corps. L'artiste a eu beau s'ingenier a en voiler la partie inferieure
sous une belle jupe blanche, on sent qu'il est trop long pour les bras
et pour les jambes. Le ventre se projette en pointe et les hanches se
retirent pour faire contrepoids au ventre. Les cuisses n'existent guere
qu'a l'etat rudimentaire, et l'individu entier, porte qu'il est sur de
petits pieds contrefaits, semble etre hors d'aplomb et pret a tomber
face contre terre. On trouverait difficilement ailleurs une oeuvre qui
reproduise plus spirituellement, sans les exagerer, les caracteres
propres au nain.

[Illustration: Fig. 182]
[Illustration: Fig. 183]
[Illustration: Fig. 184]
[Illustration: Fig. 185]
[Illustration: Fig. 186]
[Illustration: Fig. 187]
[Illustration: Fig. 188]


La sculpture du premier empire thebain se rattache directement a celle
de l'empire memphite. Procedes materiels, dessin, composition, elle lui
a tout emprunte, sauf les proportions qu'elle donne au corps humain; a
partir de la XIe dynastie, les jambes sont plus longues et plus greles,
les hanches plus minces, la taille et le cou plus elances. La plupart
des oeuvres qu'elle nous a leguees ne sont pas comparables a ce que les
siecles precedents avaient produit de meilleur. Les peintures de Siout,
de Bersheh, de Beni-Hassan, de Meidoum, d'Assouan, ne valent point
celles des Mastabas de Saqqarah et de Gizeh; les statues les plus
soignees sont inferieures au _Sheikh-el-beled_ et au _Scribe accroupi_.
Deux pourtant ont tres bonne facon, le general Rahotpou et sa femme
Nofrit. Rahotpou (Fig.189), malgre son haut titre, etait de petite
extraction; solide et bien decouple, il a quelque chose d'humble dans la
physionomie. Nofrit, au contraire (Fig.190), etait princesse du sang;
je ne sais quoi d'imperieux et de resolu est repandu sur toute sa
personne, que le sculpteur a tres habilement rendue. Elle est serree
dans une robe ouverte en pointe sur la poitrine; les epaules, les seins,
le ventre, les cuisses se modelent sous l'etoffe avec une grace et une
chastete qu'on ne saurait trop louer. La figure, ronde et
grassouillette, est encadree entre des masses de tresses fines,
retenues par un bandeau richement decore. Les deux epoux sont en
calcaire et peints, le mari en rouge brun, la femme en jaune bistre. Les
autres statues de particuliers que j'ai vues, celles surtout qui
proviennent de Thebes, sont decidement mauvaises, rudes de travail et
vulgaires d'expression. Les royales, presque toutes en granit noir ou
gris, ont ete usurpees en partie par des rois d'epoque posterieure,
l'Ousirtasen III, dont la tete et les pieds sont au Louvre, par
Amenhotpou III, les sphinx du Louvre, les colosses de Boulaq par
Ramses II, et plus d'un musee possede de pretendues images des Pharaons
Ramessides qu'un examen attentif nous contraint de restituer a la XIIIe
ou a la XIVe dynastie. Ceux dont l'origine n'est l'objet d'aucun
doute, le Sovkhotpou III du Louvre, le Mermashaou de Tanis, le
Sovkoumsaouf de Boulaq, les colosses de l'ile d'Argo sont d'un art tres
habile, mais sans vigueur et sans originalite; on dirait que les
sculpteurs se sont efforces de les ramener tous a un meme type banal et
souriant. Le contraste n'en est que plus grand lorsqu'on passe de ces
poupees gigantesques aux sphinx en granit noir, que Mariette decouvrit a
Tanis, en 1861, et dont il attribua l'erection aux Hyksos. La, ce n'est
plus l'energie qui fait defaut. Le corps de lion nerveux, ramasse sur
lui-meme, est plus court qu'il n'est dans les sphinx ordinaires. La
tete, au lieu d'etre coiffee du linge flottant, est revetue d'une
puissante criniere qui encadre le visage. Petits yeux, nez aquilin,
ecrase par le bout, pommettes saillantes, levre inferieure avancee
legerement, l'ensemble de la physionomie est si peu en accord avec ce
que nous sommes accoutumes a rencontrer en Egypte, qu'on y a reconnu la
preuve d'une origine asiatique (Fig.191). Nos sphinx sont certainement
anterieurs a la XVIIIe dynastie, car un des rois d'Avaris, Apopi, a
grave son nom sur leur epaule; mais on a conclu trop vite de cette
circonstance qu'ils etaient du temps de ce prince. En les examinant de
plus pres, on voit qu'ils ont ete dedies a un Pharaon d'une des
dynasties precedentes, et qu'Apopi se les est seulement appropries. Rien
ne prouve que ce Pharaon ait ete posterieur a l'invasion asiatique: ses
monuments sont peut-etre l'oeuvre d'une ecole locale, dont l'origine
etait independante et dont les traditions differaient de celles des
ateliers memphites. L'art provincial de l'Egypte nous est si peu connu
en dehors d'Abydos, d'El-Kab, d'Assouan et de deux ou trois autres
sites, que je n'ose trop insister sur cette hypothese. Quelle que soit
l'origine de l'ecole tanite, elle continua d'exister longtemps encore
apres l'expulsion des Pasteurs, car une de ses meilleures oeuvres, un
groupe qui represente les deux Nils, celui du Nord et celui du Sud,
apportant leurs tablettes chargees de fleurs et de poissons, a ete
consacre par Psousennes de la XXIe dynastie.

[Illustration: Fig. 189]
[Illustration: Fig. 190]
[Illustration: Fig. 191]

Les trois premieres dynasties du nouvel empire fournissent a elles
seules plus de monuments que toutes les autres reunies: bas-reliefs
peints, tableaux, statues de rois et de particuliers, colosses, sphinx,
c'est par centaines qu'on les compte de la quatrieme cataracte aux
bouches du Nil. Les vieilles cites sacerdotales, Memphis, Thebes,
Abydos, sont naturellement les plus riches; mais l'activite est si
grande que des bourgades perdues, Ibsamboul, Radesieh, Mesheikh, ont
leurs chefs-d'oeuvre comme les grandes villes. Les portraits officiels
d'Amenhotpou Ier a Turin, de Thoutmos Ier et de Thoutmos III au British
Museum, a Karnak, a Turin, a Boulaq, sont encore concus dans l'esprit de
la XIIe et de la XIIIe dynastie et n'ont point beaucoup d'originalite;
mais les bas-reliefs des tombeaux et des temples marquent un progres
sensible sur ceux des siecles anterieurs. La saillie en est plus
accentuee, le modele mieux ressenti, les personnages sont en plus grand
nombre et mieux groupes, la perspective recherchee avec plus de soin et
de curiosite; les tableaux du temple de Deir-el-Bahari, ceux du tombeau
de Houi, de Rekhmiri, d'Anna, de Khamha, de vingt autres a Thebes, sont
d'une richesse, d'un eclat, d'une variete inattendus. L'instinct du
pittoresque s'eveille, et les dessinateurs introduisent dans la
composition les details d'architecture, les reliefs du sol, les plantes
exotiques, tous les details qu'on negligeait autrefois ou qu'on se
contentait d'indiquer sommairement. Le gout du colossal, un peu emousse
depuis le temps du grand sphinx, renait et se developpe de nouveau.
Amenhotpou III ne se contente plus des statues de cinq ou six metres de
haut qui suffisaient a ses ancetres. Celles qu'il eleve devant sa
chapelle funeraire, sur la rive gauche du Nil, a Thebes, et dont l'une
est le Memnon des Grecs, ont seize metres; elles sont en granit, d'un
seul bloc et faconnees avec autant de soin que si elles etaient de
taille ordinaire. Les avenues de sphinx qu'il lance en avant des
temples, a Louxor et a Karnak, ne s'arretent pas a quelques toises de la
porte, elles se prolongent a distance; ici c'est le lion a tete humaine,
la c'est le belier agenouille. Son successeur, le revolutionnaire
Khouniaton, loin d'enrayer ce mouvement, fit ce qu'il put pour
l'accelerer. Nulle part, peut-etre, les sculpteurs n'eurent plus de
liberte qu'aupres de lui, a Tell-Amarna. Defiles de troupes, promenades
en char, fetes populaires, receptions solennelles et distributions de
recompenses par le souverain, des palais, des villas, des jardins, les
sujets qu'il leur permettait d'aborder se distinguaient par tant de
points des motifs traditionnels, qu'ils pouvaient s'abandonner sans
contrainte a leur fantaisie et a leur genie naturel. Ils ne se priverent
point de le faire avec une verve et un entrain qu'on ne saurait
soupconner avant d'avoir vu leurs oeuvres a Tell-Amarna. Certains de
leurs bas-reliefs ont une perspective presque reguliere; tous rendent la
vie et le mouvement des masses populaires avec une justesse
irreprochable. La reaction politique et religieuse qui suivit ce regne
singulier arreta l'evolution et ramena les artistes a l'observance des
regies antiques; mais leur influence personnelle et leur enseignement
prolongerent quelque chose de leur maniere sous Harmhabi, sous Seti Ier,
sous Ramses II. Si l'art egyptien fut, pendant plus d'un siecle encore,
doux, libre et fin, c'est a eux qu'il le doit. Peut-etre n'a-t-il
produit rien de plus parfait que les bas-reliefs du temple d'Abydos ou
du tombeau de Seti Ier: la tete du conquerant (Fig.192), toujours
dessinee avec amour, est une merveille de grace emue et discrete. Le
Ramses II combattant d'Ibsamboul est presque aussi beau dans un autre
genre que le portrait de Seti Ier; le mouvement par lequel il leve la
lance a quelque chose d'anguleux, mais le sentiment de triomphe et de
force qui anime le corps entier, l'attitude desesperee a la fois et
resignee du vaincu rachetent amplement ce defaut. Le groupe d'Harmhabi
et du dieu Amon (Fig.193) qu'on voit au musee de Turin est un peu sec
de facture. La figure du dieu et celle du roi manquent d'expression, le
corps est lourd et mal equilibre. Les beaux colosses en granit rose,
qu'Harmhabi avait adosses aux jambages de la porte interieure de son
premier pylone a Karnak, les bas-reliefs de son speos a Silsilis, son
portrait et celui d'une des femmes de sa famille que possede le musee de
Boulaq, sont pour ainsi dire sans tache et sans reproche. La reine
(Fig.194) a une physionomie spirituelle et animee, de grands yeux
presque a fleur de tete, une bouche large, mais bien proportionnee; elle
est taillee dans un calcaire compact, dont la teinte laiteuse adoucit la
malignite de son regard et de son sourire. Le roi (Fig.195) est en un
granit noir dont le ton lugubre inquiete et trouble le spectateur au
premier abord. Sa face, jeune, est empreinte d'une melancolie assez rare
chez les Pharaons de la grande epoque. Le nez est droit, mince, bien
attache au front, l'oeil long. Les levres larges, charnues, un peu
contractees aux commissures, se decoupent a aretes vives. Le menton est
a peine alourdi par la barbe postiche. Chaque detail est traite avec
autant d'adresse que si le sculpteur avait eu sous la main une pierre
tendre et non pas une matiere rebelle au ciseau; la surete de
l'execution est poussee si loin qu'on oublie la difficulte du travail
pour ne plus songer qu'a la valeur de l'oeuvre. Il est facheux que les
artistes egyptiens n'aient jamais signe leur nom, car celui qui a fait
le portrait d'Harmhabi meritait d'etre connu. De meme que la XVIIIe
dynastie, la XIXe voulut avoir ses colosses: le Ramses II de Louxor
mesurait entre cinq ou six metres (Fig.196), celui du Ramesseum seize,
celui de Tanis dix-huit environ; ceux d'Ibsamboul, sans atteindre a
cette taille formidable, presentent a la riviere un front de bataille
imposant. C'est presque un lieu commun aujourd'hui de dire que la
decadence de l'art egyptien commenca sous Ramses II. Rien n'est pourtant
moins vrai que cette sorte d'axiome. Sans doute, beaucoup des statues et
des bas-reliefs qui furent executes de son temps sont d'une laideur et
d'une rudesse qu'on a peine a concevoir; mais on les trouve surtout dans
les villes de province, ou les ecoles n'etaient pas florissantes, et ou
les artistes n'avaient rien qui put les guider dans leurs travaux. A
Thebes, a Memphis, a Abydos, a Tanis et dans les localites du Delta,
ou la cour residait habituellement, meme a Ibsamboul et a
Beit-el-Oualli, les sculpteurs de Ramses II ne le cedent en rien a ceux
de Seti Ier et d'Harmhabi. La decadence ne commenca qu'apres Minephtah.
Lorsque les guerres civiles et les invasions etrangeres mirent l'Egypte
a deux doigts de sa perte, l'art souffrit comme le reste et baissa
rapidement. La peinture et la sculpture sur pierre faiblirent en
premier: rien n'est plus triste que de suivre les progres de leur
decadence sous les Ramessides, dans les tableaux des tombes royales, sur
les reliefs du temple de Khonsou, sur les colonnes de la salle hypostyle
a Karnak. La sculpture sur bois se maintint quelque temps encore; les
admirables statuettes de pretres et d'enfants du musee de Turin datent
de la XXe dynastie. L'avenement de Sheshonq et les querelles des nomes
entre eux acheverent de ruiner Thebes, et l'ecole qui avait produit tant
de chefs-d'oeuvre s'eteignit miserablement.

[Illustration: Fig. 192]
[Illustration: Fig. 193]
[Illustration: Fig. 194]
[Illustration: Fig. 195]
[Illustration: Fig. 196]

La renaissance ne s'annonca que trois siecles plus tard, vers la fin de
la dynastie ethiopienne. La statue trop vantee de la reine Ameniritis
(Fig.197) presente deja des qualites remarquables. Les formes, un peu
longues et greles, sont chastes et delicates; mais la tete, surchargee
de la perruque des deesses, est morne d'apparence. Psamitik Ier,
consolide sur le trone par ses victoires, s'occupa activement de relever
les temples. La vallee du Nil devint, sous sa direction, comme un vaste
atelier de sculpture et de peinture. La gravure des hieroglyphes
atteignit une finesse admirable, les belles statues et les bas-reliefs
se multiplierent, une ecole nouvelle se forma. Elle est caracterisee par
une elegance un peu seche, par l'entente du detail, par une habilete
merveilleuse dans la facon d'assouplir la pierre. Les Memphites avaient
prefere le calcaire, les Thebaines le granit rose ou gris, les Saites
s'attaquerent de preference au basalte, aux breches, a la serpentine, et
tirerent un parti merveilleux de ces matieres a grain fin et a pate
presque partout homogene. Le plaisir de triompher de la difficulte les
entraina souvent a la rechercher, et l'on vit des artistes de merite
passer des annees et des annees a ciseler des couvercles de sarcophage,
et a decouper des statuettes dans les blocs les plus durs. La Toueris
et les quatre monuments du tombeau de Psamitik, au musee de Boulaq, sont
jusqu'a present les pieces les plus remarquables que nous possedions de
ce genre de travail. La Toueris (Fig.198) avait le privilege de
proteger les femmes enceintes et de presider aux accouchements. Son
portrait a ete decouvert a Thebes, au milieu de la ville antique, par
des fellahs en quete d'engrais pour leurs terres. Elle etait debout dans
une petite chapelle en calcaire blanc que le pretre Pibisi lui avait
dediee, au nom de la reine Nitocris, fille de Psamitik Ier. Ce charmant
hippopotame, au ventre arrondi et aux flasques mamelles de femme, est un
bel exemple de difficulte vaincue; mais je ne lui connais point d'autre
merite. Le groupe de Psamitik a du moins quelque valeur artistique. Il
se compose de quatre pieces en basalte vert, une table d'offrandes, une
statue d'Osiris, une autre de Nephthys et une vache Hathor, a laquelle
le mort est adosse (Fig.199); le tout un peu flou, un peu artificiel,
mais la physionomie des divinites et du mort ne manque pas de douceur,
la vache est d'un bon mouvement, le petit personnage qu'elle abrite se
groupe bien avec elle. D'autres morceaux moins connus sont pourtant
tres superieurs a ceux-la. Le style s'en reconnait aisement. Ce n'est
plus le faire large et savant de la premiere ecole memphite, ni la
maniere grandiose et souvent rude de la grande ecole thebaine; les
proportions du corps s'amincissent et s'elongent, les membres perdent en
vigueur ce qu'ils gagnent en elegance. On remarque en meme temps un
changement notable dans le choix des attitudes. Les Orientaux ont, a se
delasser, des postures qui seraient des plus fatigantes pour nous. Ils
passent des heures entieres agenouilles ou assis comme les tailleurs,
les jambes croisees et a plat contre sol; ou bien ils se mettent a
croupetons, les genoux reunis et plies, le gras du mollet applique au
revers de la cuisse, sans toucher le sol autrement que de la plante des
pieds; ou bien, ils s'assoient a terre, les jambes accolees, les bras
croises sur les genoux. Ces quatre poses etaient en usage, dans le
peuple, des l'ancien empire: les bas-reliefs le prouvent suffisamment.
Mais les sculpteurs memphites avaient ecarte de la statuaire les
deux dernieres, qu'ils jugeaient disgracieuses, et ne s'en servaient
presque jamais. A voir le scribe accroupi du Louvre et le scribe
agenouille, on comprend le parti qu'ils savaient tirer des deux
premieres. La troisieme fut negligee, pour les memes raisons sans doute,
par les sculpteurs thebains. On commenca a pratiquer la quatrieme d'une
maniere courante, vers la XVIIIe dynastie. Peut-etre n'etait-elle pas
auparavant de mode parmi les classes aisees qui, seules, etaient assez
riches pour commander des statues; peut-etre aussi, les artistes
n'aimaient-ils pas une position qui faisait ressembler leurs modeles a
des paquets cubiques surmontes d'une tete humaine. Les sculpteurs de
l'epoque saite n'eurent pas la meme repugnance a en user que leurs
predecesseurs. Du moins ont-ils combine l'action des membres de telle
facon, qu'elle ne choque pas trop nos yeux et cesse presque d'etre
disgracieuse. Les tetes sont d'ailleurs d'une perfection qui rachete
bien des defauts. Quelques-unes sont evidemment idealisees: celle de
Pedishashi (Fig.200) a une expression de jeunesse et de douceur
spirituelle qu'on n'est pas habitue a rencontrer sous le ciseau d'un
Egyptien. D'autres, au contraire, sont d'une sincerite brutale. Les
rides du front, la patte d'oie, les plis de la bouche, les bosses du
crane, sont accuses avec une complaisance scrupuleuse sur la petite tete
de scribe que le Louvre a recemment achetee (Fig.201), et sur celle que
possede le prince Ibrahim au Caire. L'ecole saite etait, en effet,
partagee entre deux partis differents. L'un cherchait ses modeles dans
le passe et s'efforcait de renouveler l'art amolli de son temps par un
retour aux procedes des plus anciennes ecoles memphites: elle y reussit,
et si bien, qu'on a confondu parfois ses oeuvres avec les oeuvres les
plus fines de la IVe et de la Ve dynastie. L'autre, sans s'ecarter trop
ouvertement de la tradition, etudiait de preference le vif et se
rapprochait de la nature plus qu'on ne l'avait fait jusqu'alors.
Peut-etre l'aurait-il emporte, si la conquete macedonienne et le contact
prolonge des Grecs n'avaient detourne l'art egyptien vers des voies
nouvelles. Le mouvement fut lent d'abord a se produire. Les sculpteurs
habillerent les successeurs d'Alexandre a l'egyptienne et les
transformerent en Pharaons, comme ils avaient fait avant eux les Hyksos
et les Perses. Les pieces qu'on peut attribuer au regne des premiers
Ptolemees ne different presque pas de celles de la bonne epoque saite,
et c'est a peine si on remarque ca et la des traces d'influence grecque:
ainsi le colosse d'Alexandre II, a Boulaq (Fig.202), est coiffe d'une
etoffe flottante d'ou s'echappent des boucles frisees. Bientot pourtant,
la vue des chefs-d'oeuvre de la Grece determina les Egyptiens
d'Alexandrie, de Memphis et des grandes villes du Delta a modifier leur
maniere de proceder. Une ecole mixte s'etablit, qui combina certains
elements de l'art indigene avec d'autres elements empruntes a l'art
hellenique. L'Isis alexandrine du musee de Boulaq a encore le costume de
l'Isis pharaonique: elle n'en a plus la sveltesse et le maintien guinde.
Une effigie mutilee d'un prince de Siout, qui est egalement a Boulaq,
pourrait presque passer pour une mauvaise statue grecque. Un certain
Hor, dont le portrait a ete decouvert en 1881, au pied du Komed-damas,
non loin de l'emplacement du tombeau d'Alexandre, nous a laisse l'oeuvre
la plus forte qu'on ait de ce genre hybride (Fig.203). La tete est un
bon morceau, d'un travail un peu sec. Le nez mince et long, les yeux
rapproches, la bouche petite et pincee aux coins, le menton carre, tous
les traits concourent a preter a la figure un caractere de durete et
d'obstination. La chevelure est coupee ras, pas assez cependant pour
qu'elle ne se separe naturellement en petites meches epaisses. Le corps,
revetu de la chlamyde, est assez gauchement taille et trop etroit pour
la tete. L'un des bras pend, l'autre est ramene sur le ventre; les pieds
manquent. Tous ces monuments sont sortis des fouilles recentes. Je ne
doute pas que le sol d'Alexandrie ne nous en rendit beaucoup de pareils,
si on pouvait l'explorer methodiquement. L'ecole qui les produisit se
rapprocha de plus en plus du style des ecoles grecques, et la raideur,
dont elle ne se depouilla jamais entierement, ne lui fut pas sans doute
comptee comme un defaut, a une epoque ou certains sculpteurs au service
de Rome se piquaient d'archaisme. Je ne serais pas etonne si l'on venait
a lui attribuer les statues de pretres et de pretresses revetues
d'insignes divins, dont Hadrien decora les parties egyptiennes de sa
villa de Tibur. Hors du Delta, les ecoles indigenes, livrees a leurs
propres ressources, languirent et deperirent peu a peu. Ce n'est pas que
les modeles, ni meme les artistes grecs, fissent entierement defaut.
J'ai decouvert ou achete dans la Thebaide, au Fayoum, a Syene, des
statuettes et des statues de style hellenique, d'un travail correct et
soigne. Une d'elles, qui provient de Coptos, parait etre une replique en
petit, d'une Venus, analogue a la Venus de Milo. Mais les sculpteurs du
pays, trop inintelligents ou trop ignorants, ne surent pas tirer de ces
modeles le parti que les Alexandrins avaient tire des leurs. Quand ils
voulurent preter a leurs figures la souplesse et la plenitude des formes
grecques, ils ne reussirent qu'a leur faire perdre la precision seche,
mais savante que leurs maitres avaient acquise. Au lieu du relief fin,
delicat, peu eleve, ils adopterent un relief tres saillant au-dessus du
fond, mais d'une rondeur molle et d'un modele sans vigueur. Les yeux
sourient niaisement, l'aile du nez se releve; la commissure des levres,
le menton, tous les traits du visage sont tires et semblent vouloir
converger vers un meme point central, qui est place au milieu de
l'oreille. Deux ecoles, independantes l'une de l'autre, nous ont legue
leurs oeuvres. La moins connue florissait en Ethiopie, a la cour des
rois a demi civilises qui residaient a Meroe. Un groupe, venu de Naga en
1882 et conserve a Boulaq, nous montre ou elle en etait arrivee au 1er
siecle de notre ere (Fig.204). Un dieu et une reine, debout cote a
cote, sont ebauches tant bien que mal dans un bloc de granit gris.
L'oeuvre est fruste, lourde, mais ne manque pas de fierte et d'energie.
L'ecole qui l'avait produite, isolee et comme perdue au milieu de
peuplades sauvages, tomba rapidement dans la barbarie et succomba
probablement vers la fin du siecle des Antonins. L'Egyptienne se soutint
quelque temps encore a l'abri de la domination romaine. Les Cesars, non
moins avises que les Ptolemees, savaient qu'en flattant les sentiments
religieux de leurs sujets egyptiens, ils assuraient leur domination sur
la vallee du Nil. Ils firent restaurer ou rebatir a grands frais les
temples des dieux nationaux, sur les plans et dans l'esprit d'autrefois.
Thebes avait ete detruite par le tremblement de terre de l'an 22 avant
J.-C. et n'etait plus pour eux qu'un lieu de pelerinage ou les devots
venaient ecouter la voix de Memnon, au lever de l'aurore. Mais Tibere
et Claude acheverent la decoration de Denderah et d'Ombos, Caligula
travailla a Coptos, les Antonins a Philae et a Esneh. Les escouades de
manoeuvres qu'on employait en leur nom en savaient encore assez pour
tracer des milliers de bas-reliefs selon les regles d'autrefois. Ce
qu'ils faisaient est mou, disgracieux, ridicule; la routine seule
guidait leur ciseau: c'etait la tradition antique, affaiblie et
degeneree si l'on veut, mais vivante encore et capable de ce
renouvellement. Les troubles qui eclaterent au milieu du IIIe siecle,
les incursions des Barbares, les progres et le triomphe du christianisme
amenerent la suspension des derniers travaux et la dispersion des
derniers ouvriers: ce qui restait de l'art national mourut avec eux.

[Illustration: Fig. 197]
[Illustration: Fig. 198]
[Illustration: Fig. 199]
[Illustration: Fig. 200]
[Illustration: Fig. 201]
[Illustration: Fig. 202]
[Illustration: Fig. 203]
[Illustration: Fig. 204]




CHAPITRE V



LES ARTS INDUSTRIELS


J'ai dit brievement ce que furent les arts nobles; il me reste a parler
des arts industriels. Le gout du beau et l'amour du luxe avaient penetre
de bonne heure toutes les classes de la societe. Vivant ou mort,
l'Egyptien aimait avoir autour de lui et sur lui des bijoux et des
amulettes de prix, des meubles soignes, des ustensiles elegants. Il
voulait que tous les objets a son usage eussent, sinon la richesse de la
matiere, au moins la purete de la forme, et la terre, la pierre, les
metaux, le bois, les produits des pays ou des contrees lointaines,
furent mis a contribution pour contenter ses exigences.


1.--LA PIERRE, LA TERRE ET LE VERRE.


On ne saurait parcourir une galerie egyptienne sans etre surpris du
nombre prodigieux de menues figures en pierre fine qui sont parvenues
jusqu'a nous. On n'y voit pas encore le diamant, le rubis ni le saphir;
mais, a cela pres, le domaine du lapidaire etait aussi etendu qu'il
l'est aujourd'hui et comprenait l'amethyste, l'emeraude, le grenat,
l'aigue-marine, le cristal de roche, la prase, les mille varietes de
l'agate et du jaspe, le lapis-lazuli, le feldspath, l'obsidienne, des
roches comme le granit, la serpentine, le porphyre, des fossiles comme
l'ambre jaune et certaines especes de turquoises, des residus de
secretions animales comme le corail, la nacre, la perle, des oxydes
metalliques comme l'hematite, la turquoise orientale et la malachite.
Le plus grand nombre de ces substances etaient taillees en perles
rondes, carrees, ovales, allongees en fuseau, en poire, en losange.
Enfilees et disposees sur plusieurs rangs, on en fabriquait des
colliers, et c'est par myriades qu'on les ramasse dans le sable des
necropoles, a Memphis, a Erment, pres d'Akhmim et d'Abydos. La
perfection avec laquelle beaucoup d'entre elles sont calibrees, la
nettete de la perce, la beaute du poli, font honneur aux ouvriers; mais
la ne s'arretait pas leur science. Sans autre instrument que la pointe,
ils les faconnaient en mille formes diverses, coeurs, doigts humains,
serpents, animaux, images de divinites. C'etaient autant d'amulettes, et
on les estimait moins peut-etre pour l'agrement du travail que pour les
vertus surnaturelles qu'on leur attribuait. La boucle de ceinture en
cornaline etait le sang d'Isis et lavait les peches de son maitre
(Fig.205). La grenouille rappelait l'idee de la renaissance (Fig.206);
la colonnette en feldspath vert (Fig.207), celle du rajeunissement
divin. L'oeil mystique, l'ouza (Fig.208), lie au poignet ou au bras par
une cordelette, protegeait contre le mauvais oeil, contre les paroles
d'envie ou de colere, contre la morsure des serpents. Le commerce
repandait ces objets dans les regions du monde antique, et plusieurs
d'entre eux, ceux surtout qui representaient le scarabee sacre, furent
imites au dehors par les Pheniciens, par les Syriens, en Grece, en Asie
Mineure, en Etrurie, en Sardaigne. L'insecte s'appelait en egyptien
_khopirrou_, et son nom derivait, croyait-on, de la racine _khopiri_,
devenir. On fit de lui, par un jeu de mots facile a comprendre,
l'embleme de l'existence terrestre et des devenirs successifs de l'homme
dans l'autre monde. L'amulette en forme de scarabee (Fig.209) est donc
un symbole de duree presente ou future; le garder sur soi etait une
garantie contre la mort. Mille significations mystiques decoulerent de
ce premier sens. Chacune d'elles fut rattachee subtilement a l'un des
actes ou des usages de la vie journaliere, et les scarabees se
multiplierent a l'infini. Il y en a de toute matiere et de toute
grandeur, a tete d'epervier, de belier, d'homme, de taureau, les uns
fouilles aussi curieusement sur le ventre que sur le dos, les autres
plats et unis par-dessous, d'autres enfin qui retiennent a peine le
vague contour de l'insecte et qu'on appelle scarabeoides. Ils sont
perces, dans le sens de la longueur, d'un trou par lequel on passait une
mince tige de bois, un fil de bronze ou d'argent, une cordelette pour
les suspendre. Les plus gros etaient comme l'image du coeur. On les
collait sur la poitrine des momies, ailes deployees, et une priere,
tracee sur le plat, adjurait le coeur de ne point porter temoignage
contre le mort au jour du jugement. Pour plus d'efficacite, on joignait
a la formule quelques scenes d'adoration: le disque de la lune acclame
par deux cynocephales sur le corselet, deux Ammon accroupis sur les
elytres, sur le plat la barque solaire, et, sous la barque,
Osiris-momie, accroupi entre Isis et Nephthys qui l'enveloppent de leurs
ailes. Les petits scarabees, apres avoir servi de phylactere, finirent
par n'etre plus que des bijoux sans valeur religieuse, comme les croix
que nos femmes portent au cou en complement de leur toilette. On en
faisait des chatons de bague, les pendeloques d'un collier ou d'une
boucle d'oreille, les perles d'un bracelet. Le plat est souvent nu, plus
souvent orne de dessins creuses dans la masse, sans modele d'aucune
sorte; le relief proprement dit, celui du camee, etait inconnu des
lapidaires egyptiens avant l'epoque grecque. Les sujets n'ont pas ete
encore classes, ni meme recueillis entierement. Ce sont de simples
combinaisons de lignes, des enroulements, des entrelacs sans
signification precise, des symboles auxquels le proprietaire attachait
un sens mysterieux, et que personne, sauf lui, ne pouvait comprendre, le
nom et les titres d'un individu, des cartouches royaux ayant un interet
historique, des souhaits de bonheur, des ejaculations pieuses, des
conjurations magiques. Plusieurs scarabees d'obsidienne et de cristal
remontent a la VIe dynastie. D'autres, assez grossiers et sans ecriture,
sont en amethyste, en emeraude et meme en grenat; ils appartiennent aux
commencements du premier empire thebain. A partir de la XVIIIe dynastie,
on les compte par milliers, et le travail en est d'un fini proportionne
au plus ou moins de durete de la pierre. C'est, du reste, le cas pour
toutes les sortes d'amulettes. Les tetes d'hippopotame, les ames a
visage humain, les coeurs qu'on ramasse a Taoud, au sud de Thebes, sont
a peine ebauches; l'amethyste et le feldspath vert d'ou on les degageait
presentaient a la pointe une resistance, presque invincible. Au
contraire, les boucles de ceinture, les equerres, les chevets en jaspe
rouge, en cornaline et en hematite, sont ciseles jusque dans les
moindres details; les pierres etaient de celles qu'un instrument
mediocre attaque sans difficulte. Le lapis-lazuli est tendre, cassant;
il tient mal ses aretes et semble ne se plier a aucune finesse. Les
Egyptiens y ont faconne pourtant des portraits de deesses, des Isis, des
Nephthys, des Nit, des Sokhit, qui sont de veritables merveilles de
delicatesse. Les reliefs du corps y sont pousses avec autant d'assurance
que s'ils etaient menages dans une matiere moins capricieuse, et les
traits du visage, ne perdent rien a etre etudies a la loupe. La plupart
du temps on a procede d'une autre methode. Au lieu de detailler le
relief, on l'a abrege autant que possible, et on l'a procure par larges
plans contraries, sacrifiant le rendu de chaque partie a l'effet de
l'ensemble. Les saillants et les creux du visage sont accentues
fortement. L'epaisseur du cou, la coupe de la gorge et de l'epaule,
l'etroitesse de la taille, l'evasement des hanches, la rondeur du ventre
sont exageres. Une arete presque tranchante dessine la ligne de la
cuisse et du tibia. Les pieds et les mains sont legerement agrandis.
Tout cela est le produit d'un calcul a la fois hardi et judicieux. Une
reduction mathematiquement exacte du modele n'est pas aussi heureuse
qu'on pourrait croire, lorsqu'il s'agit de sculpter en miniature. La
tete perd son caractere, le cou parait trop faible, le buste n'est plus
qu'un cylindre inegalement bossele, les extremites ne semblent plus
assez solides pour soutenir le poids du corps, les lignes principales ne
se demelent plus du chaos des secondaires. En supprimant le plus des
formes accessoires, et en developpant celles qui contribuent a
l'expression, les Egyptiens ont echappe au danger de ne faire que des
figurines insignifiantes. L'oeil rabat de lui-meme ce qu'il y a de trop
dans ce qu'il voit et suppose le reste. Grace a cette tricherie habile,
telle statuette de divinite, qui mesure a peine trois centimetres, a
presque l'ampleur et la gravite d'un colosse.

[Illustration: Fig. 205]
[Illustration: Fig. 206]
[Illustration: Fig. 207]
[Illustration: Fig. 208]
[Illustration: Fig. 209]

Le mobilier des dieux et celui des morts etaient pour une bonne part en
pierre solide et durable. J'ai signale ailleurs les petits obelisques
funeraires qui proviennent des tombes de l'ancien empire, les bases
d'autel, les steles, les tables d'offrandes. La mode etait de fabriquer
les tables en albatre ou en calcaire au temps des pyramides, en granit
ou en gres rouge sous les rois thebains, en basalte ou en serpentine, a
partir de la XXVIe dynastie; mais la mode n'avait rien d'obligatoire, et
l'on en trouve de toute pierre a toutes les epoques. Quelques-unes ne
sont que des disques plats ou creuses legerement en cuvette. D'autres
sont rectangulaires et etalent, a la partie superieure, des pains, des
vases, des quartiers de boeuf et de gazelle, des fruits sculptes en
relief. Dans celle de Sitou, la libation, au lieu de s'ecouler au
dehors, etait recueillie dans un bassin carre, divise en etages pour
montrer la hauteur de l'eau du Nil dans les reservoirs de Memphis, aux
differentes saisons, vingt-cinq coudees en ete pendant l'inondation,
vingt-trois en automne et au commencement de l'hiver, vingt-deux a la
fin de l'hiver et au printemps. Ces formes diverses pretent peu au beau;
une des tables de Saqqarah est pourtant une oeuvre veritable d'art. Elle
est en albatre. Deux lions debout, accotes, soutiennent une tablette
rectangulaire, inclinee en pente douce; une rigole conduit la libation
dans un vase place entre la queue des deux betes. Les oies en albatre de
Lisht ne manquent pas non plus de merite; elles sont coupees en long par
le milieu et dument evidees en maniere de boite. Celles que j'ai vues
ailleurs, et en general toutes les figures d'offrandes, pains, gateaux,
tetes de boeuf ou de gazelle, grappes de raisin noir en calcaire peint,
sont d'un gout douteux et d'une main maladroite. Elles ne sont pas
d'ailleurs tres frequentes, et je n'en ai guere rencontre en dehors des
tombes de la Ve et de la XIIe dynastie. Les canopes, au contraire,
etaient toujours d'un travail tres soigne. On n'employait que deux
sortes de pierre a les fabriquer, le calcaire et l'albatre; mais les
tetes qui les surmontent etaient souvent en bois peint. Les canopes de
Pepi Ier sont en albatre; en albatre aussi les tetes humaines des
canopes qui appartenaient au roi enterre dans la pyramide meridionale de
Lisht. L'une d'elles est meme d'une finesse d'execution qu'on ne saurait
comparer qu'a celle de la statue de Khafri. Les statuettes funeraires
les plus vieilles que nous ayons jusqu'a present, celles de la XIe
dynastie, sont en albatre, comme les canopes; mais, a partir de la
XIIIe, on en taillait en calcaire fin. Le travail en est de valeur tres
inegale. Quelques-unes sont de veritables chefs-d'oeuvre et nous rendent
la physionomie du mort aussi fidelement qu'une statue pourrait le faire.
Les vases a parfums completaient le mobilier des temples et des tombes.
La nomenclature est loin d'en etre fixee, et la plupart des termes
speciaux, que les textes nous fournissent, restent encore sans
equivalent pour nous. Le grand nombre etait en albatre, tourne et poli:
les uns, disgracieux et lourds (Fig.210); les autres d'une elegance et
d'une diversite de galbe, qui fait honneur a l'esprit inventif des
ouvriers. Ils sont fuseles et pointus par en bas (Fig.211), ou arrondis
de la panse, etroits a la gorge, plats a la base (Fig.212). Ils n'ont
point d'ornements, si ce n'est parfois deux boutons de lotus, en guise
d'anse, deux mufles de lion, une petite tete de femme, qui fait saillie
a la naissance du goulot (Fig.213). Les plus petits n'etaient pas
destines a contenir des liquides, mais des pommades, des onguents
medicinaux, des pates miellees. Une des series les plus importantes
comprend des flacons au ventre rebondi, garnis au cou d'un leger rebord
cylindrique et d'un couvercle plat (Fig.214). Les Egyptiens y mettaient
la poudre d'antimoine avec laquelle ils se noircissaient les sourcils et
les yeux. Cet etui a kohol etait un des objets de toilette le plus
repandu, le seul peut-etre dont l'usage fut commun a toutes les classes
de la societe. La fantaisie s'en melant, on lui donna toute sorte de
formes empruntees a l'homme, aux plantes, aux animaux. C'est un lotus
ouvert, un herisson, un epervier, un singe serrant une colonne contre sa
poitrine ou grimpant le long d'une jarre, une figure grotesque du dieu
Bisou, une femme agenouillee dont le corps evide contenait la poudre,
une jeune fille qui porte une amphore. L'imagination des artistes une
fois lancee dans cette voie ne connut plus de limites, et tout leur fut
bon, le granit, le diorite, la breche et le jade rose, l'albatre, puis
le calcaire tendre, dont le grain se pretait mieux a rendre leurs
caprices, puis une substance plus complaisante et plus souple encore, la
terre peinte et emaillee.

[Illustration: Fig. 210]
[Illustration: Fig. 211]
[Illustration: Fig. 212]
[Illustration: Fig. 213]
[Illustration: Fig. 214]

Si l'art de modeler et de cuire la terre ne s'est pas developpe aussi
pleinement en Egypte qu'il a fait en Grece, ce n'est pas faute de
matiere premiere. La vallee du Nil fournit en abondance une argile fine
et ductile, dont on aurait pu tirer le plus heureux parti si on s'etait
donne la peine de la preparer avec soin; mais on lui prefera toujours
les metaux et la pierre dure pour les objets de luxe, et le potier se
contenta de fournir aux besoins les plus communs du menage ou de la vie
courante. La terre etait prise sans choix, a l'endroit meme ou l'ouvrier
se trouvait pour le moment, mal lavee, mal petrie, puis faconnee au
doigt, sur un tour en bois des plus primitifs, qu'on manoeuvrait avec la
main. La cuisson etait fort inegale. Certaines pieces ont ete a peine
exposees a la flamme et fondent au contact de l'eau; d'autres ont la
durete de la tuile. Les tombes de l'ancien empire renferment chacune
quelques vases d'une pate jaune ou rouge, melee souvent, comme celle des
briques, de paille ou d'herbe finement hachee. Ce sont des jarres de
forte taille, sans pied, ni anse, a la panse ovoide, au col bas, a
l'orifice largement ouvert et borde d'un bourrelet, des marmites et des
pots de menage ou l'on emmagasinait les provisions du mort, des coupes
plus ou moins profondes, des assiettes a fond plat, semblables a celles
que les fellahs emploient aujourd'hui encore, parfois meme des services
de table ou de cuisine en miniature, destines a remplacer les services
de grandeur naturelle, trop couteux pour les pauvres gens. La surface
est rarement vernie, rarement polie et lustree, le plus souvent
recouverte d'une couche uniforme de peinture blanchatre, qui n'a point
recu le coup de feu et se detache au moindre choc. Aucun dessin a la
pointe, aucun ornement en creux ou en relief, aucune inscription, mais,
autour du col, les traces de quatre ou cinq filets paralleles noirs,
rouges ou jaunes. Les poteries des premieres dynasties thebaines que
j'ai recueillies a El-Khozam et a Gebelein sont plus soignees
d'execution que celles des dynasties memphites. Elles se repartissent en
deux classes. La premiere comprend des vases a panse lisse et nue, noire
par en bas, rouge sombre par en haut. L'examen des cassures montre que
la couleur etait melee a la pate pendant le brassage: les deux zones,
preparees separement, etaient soudees ensuite de facon assez
irreguliere, puis glacees uniformement. La seconde classe contient des
vases de formes tres variees, souvent bizarres, d'une terre rouge ou
jaune terne, grands cylindres fermes par un bout, plats, oblongs,
rappelant la coupe d'un bateau, burettes conjuguees, deux a deux, mais
ne communiquant pas ensemble (Fig.215). L'ornementation est repandue
sur toute la surface et consiste d'ordinaire en raies droites, tirees
parallelement l'une a l'autre ou entre-croisees, en lignes ondees, en
rangees de points ou de petites croix combinees avec les lignes, le tout
en blanc quand le fond est rouge, en rouge brun quand il est jaune ou
blanchatre. De temps en temps, des figures d'hommes ou d'animaux
s'intercalent au milieu des combinaisons geometriques. Le dessin en est
rude, presque enfantin, et c'est a peine si l'on y reconnait des
troupeaux d'antilopes ou des scenes de chasse a la gazelle. Les
manoeuvres qui produisaient ces esquisses grossieres etaient pourtant
contemporains des artistes qui decoraient les grottes de Beni-Hassan.
Pour la periode des grandes conquetes, les tombeaux thebains nous ont
fourni de pleins musees de poteries, malheureusement assez peu
interessantes. D'abord des figurines funeraires, rapidement modelees a
la main dans des galettes d'argile allongees. Un peu de terre pince
entre les doigts, et le nez sort de la masse; deux pastilles et deux
moignons ajoutes apres coup representent les yeux et les bras. Les plus
soignees ont ete faconnees dans des moules en terre cuite dont nous
possedons de nombreux specimens. Elles etaient generalement coulees
d'une seule piece, puis retouchees legerement, cuites, peintes, au
sortir du four, en rouge, en jaune et en blanc, chargees enfin
d'hieroglyphes a la pointe ou au pinceau. Plusieurs sont d'un style tres
fin et egalent presque les figurines en calcaire: celles du scribe
Hori, conservees au musee de Boulaq, ont environ quarante centimetres de
haut et montrent ce que les Egyptiens auraient pu faire en ce genre
s'ils avaient voulu s'y adonner. Les cones funeraires etaient des objets
de pure devotion, que l'art le plus consomme n'aurait pas reussi a
rendre elegants. Figurez-vous une masse de terre conique, etiree de
long, timbree a la base d'un cachet sur lequel etaient imprimes le nom,
la filiation, les titres du possesseur, et enduite jusqu'a la pointe
d'une couche de couleur blanchatre: c'etaient des simulacres de pains
d'offrandes, destines a nourrir le mort eternellement. Beaucoup des
vases qu'on deposait dans la tombe sont peints en imitation d'albatre,
de granit, de basalte, de bronze ou meme d'or, et sont la contrefacon a
bon marche des vases en matieres precieuses que les riches donnaient aux
momies. Parmi ceux qui ont servi a contenir de l'eau et des fleurs,
quelques-uns sont revetus de dessins au trait rouge et noir (Fig.216),
cercles et rubans concentriques (Fig.217), meandres, emblemes religieux
(Fig.218), lignes croisees simulant des filets a mailles etroites,
cordons de fleurs ou de boutons, tiges chargees de feuilles qui
descendent du goulot sur la panse ou remontent de la panse au goulot:
ceux du tombeau de Sennotmou avaient, sur l'une des faces, un large
collier, analogue au collier des momies, et peint des plus vives
couleurs pour imiter les fleurs naturelles ou les emaux. Les canopes en
terre cuite, rares a la XVIIe dynastie, deviennent de plus en plus
frequents a mesure que Thebes s'appauvrit. Les tetes qui les recouvrent
sont ordinairement jolies de coupe et d'expression, surtout la tete
humaine. Modelees a la main, evidees pour diminuer le poids, puis cuites
longuement, on les revetait chacune des couleurs particulieres au genie
qu'elles representaient. Vers la XXe dynastie, l'usage s'etablit d'y
enfermer le corps des animaux sacres. Ceux qu'on trouve pres d'Akhmim
contenaient des chacals et des eperviers; ceux de Saqqarah, des
serpents, des rats embaumes, des oeufs; ceux d'Abydos, des ibis. Les
derniers sont de beaucoup les plus beaux. La deesse protectrice Khouit
etend ses ailes sur la panse, tandis qu'Hor et Thot presentent la
bandelette et le vase a onguent: le tout est en bleu et rouge sur fond
blanc. A partir de l'epoque grecque, la pauvrete augmentant toujours, la
fabrication s'etendit des canopes aux cercueils. L'isthme de Suez,
Ahnas-el-Medineh, le Fayoum, Assouan, la Nubie, possedent des necropoles
entieres ou l'on ne rencontre que des sarcophages en terre cuite.
Plusieurs ont l'apparence des caisses oblongues, arrondies aux deux
bouts, au couvercle en dos d'ane. Celles qui ont encore la forme humaine
sont de style barbare. La tete est surmontee d'une sorte de boudin qui
simule l'ancienne coiffure egyptienne, les traits du visage sont
indiques en deux ou trois coups de pouce ou d'ebauchoir: deux petites
pelotes, appliquees gauchement sur la poitrine, marquent un cercueil de
femme. Meme en ces derniers temps de la civilisation egyptienne, les
pieces les plus grossieres sont les seules qui gardent la teinte
naturelle de la terre. La, comme ailleurs, on la cachait presque
toujours sous une couche de couleur ou d'email richement colore.

[Illustration: Fig. 215]
[Illustration: Fig. 216]
[Illustration: Fig. 217]
[Illustration: Fig. 218]

Le verre a ete connu en Egypte de toute antiquite. La fabrication en est
representee dans quelques tombeaux, plusieurs milliers d'annees avant
notre ere (Fig.219). L'ouvrier, assis devant le foyer, recueillait au
bout de sa canne une petite quantite de matiere en fusion, et la
soufflait prudemment, en ayant soin de la maintenir a la flamme pour
l'empecher de durcir pendant l'operation. L'analyse chimique montre que
le verre egyptien avait a peu pres la meme composition que le notre;
mais il renferme, outre la silice, la chaux, l'alumine, la soude, des
quantites relativement considerables de substances etrangeres, cuivre,
oxyde de fer et de manganese, dont on ne savait pas le debarrasser.

[Illustration: Fig. 219]

Aussi n'est-il presque jamais d'une teinte tres pure; il a une nuance
incertaine qui tire sur le jaune ou sur le vert. Certaines pieces, de
mauvaise fabrication, se sont decomposees dans toute leur epaisseur, et
tombent, a la moindre pression, en lamelles ou en poussiere irisee.
D'autres n'ont pas trop souffert du temps ou de l'humidite, mais elles
sont striees et pleines de bulles. D'autres enfin, mais peu, sont d'une
homogeneite et d'une limpidite parfaites. La vogue ne s'attachait pas,
comme chez nous, aux verres incolores; elle etait aux verres de couleur,
opaques ou transparents. On les teignait en melant des oxydes
metalliques aux ingredients ordinaires, du cuivre et du cobalt pour les
bleus, du cuivre pour les verts, du manganese pour les violets et pour
les bruns, du fer pour les jaunes, du plomb ou de l'etain pour les
blancs. Une variete de rouge haricot renferme trente pour cent de bronze
et s'enveloppe d'une couche de vert-de-gris sous l'influence de
l'humidite. Toute cette chimie etait empirique et de pur instinct. Les
ouvriers trouvaient autour d'eux les elements necessaires, ou les
recevaient du dehors, et s'en servaient tels quels, sans etre toujours
assures d'obtenir l'effet qu'ils recherchaient: beaucoup de leurs
combinaisons les plus harmonieuses etaient dues au hasard, et ils ne
pouvaient pas les reproduire a volonte. Les masses qu'ils obtenaient de
la sorte atteignaient parfois des dimensions considerables: les auteurs
classiques nous parlent de steles, de cercueils, de colonnes d'une seule
piece. A l'ordinaire, on n'employait le verre qu'a la fabrication des
petits objets, surtout a la contrefacon des pierres fines. Si peu
couteuses qu'elles fussent sur les marches de l'Egypte, elles n'etaient
pas accessibles a tout le monde. Les verriers imiterent l'emeraude, le
jaspe, le lapis-lazuli, la cornaline, et cela avec une telle perfection
que nous sommes souvent embarrasses aujourd'hui pour distinguer les
pierres vraies des fausses. On les coulait dans des moules en pierre ou
en calcaire a la forme qu'on voulait, perles, disques, anneaux,
pendeloques de colliers, rubans et baguettes etroites, plaques chargees
d'hommes ou d'animaux, images de dieux et de deesses. On en faisait des
yeux et des sourcils pour le visage des statues en pierre ou en bronze,
des bracelets pour leurs poignets, on les sertissait dans le creux des
hieroglyphes, on les decoupait en hieroglyphes, on en composait des
inscriptions entieres qu'on encadrait dans le bois, dans la pierre ou
dans le metal. Les deux caisses ou reposait la momie de Notemit, mere du
pharaon Hrihor-Siamon, sont decorees de cette maniere. Une feuille d'or
les recouvre en entier, a l'exception de la coiffure et de quelques
Details: les textes et les parties principales de l'ornementation sont
formes d'emaux, dont les teintes vives se detachent sur le ton mat de
l'or. Les momies du Fayoum etaient enduites de platre ou de stuc, ou
L'on incrustait les scenes et les legendes qu'on se contentait de
peindre partout ailleurs. Les plus grandes etaient composees de
plusieurs morceaux de verre, rapportes et retouches au ciseau a
l'imitation d'un bas-relief. Ainsi, la deesse Mait a les nus, la face,
les mains, les pieds, en bleu turquoise, la coiffure en bleu tres
sombre, la plume en filets alternativement bleus et jaunes, la robe en
rouge haricot. Sur le naos en bols, recemment decouvert dans le
voisinage de Daphne, et sur un fragment de cercueil du musee de Turin,
les hieroglyphes en verre multicolore ressortent directement sur le fond
sombre du bois. Le tout forme un ensemble d'un eclat et d'une richesse a
peine concevables. Verres filigranes, verres graves et tailles, verres
soudes, verres simulant le bois, la paille, la corde, les Egyptiens
n'ont rien ignore. J'ai eu entre les mains une regle carree, formee de
baguettes multicolores agglutinees, et dont la tranche laissait lire le
cartouche d'un des Amenemhat: le motif se prolongeait dans la masse, et,
a quelque endroit de la hauteur qu'on le coupat, le cartouche
reparaissait. Les verres a miniatures remplissent presque a eux seuls
une vitrine entiere du musee de Boulaq. Ici, c'est un singe a quatre
pattes, qui flaire un gros fruit pose a terre. La, un portrait de femme,
dessine de face, sur fond blanc ou vert d'eau encadre de rouge. La
plupart des plaques ne representent que des rosaces, des etoiles, des
fleurs isolees ou mariees en bouquet. Une des plus petites porte un
boeuf Apis, a la robe blanche et noire, debout, marchant: le travail en
est si delicat qu'il ne perd rien a etre examine a la loupe. La plupart
des objets de ce genre ne sont pas anterieurs a la premiere dynastie
saite; mais les fouilles executees a Thebes ont prouve que, des le Xe
siecle avant notre ere, le gout et, par suite, la fabrication des verres
multicolores etaient chose commune en Egypte. On a recueilli, a
Gournet-Murrai et a Sheikh-Abd-el-Gournah, non seulement les amulettes a
l'usage des morts, colonnettes, coeurs, yeux mystiques, hippopotames
debout sur leurs pattes de derriere, canards accouples, en pates bleues,
rouges, jaunes, melangees, mais des vases du type de ceux qu'on est
accoutume a considerer comme etant de travail phenicien et cypriote.
Voici, par exemple, une petite oenochoe en verre bleu clair semi-opaque
(Fig.220): l'inscription au nom de Thoutmos III, les oves du goulot et
les palmes de la panse sont traces en jaune. Voici encore une ampoule
lenticulaire, haute de huit centimetres (Fig.221), a fond bleu marin
d'une intensite et d'une purete admirables, sur lequel un semis de
feuilles de fougere s'enleve en jaune, d'un trait fin et hardi; deux
petites anses vert clair s'attachent au col et un filet jaune court sur
le rebord du goulot. Une amphore de meme taille est d'un vert olive
profond et demi-transparent (Fig.222). Une ceinture de chevrons bleus
et jaunes, saisis entre quatre lignes jaunes, lui serre la panse a
l'endroit le plus large; les anses sont vert clair et le filet est bleu
tendre. La princesse Nsikhonsou avait a cote d'elle, dans la cachette de
Deir-el-Bahari, des gobelets de travail analogue, sept en pate unie vert
clair, jaune, bleue, quatre en une pate noire mouchetee de blanc, un
seul enveloppe de feuilles de fougere multicolores, disposees sur deux
rangs (Fig.223). Les manufactures etaient donc en pleine activite des
le temps des grandes dynasties thebaines. Des monceaux de scories,
melees a des rebuts de cuisson, marquent encore, au Ramesseum, a El-Kab,
sur le tell d'Ashmounein, la place ou leurs fourneaux s'allumaient.

[Illustration: Fig. 220]
[Illustration: Fig. 221]
[Illustration: Fig. 222]
[Illustration: Fig. 223]

Les Egyptiens emaillaient la pierre. La moitie au moins des scarabees,
des cylindres et des amulettes que renferment nos musees, sont en
calcaire, en schiste, en lignite, revetus d'une glacure coloree.
L'argile ordinaire ne leur paraissait pas sans doute appropriee a ce
genre de decoration. Ils la remplacaient par plusieurs sortes de terre,
l'une blanche et sableuse, l'autre bise et fine, produite par la
Pulverisation d'un calcaire special, qu'on trouve en abondance aux
environs de Qeneh, de Louxor et d'Assouan, une troisieme rougeatre et
melee de gres en poudre et de brique pilee. Ces substances diverses sont
bien connues sous les noms egalement inexacts de _porcelaines_ ou
_faiences egyptiennes_. Les plus anciennes, a peine lustrees, sont
couvertes d'un enduit excessivement mince, sauf dans le creux des
hieroglyphes et des figures, ou la matiere vitreuse accumulee tranche,
par son aspect luisant, sur le ton mat des parties environnantes. Le
vert est de beaucoup la couleur la plus frequente sous les anciennes
dynasties; mais le jaune, le rouge, le brun, le violet, le bleu,
n'etaient point dedaignes. Le bleu l'emporta dans les manufactures
thebaines, des les premieres annees du moyen empire. C'est, d'ordinaire,
un bleu brillant et doux, imitant la turquoise ou le lapis-lazuli. Le
musee de Boulaq possedait jadis trois hippopotames de cette nuance,
decouverts a Drah-aboul-Neggah, dans la tombe d'un Entouf. Un etait
couche, les deux autres sont debout dans un marais, et le potier a
dessine sur leur corps, a l'encre noire, des fourres de roseaux et de
lotus au milieu desquels volent des oiseaux et des papillons (Fig.224).
C'etait une maniere de montrer la bete dans son milieu naturel. Le bleu
en est profond, eclatant, et il faut descendre vingt siecles d'un coup
pour en retrouver d'aussi pur, parmi les statuettes funeraires qui
proviennent de Deir-el-Bahari. Le vert reparait avec les dynasties
saites, plus pale qu'aux anciennes epoques. Il domine dans le nord de
l'Egypte, a Memphis, a Bubaste, a Sais, mais sans eliminer entierement
le bleu. Les autres nuances n'ont ete d'usage courant que pendant quatre
ou cinq siecles, d'Ahmos Ier aux Ramessides. C'est alors, mais alors
seulement, qu'on voit se multiplier les _Repondants_ a vernis blanc ou
rouge, les fleurs de lotus et les rosaces jaunes, rouges et violettes,
les boites a kohol bariolees. Les potiers du temps d'Amenhotpou III
avaient un gout particulier pour les tons gris et violets. Les olives au
nom de ce pharaon et des princesses de sa famille portent des
hieroglyphes en bleu leger sur un fond mauve des plus delicats. Le
vase de la reine Tii, au musee de Boulaq, est d'un gris mele de bleu;
il a, autour du goulot, des ornements et des legendes en deux couleurs.
La fabrication des emaux multicolores parait avoir atteint son plus
grand developpement sous Khouniaton: du moins est-ce a Tell-Amarna que
j'en ai trouve les modeles les plus fins et les plus legers, des bagues
jaunes, vertes, violettes, des fleurettes blanches ou bleues, des
poissons, des luths, des grenades, des grappes de raisin. Telle
figurine d'Hor a le corps bleu et la face rouge; tel chaton de bague
porte, sur une surface bleu clair, le nom du roi reserve en violet. Si
restreint que soit l'espace, les tons divers ont ete poses avec une
telle surete de main qu'ils ne se confondent jamais, mais tranchent
vivement l'un sur l'autre. Un vase a poudre d'antimoine, cisele et monte
sur un pied a jour, est glace de rouge brun (Fig.225). Un autre, qui a
la forme d'un epervier mitre, est bleu, rehausse de taches noires; il
appartenait jadis au roi Ahmos Ier. Un troisieme, creuse dans un
herisson de bonne volonte, est d'un vert chatoyant (Fig.226). Une tete
de pharaon, d'un bleu mat, porte une coiffure rayee de bleu sombre. Si
belles que soient ces pieces, le chef-d'oeuvre de la serie est la
statuette du premier prophete d'Amon Ptahmos, a Boulaq. Les hieroglyphes
et les details du maillot funeraire ont ete graves en relief, sur un
fond blanc d'une egalite admirable, puis remplis d'emaux. Le visage et
les mains sont bleu turquoise, la coiffure est jaune a raies violettes,
violets egalement sont les caracteres de l'inscription et le vautour qui
deploie ses ailes sur la poitrine. Le tout est harmonieux, brillant,
leger: aucune bavure n'emousse la purete des contours ou la nettete des
traits.

[Illustration: Fig. 224]
[Illustration: Fig. 225]
[Illustration: Fig. 226]

La poterie emaillee fut commune en tous temps. Les tasses a pied
(Fig.227), les bols bleus, arrondis du fond et ornes d'yeux mystiques,
de lotus, de poissons (Fig.228), de palmes a l'encre noire, sont en
general de la XVIIIe, de la XIXe ou de la XXe dynastie. Les ampoules
lenticulaires, a vernis verdatre, garnies de rangs de perles ou d'oves
sur la tranche, de colliers sur la panse, et flanquees de deux singes
accroupis en guise d'anses, appartiennent toutes, ou peu s'en faut, au
regne d'Apries et d'Amasis (Fig.229). Manches de sistre, coupes, vases
a boire en forme de lotus a demi epanoui, plats, ecuelles de table, les
Egyptiens aimaient cette vaisselle fraiche au toucher, agreable a l'oeil
et facile a tenir propre. Poussaient-ils le gout de l'email jusqu'a en
recouvrir les murs memes de leurs maisons? Rien ne permet de l'affirmer
ou de le nier avec certitude, et les quelques exemples que nous avons de
ce mode de decoration proviennent tous d'edifices royaux. On lit le
prenom et la banniere de Pepi Ier sur une brique jaune, les noms de
Ramses III sur une verte, ceux de Seti Ier et de Sheshonq sur des
fragments rouges et blancs. Une des chambres de la pyramide a degres de
Saqqarah avait garde jusqu'au commencement du siecle sa parure de
faience (Fig.230). Elle etait revetue aux trois quarts de plaques
vertes, oblongues, legerement convexes au dehors, mais plates a la face
interne (Fig.231); une saillie carree, percee d'un trou, servait a les
assembler par derriere, sur une seule ligne horizontale, au moyen d'une
baguette de bois. Les trois bandes qui encadraient la porte du fond sont
historiees aux titres d'un pharaon mal classe des premieres dynasties
memphites. Les hieroglyphes s'enlevent en bleu, en rouge, en vert, en
jaune, sur un ton chamoise. Vingt siecles plus tard, Ramses III essaya
d'un genre nouveau a Tell-el-Yahoudi. Cette fois ce n'est plus d'une
seule chambre, c'est d'un temple entier qu'il s'agit. Le noyau de la
batisse etait en calcaire et en albatre; mais les tableaux, au lieu
d'etre sculptes comme a l'ordinaire, etaient en une sorte de mosaique,
ou la pierre decoupee et la terre vernissee se combinaient a parties
presque egales. L'element le plus frequemment repete est une rondelle en
frite sableuse, revetue d'un enduit bleu ou gris, sur lequel se
detachent en nuance creme des rosaces simples, (Fig.232) ou encadrees
de dessins geometriques (Fig.233), des toiles d'araignees, des fleurs
ouvertes. Le bouton central est en relief, les feuilles et les reseaux
sont incrustes dans la masse. Ces rondelles, dont le diametre varie d'un
a dix centimetres, etaient fixees a la paroi au moyen d'un ciment tres
fin. On les employait a dessiner des ornements tres divers,
enroulements, rinceaux, filets paralleles, tels qu'on les voit sur un
pied d'autel et sur une base de colonne conserves a Boulaq. Les
cartouches etaient en general d'une seule piece, ainsi que les figures:
les details, creuses ou modeles sur la terre avant la cuisson, etaient
ensuite recouverts chacun du ton qui lui appartenait. Les lotus et les
feuillages qui couraient sur le soubassement ou le long des corniches
etaient au contraire formes de morceaux independants: chaque couleur est
une piece decoupee de maniere a s'ajuster exactement aux pieces voisines
(Fig.234). Le temple avait ete exploite au commencement du siecle, et
le Louvre possedait, depuis Champollion, des figures de prisonniers qui
en proviennent. Ce qui en restait a ete demoli, il y a quelques annees,
par les marchands d'antiquites, et les debris en sont disperses un peu
partout. Mariette en recueillit a grand'peine les fragments les plus
importants, le nom de Ramses III, qui nous donne la date de la
construction, des bordures de lotus et d'oiseaux a mains humaines
(Fig.235), des tetes d'esclaves negres (Fig.236) ou asiatiques. La
destruction de ce monument est d'autant plus facheuse que les Egyptiens
n'ont pas du en edifier beaucoup du meme type. La brique emaillee, le
carreau, la mosaique d'email se gatent aisement: c'etait la un vice
redhibitoire pour un peuple epris de force et d'eternite.

[Illustration: Fig. 227]
[Illustration: Fig. 228]
[Illustration: Fig. 229]
[Illustration: Fig. 230]
[Illustration: Fig. 231]
[Illustration: Fig. 232]
[Illustration: Fig. 233]
[Illustration: Fig. 234]
[Illustration: Fig. 235]
[Illustration: Fig. 236]



2.--LE BOIS, L'IVOIRE, LE CUIR
ET LES MATIERES TEXTILES.


L'ivoire, l'os, la corne sont assez rares dans les musees: ce n'est pas
une raison pour croire que les Egyptiens n'en aient pas tire bon parti.
La corne ne dure guere: certains insectes en sont tres friands et la
detruisent en fort peu de temps. L'os et l'ivoire perdent aisement leur
consistance et deviennent friables. Les Egyptiens connaissaient les
elephants de toute antiquite; peut-etre meme les ont-ils rencontres dans
la Thebaide, au moment ou ils s'y installerent, car le nom de l'ile
d'Elephantine est ecrit avec l'image d'un de ces animaux, des la Ve
dynastie. L'ivoire leur arrivait des regions du haut Nil par dents et
par demi-dents. Ils le teignaient a volonte en vert ou en rouge, mais
lui laissaient le plus souvent sa teinte naturelle et l'employaient
beaucoup en menuiserie, pour incruster des chaises, des lits et des
coffrets; ils en fabriquaient aussi des des a jouer, des peignes, des
epingles a cheveux, des ustensiles de toilette, des cuillers d'un
travail delicat (Fig.237), des etuis a collyre creuses dans une colonne
surmontee d'un chapiteau, des encensoirs formes d'une main qui supporte
un godet en bronze ou bruler des parfums, des boumerangs couverts au
trait de divinites et d'animaux fantastiques. Quelques-uns de ces objets
sont de veritables oeuvres d'art: ainsi, a Boulaq, un manche de poignard
qui represente un lion, les reliefs plaques sur la boite a jeu de Touai,
qui vivait a la fin de la XVIIe dynastie, une figurine de la Ve dynastie
malheureusement mutilee, mais qui garde encore des traces de couleur
rose, et la statue en miniature d'Abi, qui mourut sous la XIIIe. Elle
est juchee majestueusement sur une colonne en campane. Le personnage
regarde droit devant lui, d'un air majestueux que ses oreilles tres
ecartees de la tete rendent tant soit peu comique. La touche est large
et spirituelle. Le morceau pourrait etre compare sans trop de
desavantage aux bons ivoires italiens de la Renaissance.

[Illustration: Fig. 237]

L'Egypte ne nourrit pas beaucoup d'arbres, encore la plupart de ceux
qu'elle produit sont-ils impropres a la sculpture. Les deux especes les
plus repandues, le palmier et le doum, sont d'une fibre grossiere et par
trop inegale. Quelques varietes de sycomore et d'acacia ont seules un
corps dont le grain souple et fin se prete au travail du ciseau. Le bois
n'en etait pas moins la matiere favorite des sculpteurs qui voulaient
faire vite et a bon marche. Ils le choisissaient parfois pour des
oeuvres d'importance, telles que les supports du double, et nous jugeons
par le Sheikh-el-beled de quelle hardiesse et de quelle ampleur ils
savaient le traiter. Mais les billots ou les poutres dont ils
disposaient avaient rarement la longueur et la largeur suffisante pour
qu'on en tirat une statue d'une seule piece. Le Sheikh-el-beled
lui-meme, qui cependant n'est pas de grandeur naturelle, est un
assemblage de morceaux tenus par des chevilles carrees. On s'accoutuma
donc a ramener les sujets qu'on voulait executer en bois a des
proportions telles qu'on put les tailler tout entiers dans un meme bloc;
sous les dynasties thebaines, les statues d'autrefois sont devenues des
statuettes. L'art ne perdit rien a cette decroissance, et plus d'une
parmi ces figurines est comparable aux plus beaux ouvrages de l'ancien
empire. La meilleure peut-etre est au musee de Turin, et appartient a la
XXe dynastie. Elle represente une fillette sans vetement qu'une ceinture
etroite passee sur les reins. Elle est encore a cet age indecis ou le
sexe n'est pas developpe et ou les formes tiennent a la fois du garcon
et de la femme. La tete est d'une expression douce et mutine: c'est, a
trente siecles de distance, le portrait de ces gracieuses filles
d'Elephantine qui se promenent nues sous le regard des etrangers, sans
gene et sans impudeur. Trois petits hommes du musee de Boulaq sont
probablement contemporains de la figurine de Turin. Ceux-la sont revetus
du costume d'apparat et ce n'est que justice, car l'un d'eux etait le
favori du roi, Hori, surnomme Ra. Ils marchent droit, d'un mouvement
calme et mesure, le buste bien efface, la tete haute: l'expression de
leur physionomie est maligne et rusee. Un officier (Fig.238), qui a
pris sa retraite au Louvre, est en demi-costume militaire du temps
d'Amenhotpou III et de ses successeurs: perruque legere, sarrau collant
a manches courtes, pagne bridant sur la hanche, descendant a peine
jusqu'a mi-cuisse et garni sur le devant d'une piece d'etoffe bouffante,
gaufree dans le sens de la longueur. Il a pour voisin un pretre
(Fig.239) coiffe de petites meches etagees, vetu de la jupe longue
tombant a mi-jambe et s'etalant en une sorte de tablier plisse. Il
supporte a deux mains un insigne divin, consistant en une tete de belier
surmontee du disque solaire, le tout emmanche au bout d'une hampe
solide. Officier et pretre sont peints en brun rouge, a l'exception des
cheveux qui sont noirs, de la cornee des yeux qui est blanche et de
l'insigne divin qui est jaune. Chose curieuse, leur camarades de
vitrine, la petite dame Nai, est peinte comme eux en rouge et non en
jaune, qui est la couleur reglementaire des femmes en Egypte (Fig.240).
Elle est prise dans un peignoir collant, garni de haut en bas d'une
broderie en fil blanc. Elle porte au cou un collier d'or a trois rangs,
et aux poignets des bracelets d'or, sur la tete une perruque dont les
tresses descendent jusqu'a la naissance de la gorge. Le bras droit pend
le long du corps, et la main tenait un objet, probablement un miroir en
metal, qui a disparu: le bras gauche est replie sur la poitrine, et la
main serre une tige de lotus dont le bouton pointe entre les seins. Le
corps est souple et bien fait, la gorge jeune, droite et peu developpee,
la face large et souriante avec une expression de douceur et de
vulgarite. L'artiste n'a pas su eviter la lourdeur dans l'agencement de
la coiffure, mais le buste est modele avec une elegance chaste, la robe
dessine les formes sans les exposer trop indiscretement, le geste par
lequel la jeune femme ramene la fleur sur sa poitrine est rendu avec
finesse et naturel. Ce sont la des portraits, et, comme les modeles
n'etaient pas d'ordre tres releve, on peut supposer qu'ils ne s'etaient
pas adresses pour les avoir aux faiseurs en renom: ils avaient eu
recours a des ouvriers sans pretention, mais la science de la forme et
la surete de l'execution sont bien propres a prouver jusqu'a quel point
l'influence de la grande ecole de sculpture qui florissait alors a
Thebes s'exercait fortement, meme sur les gens de metier.

[Illustration: Fig. 238]
[Illustration: Fig. 239]
[Illustration: Fig. 240]

Elle est plus sensible encore quand on etudie l'attirail de la toilette
et le mobilier proprement dit. Ce ne serait pas petite affaire que de
passer en revue tous les menus ustensiles de parure feminine, auxquels
la fantaisie des artistes donnait une forme ingenieuse et spirituelle.
Les manches de miroir representent le plus souvent une tige de lotus ou
de papyrus, surmontee d'une fleur epanouie d'ou sort le disque de metal
poli; quelquefois une jeune fille nue ou vetue d'une chemise etroite le
tient en equilibre sur sa tete. Les epingles a cheveux se terminent en
serpent love, en museau de chacal, de chien, en bec d'epervier. La
pelote dans laquelle elles sont plantees est un herisson ou une tortue,
dont la carapace est percee de trous selon un dessin regulier. Les
chevets, sur lesquels on appuyait la tete pour dormir, etaient decores
de reliefs empruntes aux mythes de Bisou et de Sokhit: la tete
grimacante du dieu s'etale sur les bas cotes ou sur la base. Mais c'est
surtout dans l'execution des cuillers a parfum ou des etuis a collyre
que brille le genie inventif des ouvriers. On se servait des cuillers
pour manier, sans trop se salir, soit des essences, soit des pommades,
soit les fards de differentes couleurs dont hommes et femmes se
teignaient les joues, les levres, le bord et le dessous des yeux, les
ongles, la paume des mains. Les motifs sont empruntes generalement a la
faune ou a la flore du Nil. Un des etuis de Boulaq a la figure d'un veau
couche, creuse pour servir de boite: la tete et le dos de l'animal
s'enlevent et font couvercle. Une cuiller du meme musee represente un
chien qui se sauve, emportant un enorme poisson dans sa gueule: le corps
du poisson est le bol de la cuiller (Fig.241). L'autre est un cartouche
qui jaillit d'un lotus epanoui, un fruit de lotus pose sur un bouquet de
fleurs (Fig.242) ou un simple recipient triangulaire (Fig.243) flanque
de deux boutons. Les plus soignees combinent avec ces donnees la figure
humaine. Une jeune fille nue, sauf une ceinture qui lui serre les
hanches, nage, tenant la tete bien hors de l'eau (Fig.244); ses deux
bras allonges poussent un canard creuse en boite, et dont les deux
ailes, s'ecartant a volonte, tiennent lieu de couvercle. Au Louvre,
c'est encore une jeune fille (Fig.245), mais perdue dans les lotus et
qui cueille un bouton. Une botte de tiges, d'ou s'echappent deux fleurs
epanouies, reunit le manche au bol de la cuiller, dont l'ovale tourne sa
partie ronde au dehors, sa pointe a l'interieur. Ailleurs, la jeune
fille (Fig.246) est encadree entre deux tiges fleuries et marche en
jouant de la guitare a long manche. Ailleurs encore, la musicienne est
debout sur une barque (Fig.247) ou est remplacee par une porteuse
d'offrandes. Parfois enfin, c'est un esclave qui s'avance, courbe sous
le poids d'un enorme sac. Tous ces personnages ont chacun leur
physionomie et leur age caracterises nettement.

[Illustration: Fig. 241]
[Illustration: Fig. 242]
[Illustration: Fig. 243]
[Illustration: Fig. 244]
[Illustration: Fig. 245]
[Illustration: Fig. 246]
[Illustration: Fig. 247]

La cueilleuse de lotus est bien nee, comme l'indique sa chevelure nattee
avec soin et la jupe plissee dont elle est habillee. Les dames thebaines
etaient vetues de long, et celle-la ne s'est troussee haut qu'afin de
pouvoir marcher par les roseaux sans mouiller ses vetements. Au
contraire, les deux musiciennes et la nageuse sont de condition
inferieure ou servile. Deux d'entre elles n'ont qu'une ceinture, la
troisieme a un jupon court lie negligemment. La porteuse d'offrandes
dont on affublait les enfants. C'est une de ces adolescentes minces et
fluettes, comme on en voit beaucoup encore chez les fellahs des bords du
Nil, et sa nudite ne l'empeche pas d'etre de naissance ingenue; les
enfants nobles ne commencaient a prendre le costume de leur sexe que
vers l'age de puberte. Enfin l'esclave (Fig.249), avec ses levres
epaisses, son nez plat, sa machoire lourde et bestiale, son front
deprime, sa tete glabre en pain de sucre, est evidemment la caricature
d'un prisonnier etranger. La mine abrutie avec laquelle il s'en va
pliant sous le faix a ete fort bien saisie, et les saillies anguleuses
du corps, le type de la tete, l'agencement des diverses parties,
rappellent l'aspect general des terres cuites grotesques de l'Asie
Mineure. Tous les details de nature groupes autour du sujet principal
et qui l'encadrent, la forme des fleurs et des feuilles, l'espece des
oiseaux, sont rendus avec un grand amour de l'exactitude et avec un
certain esprit. Des trois canards que la porteuse d'offrandes a lies par
les pattes et laisse pendre a son bras, deux se sont resignes a leur
sort et sont la ballants, le cou tendu, l'oeil ouvert; le troisieme
releve la tete et bat de l'aile pour protester. Les deux oiseaux d'eau
perches sur les lotus ecoutent, au repos et le bec sur le jabot, la
joueuse de luth. L'experience leur a appris qu'il ne faut pas se
deranger pour des chansons et qu'une jeune fille n'est a craindre qu'a
la condition d'etre armee. La vue d'un arc et d'une fleche les met en
fuite dans les bas-reliefs, comme de nos jours la vue d'un fusil fait
s'envoler une bande de pies. Les Egyptiens connaissaient a merveille les
habitudes des animaux et se sont plu a les reproduire exactement.
L'observation de tous les menus faits etait devenue instinctive chez
eux, et donnait aux moindres productions de leurs mains ce caractere de
realite dont nous sommes frappes aujourd'hui.

[Illustration: Fig. 248]
[Illustration: Fig. 249]

Les meubles n'etaient pas plus nombreux dans l'Egypte ancienne qu'ils ne
sont dans l'Egypte actuelle. Chez les pauvres, quelques nattes et des
huches en terre battue. Chez les gens de la classe moyenne, des coffrets
a linge et des escabeaux. Chez les riches seuls, des lits, des
fauteuils, des divans, des tables: armoires, buffets, dressoirs,
commodes, la plupart des pieces qui composent notre mobilier etaient
inconnus. L'art du menuisier n'en etait pas moins porte a un haut degre
de perfection des les anciennes dynasties. Les ais, dresses a
l'herminette, emmortaises, colles, reunis par des chevilles en bois dur
ou des epines d'acacia, jamais par des clous metalliques, etaient polis,
puis revetus de peintures. Les coffres sont generalement juches sur
quatre pieds droits, parfois assez eleves. Le couvercle est plat ou
arrondi selon une courbe speciale (Fig.250), que les Egyptiens ont
aimee de tout temps, rarement taille en pointe comme le toit de nos
maisons (Fig.25l). Il s'enleve le plus souvent tout entier, souvent il
tourne autour d'une cheville enfoncee dans l'epaisseur de l'un des
montants, parfois enfin il roule sur des pivots en bois, analogues a
ceux de nos armoires (Fig.252). Les panneaux, dont la grande surface se
pretait etonnamment a la decoration artistique, sont rehausses de
peintures, incrustes d'ivoire, d'argent, de plaques d'email, de bois
precieux. Peut-etre sommes-nous mal places aujourd'hui pour juger de
l'habilete que les Egyptiens deployaient a l'occasion, et de la variete
des formes qu'ils inventaient a chaque epoque. Presque tous les meubles
qui nous restent proviennent des tombeaux et sont, ou bien des
imitations a bon marche de meubles precieux destinees a etre enfermees
dans le caveau avec les morts, ou bien des meubles de nature
particuliere, dont l'usage etait exclusivement reserve aux momies.

[Illustration: Fig. 250]
[Illustration: Fig. 251]
[Illustration: Fig. 252]

Les momies etaient, en effet, les clients les plus certains des
menuisiers. Partout ailleurs, l'homme n'emportait au dela de la vie
qu'un petit nombre d'objets: en Egypte, il ne se contentait pas a moins
d'un mobilier complet. Le cercueil etait a lui seul un veritable
monument, dont la construction mettait en branle une escouade d'ouvriers
(Fig.253). La mode en variait selon les epoques. Aux temps de l'empire
memphite et du premier empire thebain, on ne rencontre guere que de
grandes caisses rectangulaires, en bois de sycomore, a couvercle et a
fonds plats, composees de plusieurs pieces assemblees au moyen de
chevilles egalement en bois. Le modele n'en est pas elegant, mais la
decoration en est des plus curieuses. Le couvercle n'a pas de corniche.
Une longue bande d'hieroglyphes en occupe le milieu a l'exterieur;
tantot simplement tracee a l'encre ou a la couleur, tantot sculptee a
meme le bois, puis remplie de pate bleuatre, elle ne contient que le
nom et le titre du defunt, parfois une courte formule de priere en sa
faveur. La surface interieure est enduite d'une couche epaisse de stuc,
ou blanchie au lait de chaux: on y inscrivait d'ordinaire le chapitre
XVII du _Livre des Morts_, aux encres rouge et noire et en beaux
hieroglyphes cursifs. La cuve consiste en huit planches verticales,
disposees deux a deux, pour les parois, et en trois planches
horizontales pour le fond. Elle est decoree quelquefois, a l'exterieur,
de grandes rainures prismatiques terminees en feuilles de lotus
entre-croisees, comme celles qu'on rencontre sur les sarcophages en
pierre. Le plus souvent elle est ornee, sur la gauche, de deux yeux
grands ouverts et de deux portes monumentales, sur la droite, de trois
portes, en tout semblables a celles qu'on voit dans les hypogees
contemporains. Le cercueil est en effet la maison propre du mort, et,
comme tel, il doit presenter sur ses faces un resume des prieres et des
tableaux qui s'espacaient sur les murs de la tombe entiere. Les formules
et les representations necessaires sont ecrites et illustrees a
l'interieur, presque dans le meme ordre ou nous les trouvons au fond des
mastabas. Chaque paroi est divisee en trois registres, et chaque
registre contient ou bien une dedicace au nom du mort, ou bien la figure
des objets qui lui appartiennent, ou bien les textes du Rituel qu'on
recitait a son intention. Le tout agence habilement, sur un fond imitant
assez exactement le bois precieux, forme un tableau d'un trait hardi et
d'une couleur harmonieuse. Le menuisier n'avait que la moindre part au
travail, et les longues boites ou l'on enfermait les morts les plus
anciens n'exigeaient pas de lui une grande habilete. Il n'en fut pas de
meme des qu'on s'avisa de donner au cercueil l'aspect general du corps
humain. Deux types sont alors en presence. Dans le plus ancien, la momie
sert de modele a son enveloppe. Les pieds et les jambes sont reunis tout
du long. Les saillies du genou, les rondeurs du mollet, de la cuisse et
du ventre, sont indiquees de facon sommaire et se modelent vaguement
sous le bois. La tete, seule vivante sur ce corps inerte, est degagee
entierement. Le mort est emprisonne dans une sorte de statue de
lui-meme, assez bien equilibree pour qu'on put, a l'occasion, la dresser
sur ses pieds comme sur une base. Ailleurs, il est etendu sur sa tombe,
et sa figure, sculptee en ronde bosse, sert de couvercle a sa momie. La
tete est chargee de la perruque a marteaux, la casaque de batiste
blanche presque transparente voile le buste a demi, le jupon couvre les
jambes de ses plis serres. Les pieds sont chausses de sandales
elegantes, les bras s'allongent ou se replient sur la poitrine, les
mains tiennent des emblemes divers, la croix ansee, la boucle de
ceinture, le tat, ou, comme la femme de Sennotmou a Boulaq, une
guirlande de lierre. Ce genre de gaine momiforme est rare sous les
dynasties menaphites; Menkaouri, le Mykerinos des Grecs, nous en a donne
pourtant un exemple memorable. Tres frequente a la XIe dynastie, elle
n'est souvent, alors, qu'un tronc d'arbre evide, ou l'on a sculpte
grossierement une tete et des pieds humains. Le masque est bariole de
couleurs eclatantes, jaune, rouge, vert; les cheveux et la coiffure sont
rayes de noir ou de bleu. Un collier s'etale pompeusement sur la
poitrine. Le reste du cercueil est, ou bien enveloppe des longues ailes
dorees d'Isis et de Nephthys, ou bien revetu d'un ton uniforme, jaune ou
blanc, et illustre parcimonieusement de figures ou de bandes
d'hieroglyphes bleues et noires. Les plus soignes parmi les cercueils
des rois de la XVIIIe dynastie, que j'ai deterres a Deir-el-Bahari,
appartiennent a ce type et ne se signalent que par le fini du travail et
par la perfection vraiment extraordinaire avec laquelle l'ouvrier a
reproduit les traits du souverain. Le masque d'Ahmos Ier, celui
d'Amenhotpou Ier, celui de Thoutmos II, sont de veritables
chefs-d'oeuvre en leur genre. Celui de Ramses II ne porte d'autre trace
De peinture qu'une raie noire, afin d'accentuer la coupe de l'oeil;
modele sans doute a l'image du Pharaon Hrihor, qui restaura l'appareil
funebre de son puissant predecesseur; il est presque comparable aux
meilleures oeuvres des statuaires contemporains (Fig.254). Deux des
cercueils, ceux de la reine Nofritari et de sa fille Ahhotpou II, sont
de taille gigantesque et mesurent plus de 3 metres de haut. On dirait,
a les voir debout (Fig.255), une des cariatides qui ornent la cour de
Medinet-Habou, mais en plus petit. Le corps est emmaillote et n'a plus
que l'apparence indecise d'un corps humain. Les epaules et le buste sont
revetus d'un reseau en relief, dont chaque maille se detache en bleu sur
le fond jaune de l'ensemble. Les mains s'echappent de cette espece de
mantelet et se croisent sur la poitrine en serrant la croix ansee,
symbole de la vie. La tete est un portrait: face large et ronde, grands
yeux, expression douce et insignifiante, lourde perruque surmontee de la
coiffure et des longues plumes d'Amon ou de Mout. On se demande quel
motif a pousse les Egyptiens a fabriquer ces pieces extraordinaires.
Les deux reines etaient de petite taille et leur momie etait comme
perdue dans la cavite; il fallut les caler a grand renfort de chiffons
pour les empecher de ballotter et de se deteriorer. Grandeur a part, la
simplicite est le caractere de ces deux cercueils comme elle l'est des
autres cercueils royaux ou prives de cette epoque qui sont parvenus
jusqu'a nous. Vers le milieu de la XIXe dynastie, la mode changea. On ne
se contenta plus d'une seule caisse sobrement ornee: on voulut en avoir
deux, trois, meme quatre, emboitees l'une dans l'autre et couvertes de
peintures ou d'inscriptions. Souvent alors l'enveloppe exterieure est un
sarcophage a oreillettes carrees, a couvercle en dos d'ane, dont les
fonds, peints en blanc, sont charges de figures du mort, en adoration
devant les dieux du groupe Osirien. Lorsqu'elle a la forme humaine, elle
garde encore quelque chose de la nudite primitive: la face est coloriee,
un collier recouvre la poitrine, une bande d'hieroglyphes descend
jusqu'aux pieds; le reste est d'un ton uniforme, noir, brun ou jaune
sombre. Les caisses interieures etaient d'un luxe presque extravagant,
faces et mains rouges, roses, dorees, bijoux peints et parfois simules
au moyen de morceaux d'email incrustes dans le bois, scenes et legendes
multicolores, le tout englue de ce vernis jaune dont j'ai parle plus
haut. Le contraste est frappant entre l'abondance d'ornements qu'on
remarque a ces epoques et la sobriete des epoques anterieures: il faut
se rendre a Thebes meme, au lieu de la sepulture, pour en comprendre la
raison. Les particuliers et les rois des dynasties conquerantes
employaient ce qu'ils avaient de ressources et d'energie a se creuser
des hypogees. Les parois en etaient sculptees ou peintes, le sarcophage
etait taille dans un bloc immense de granit ou d'albatre ouvrage
finement; peu importait que le bois ou dormait la momie fut simplement
decore. Les Egyptiens de la decadence et leurs maitres n'avaient plus,
comme les generations qui les avaient precedes, la faculte de puiser
indefiniment dans les tresors de l'Egypte et des pays voisins. Ils
etaient pauvres, et la mediocrite de leur budget ne leur permettait pas
d'entreprendre de longs travaux: ils renoncerent, ou du moins presque
tous, a se preparer des tombes monumentales, et depenserent ce qui leur
restait d'argent a se fabriquer de belles caisses en bois de sycomores.
Le luxe de leurs cercueils n'est, en resume, qu'une preuve de plus a
joindre aux preuves deja nombreuses que nous avons de leur faiblesse et
de leur pauvrete. Lorsque les princes Saites eurent retabli, pour
quelques siecles, les affaires du pays, les sarcophages en pierre
reparurent et l'enveloppe en bois reprit quelque chose de la simplicite
des beaux temps; mais ce renouveau ne dura pas, et la conquete
macedonienne amena dans les modes funeraires la meme revolution
qu'autrefois la chute des Ramessides. On en revint a l'usage des caisses
doubles et triples, aux exces de peinture, aux dorures criardes;
l'habilete des manoeuvres d'epoque greco-romaine qui ont habille les
morts d'Akhmim pour leur derniere demeure est moindre, leur mauvais gout
ne le cede en rien a celui des fabricants de cercueils thebains qui
vivaient sous les derniers Ramses.

[Illustration: Fig. 253]
[Illustration: Fig. 254]
[Illustration: Fig. 255]

Le reste du mobilier funebre ne donnait pas aux menuisiers moins
d'ouvrage que les momies. On voulait des coffres de differente taille
pour le trousseau du mort, pour ses intestins, pour ses figurines
funeraires, des tables pour ses repas, des chaises, des tabourets, des
lits ou etendre le cadavre, des traineaux pour l'amener au tombeau, meme
des chars de guerre ou de promenade. Les coffrets ou l'on enfermait les
canopes, les statuettes funeraires, les vases a libations, sont divises
en plusieurs compartiments: un chacal accroupi est pose quelquefois
par-dessus et sert comme de poignee pour soulever le couvercle. Ils
etaient munis chacun d'un petit traineau, pour qu'on put les trainer sur
le sol pendant les ceremonies de l'enterrement. Les lits ne sont pas
rares. Beaucoup sont identiques aux _angarebs_ des Nubiens actuels, de
simples cadres en bois, sur lesquels on tendait de grosses etoffes ou
des lanieres en cuir entre-croisees. La plupart n'ont guere plus d'un
metre et demi en longueur; le dormeur ne pouvait pas s'y etendre, mais y
reposait pelotonne sur lui-meme. Les lits ornes etaient de la meme
longueur que les notres, ou a peu pres. Le chassis en etait le plus
souvent horizontal, quelquefois incline legerement de la tete aux pieds.
Il etait souvent assez eleve au-dessus du sol, et on y montait au moyen
d'un banc ou meme d'un petit escalier portatif. Le detail ne nous en
serait guere connu que par les monuments figures, si, en 1884 et 1885,
je n'en avais decouvert deux complets, l'un a Thebes, dans une tombe de
la XIIIe dynastie, l'autre a Akhmim, dans la necropole greco-romaine.
Deux lions de bonne volonte ont etire leur corps en guise de chassis, la
tete au chevet, la queue recourbee sur les pieds du dormeur. Au-dessus
s'eleve une sorte de baldaquin, qui servait lors de l'exposition des
momies. Rhind en avait deja rapporte un qui orne aujourd'hui le musee
d'Edimbourg (Fig.256). C'est un temple, dont le toit arrondi est
soutenu par d'elegantes colonnettes en bois peint. Une porte gardee par
deux serpents familiers etait censee donner acces a l'interieur. Trois
disques ailes, de plus en plus grands, garnissaient les corniches
superposees au-dessus de la porte, et une rangee d'uraeus loves se
dressait au couronnement de l'edifice. Le baldaquin du lit de la XIIIe
dynastie est beaucoup plus simple, une sorte de balustrade en bois
decoupe et enlumine, a l'imitation des paquets de roseaux qui decorent
le haut des parois de temple, le tout surmonte de la corniche ordinaire.
Dans le lit de l'epoque grecque (Fig.257), les balustres sont remplaces
sur les cotes par des figures de la deesse Mait, sculptees et peintes,
accroupies et la plume aux genoux. A la tete et au pied, Isis et
Nephthys se tiennent debout et etendent leurs bras franges d'ailes. La
voute est a jour: des vautours y planent au-dessus de la momie, et deux
statuettes d'Isis et de Nephthys agenouillees pleurent sur elle. Les
traineaux qui menaient les morts au tombeau etaient, eux aussi, decores
d'une sorte de baldaquin, mais d'aspect tres different. C'est encore un
naos, mais a panneaux pleins, comme ceux que j'ai decouverts, en 1886,
dans la chambre de Sennotmou a Gournet-Mourrai. Quand on y pratiquait
quelques jours, c'etaient des lucarnes carrees par lesquelles on
apercevait la tete de la momie: Wilkinson en a decrit un de ce genre,
d'apres les peintures d'une tombe thebaine (Fig.258). Dans tous les
cas, les panneaux etaient mobiles. Le mort une fois depose sur la
planche du traineau, on les dressait chacun en sa place; le toit
recourbe et garni de sa corniche posait sur le tout et formait
couvercle. Plusieurs des fauteuils du Louvre et du British Museum ont
ete fabriques vers la XIe dynastie. Ce ne sont pas les moins beaux, et
l'un d'eux (Fig.259) a conserve une vivacite de couleurs
extraordinaires. Le cadre, jadis garni d'un treillis de cordelettes,
repose sur quatre pieds de lion. Le dossier est orne de deux fleurs et
d'une ligne de losanges en marqueterie d'ebene et d'ivoire, qui se
detache sur un champ rouge. Des tabourets de travail semblable
(Fig.260), et des pliants, dont les pieds sont formes par des tetes
d'oies aplaties, se trouvent dans tous les musees. Les Pharaons et les
hauts fonctionnaires recherchaient des modeles plus compliques. Leurs
sieges etaient parfois fort hauts. Ils avaient pour bras deux lions
courants, ou pour supports des prisonniers de guerre lies dos a dos
(Fig.261). Un escabeau, place sur le devant, servait de marchepied pour
y monter, ou de point d'appui au personnage assis. Nous ne possedons
jusqu'a present aucun meuble de ce genre.

[Illustration: Fig. 256]
[Illustration: Fig. 257]
[Illustration: Fig. 258]
[Illustration: Fig. 259]
[Illustration: Fig. 260]
[Illustration: Fig. 261]

Les peintures nous montrent qu'on corrigeait la durete des fonds cannes
ou treillisses en les recouvrant de matelas et de coussins richement
ouvres. Les coussins et les matelas ont disparu, et l'on a suppose
qu'ils etaient recouverts en tapisserie. Sans doute la tapisserie etait
connue en Egypte, et un bas-relief de Beni-Hassan (Fig.262) nous
apprend comment on la fabriquait. Le metier, quoique tres simple,
rappelle celui dont se servent aujourd'hui encore les tisserands
 d'Akhmim. Il est horizontal et se compose de deux cylindres minces, ou
plutot de deux batons, separes par un espace d'un metre cinquante, et
engages chacun dans deux grosses chevilles plantees dans le sol a
quatre-vingts centimetres l'une de l'autre ou environ. Les lisses de la
chaine etaient attachees solidement, puis roulees autour du cylindre de
tete jusqu'a tension convenable. Des batons de croisure, disposes
d'espace en espace, facilitent l'introduction des broches chargees de
fils. Le travail commencait par en bas, ainsi qu'on fait encore aux
Gobelins. Le tissu etait tasse et egalise au moyen d'un peigne grossier,
puis enroule au fur et a mesure sur le cylindre inferieur. On fabriquait
ainsi des tentures et des tapis decores les uns de figures, les autres
de dessins geometriques, zigzags ou damiers (Fig.263); toutefois, un
examen attentif des monuments m'a demontre que la plupart des sujets ou
l'on a cru reconnaitre des exemples de tapisserie sont en cuir peint et
decoupe. L'industrie du cuir etait tres florissante. Il y a peu de
musees qui ne possedent une paire au moins de sandales ou de ces
bretelles de momie, dont les bouts sont en peau estampee, et portent une
figure de dieu ou de Pharaon, une legende hieroglyphique, une rosace,
parfois le tout reuni. Ces petits monuments ne remontent guere plus haut
que le temps des grands-pretres d'Ammon ou des premiers Bubastites.
C'est a la meme epoque qu'on doit attribuer l'immense dais du musee de
Boulaq. Le catafalque sur lequel la momie reposait, pendant le transport
de la maison mortuaire au tombeau, etait garni souvent d'une couverture
d'etoffe ou de cuir souple. Parfois les cotes retombaient droit, parfois
ils etaient releves en guise de rideaux par des embrasses et laissaient
apercevoir le cercueil. Le dais de Deir-el-Bahari fut prepare pour la
princesse Isimkheb, fille du grand-pretre Masahirti, femme du
grand-pretre Menkhopirri, mere du grand-pretre Pinotmou III. La piece
centrale, plus longue que large, se divise en trois bandes d'un cuir
bleu celeste qui a passe au gris perle. Les deux laterales sont semees
d'etoiles jaunes: sur celle du milieu s'etagent des vautours, dont les
ailes etendues protegent le mort. Quatre pieces, formees de carres verts
et rouges, disposes en damier, se rattachent aux quatre cotes. Celles
qui pendent sur les cotes longs sont reliees a la centrale par une
bordure d'ornements. A droite, des scarabees aux ailes deployees
alternent avec les cartouches du roi Pinotmou II, sous une frise de fers
de lance. A gauche, (Fig.264), le motif est plus complique. Une touffe
de lotus, flanquee des cartouches royaux, occupe le centre; viennent
ensuite deux antilopes agenouillees chacune sur une corbeille, puis deux
bouquets de papyrus, enfin deux scarabees, semblables a ceux de l'autre
bordure. La frise en fers de lance court au-dessus. La technique de cet
objet est tres curieuse. Les hieroglyphes et les figures etaient
decoupes dans de larges feuilles de cuir, comme nous faisons nos
chiffres et nos lettres dans des plaques en cuivre. On cousait ensuite,
sous les vides ainsi menages, des lanieres de cuir de la couleur qu'on
voulait donner aux ornements ou aux caracteres, et, pour dissimuler le
rapiecage, on etalait par derriere de longs morceaux de cuir blanc ou
jaune clair. Malgre les difficultes d'agencement que presente ce
travail, le resultat obtenu est des plus remarquables. La silhouette des
gazelles, des scarabees et des fleurs est aussi nette et aussi elegante
que si elle etait tracee au pinceau sur une muraille ou sur une feuille
de papyrus. Le choix des motifs est heureux, la couleur harmonieuse et
vive a la fois. Les ouvriers qui ont concu et execute le dais d'Isimkheb
avaient une longue pratique de ce systeme de decoration et du genre de
dessin qu'il comportait. Je ne doute pas, quant a moi, que les coussins
des fauteuils et des divans royaux, les voiles des barques funeraires ou
divines sur lesquelles on embarquait les momies et les statues des
dieux, ne fussent le plus souvent en cuir. La voile en damier d'une des
barques peintes au tombeau de Ramses III (Fig.265) rappelle a s'y
meprendre les pans en damier du dais. Les vautours et les oiseaux
fantastiques d'une autre barque (Fig.266) ne sont ni plus etranges ni
plus difficiles a obtenir en cuir que les vautours et les gazelles
d'Isimkheb.

[Illustration: Fig. 262]
[Illustration: Fig. 263]
[Illustration: Fig. 264]
[Illustration: Fig. 265]
[Illustration: Fig. 266]

Les temoignages anciens nous permettent d'affirmer que les Egyptiens
d'autrefois brodaient aussi bien que ceux du moyen age. Les deux
cuirasses qu'Amasis donna, l'une aux Lacedemoniens, l'autre au temple
d'Athena a Lindos, etaient en lin, mais ornees de figures d'animaux en
fil d'or et de pourpre: chaque fil se composait de trois cent
soixante-cinq brins tous distincts. Si nous remontons plus haut, nous
voyons, par les monuments figures, que les Pharaons avaient des
vetements charges de bordures en tapisserie ou en broderie, appliquees
ou executees a meme l'etoffe. Les plus simples consistent en une ou
plusieurs bandes de nuance foncee courant parallelement au lisere.
Ailleurs, on apercoit des palmettes ou des series de disques et de
points, des feuillages, des meandres, et meme, ca et la, des figures
d'hommes, de divinites ou d'animaux, dessinees probablement a
l'aiguille. Aucune des etoffes qu'on a trouvees jusqu'a present sur les
momies royales n'est decoree de la sorte et ne nous permet de juger la
qualite et la technique de ce travail. Une fois, seulement, j'ai
decouvert, sur le corps d'une des princesses de Deir-el-Bahari, un
cartouche brode en fil rose pale. Les Egyptiens de la bonne epoque
paraissent avoir estime particulierement les etoffes unies, surtout les
blanches. Ils les fabriquaient avec une habilete merveilleuse, sur un
metier identique de tous points a celui qu'ils avaient invente pour la
tapisserie. Les portions de linceul qui enveloppent les mains et les
bras de Thoutmos III sont aussi tenues que la plus fine mousseline de
l'Inde, et meriteraient le nom d'_air tisse_, aussi bien au moins que
les gazes de Cos. C'est la toutefois pure question de metier ou l'art
n'a rien a reclamer. L'usage de la broderie et de la tapisserie ne se
repandit communement en Egypte que vers la fin de la domination persane
et le commencement de la domination grecque, sous l'influence des
premiers Lagides. Alexandrie fut peuplee en partie de colons pheniciens,
syriens, juifs qui y apporterent avec eux les procedes de fabrication
usites dans leur pays et y fonderent des manufactures bientot
florissantes. Pline attribue aux Alexandrins l'invention de tisser a
plusieurs lisses les etoffes qu'on appelle brocarts (polymita); et, au
temps des premiers Cesars, c'etait un fait reconnu que "l'aiguille de
Babylone etait desormais vaincue par le peigne du Nil". Les tapisseries
alexandrines n'etaient pas decorees presque exclusivement de dessins
geometriques, comme les vieilles tapisseries egyptiennes: on y voyait,
au temoignage des anciens, des figures d'animaux et meme d'hommes. Rien
ne nous est reste des chefs-d'oeuvre qui remplissaient le palais des
Ptolemees, mais des fragments ont ete decouverts en Egypte, qu'on peut
attribuer a la basse epoque imperiale, l'enfant a l'oie, decrit par
Wilkinson, les divinites marines d'une piece que j'ai achetee a Coptos.
Les nombreux linceuls brodes et garnis de bandes en tapisserie, qu'on a
decouverts recemment au Fayoum et pres d'Akhmim, proviennent presque
tous de tombes coptes et relevent, par consequent, de l'art byzantin
plus que de l'art egyptien.


3.--LES METAUX.


On partageait les metaux en deux groupes, separes par la mention de
quelques especes de pierres precieuses, comme le lapis-lazuli et la
malachite: celui des metaux nobles, l'or, l'electrum, l'argent; celui
des metaux vils, le cuivre, le fer, le plomb, auquel on joignit plus
tard l'etain.

Le fer etait reserve aux armes et aux outils de fatigue, ciseaux de
sculpteur et de macon, tranchants de hache ou d'herminette, lames de
couteaux ou de scies. Le plomb ne servait guere. On en incrustait
parfois les battants de portes des temples, des coffrets, des meubles,
et on en fabriquait de petites statues de divinites, surtout des Osiris
ou des Anubis. Le cuivre pur etait trop mou pour resister a l'usage
courant: le bronze etait le metal favori des Egyptiens. Il n'est pas
vrai qu'ils aient reussi, comme on l'a dit souvent, a lui procurer par
la trempe la durete du fer ou de l'acier, mais ils ont su en obtenir des
qualites tres differentes, en variant les elements et les proportions de
l'alliage. La plupart des objets examines jusqu'a present ont donne les
quantites de cuivre et d'etain employees aujourd'hui encore a la
fabrication du bronze commun. Ceux que Vauquelin etudia, en 1825,
renfermaient 84 pour 100 de cuivre, 14 d'etain, 1 de fer et d'autres
matieres. Un ciseau, rapporte d'Egypte par Wilkinson, ne contenait que
5,9 pour 100 d'etain, 0,1 de fer et 94 de cuivre. Des debris de
statuettes et de miroirs, analyses plus recemment, ont rendu une
quantite notable d'or ou d'argent, et correspondent aux airains de
Corinthe. D'autres ont la teinte et la composition du laiton. Beaucoup
des plus soignes resistent d'une maniere etonnante a l'humidite, et
s'oxydent tres difficilement; on les frottait encore chauds d'un vernis
resineux, qui en remplissait les pores et laissait a la surface une
patine inalterable. Chaque espece avait son emploi: le bronze ordinaire
pour les armes et pour les amulettes communs, les alliages analogues au
laiton pour les ustensiles de menage, les bronzes d'or et d'argent pour
les miroirs, les armes de prix, les statuettes de luxe. Aucun des
tableaux que j'ai vus dans les tombes ne represente la fonte et le
travail du bronze, mais l'examen des objets eux-memes supplee a ce
defaut des monuments figures. Les outils, les armes, les anneaux, les
vases a bon marche etaient partie forges, partie coules d'un seul coup
dans des moules en terre refractaire ou en pierre. Tout ce qui etait
oeuvre d'art etait coule en un ou plusieurs morceaux, selon les cas,
puis les pieces ajustees, soudees et retouchees au burin. Le procede le
plus frequemment employe etait celui de la fonte au carton: un noyau de
sable ou de terre melee de charbon pile etait introduit dans le moule,
et le modele du dehors se repetait grossierement au dedans. La couche de
metal etait souvent si mince qu'elle aurait cede a une pression un peu
forte si on n'avait pris la precaution de la consolider en laissant le
noyau en place pour lui servir de soutien.

La plupart des ustensiles domestiques et des petits instruments du
menage etaient en bronze. On les rencontre par milliers en original dans
nos musees, en figure sur les peintures et les bas-reliefs. L'art et le
metier n'etaient pas incompatibles en Egypte, et le chaudronnier
lui-meme s'efforcait de preter a ses oeuvres les plus humbles une forme
elegante et des ornements de bon gout. La marmite ou le cuisinier de
Ramses III composait ses chefs-d'oeuvre est supportee par des pieds de
lion. Telle bouilloire semble ne differer en rien de la bouilloire
moderne (Fig.267), mais examinez-la de pres: l'anse est une fleur de
papyrus epanouie, dont les petales, inclines sur la tige, s'appuient au
rebord du goulot (Fig.268). Le manche des couteaux ou des cuillers est
presque toujours un cou de canard ou d'oie recourbe; le bol est parfois
un animal, une gazelle liee comme les betes offertes en sacrifice
(Fig.269). Un petit chacal est accroupi sur la poignee d'un sabre. Une
paire de ciseaux du musee de Boulaq a, pour branche principale, un
captif asiatique, les bras lies derriere le dos. Tel miroir est une
feuille de lotus decoupee: la queue sert de manche. Telle boite a
parfums est un poisson, telle autre un oiseau, telle autre un dieu
grotesque. Les vases a eau lustrale, que les pretres et les pretresses
portaient a la main pour asperger les fideles ou le terrain sur lequel
defilaient les processions, meritent une place particuliere dans
l'estime des connaisseurs. Ils sont pointus ou ovoides par le bout, et
decores de tableaux au trait ou en relief. Tantot ce sont des images de
dieux, chacune dans un cadre; tantot c'est une scene d'adoration. Le
travail en est ordinairement tres fin.

[Illustration: Fig. 267]
[Illustration: Fig. 268]
[Illustration: Fig. 269--(D'apres Wilkinson.)]

La statuaire s'etait de bonne heure emparee du bronze: malheureusement,
aucune ne nous a ete conservee de ces idoles qui remplissaient les
temples de l'ancien empire. Quoi qu'on en ait dit, nous ne possedons
point de statuettes en bronze qui soient anterieures a l'expulsion des
Hyksos. Quelques-unes des figures qui proviennent de Thebes sont bien
certainement de la XVIIIe et de la XIXe dynastie: la tete de lion
ciselee qui etait avec les bijoux de la reine Ahhotpou, l'Harpocrate
de Boulaq, qui porte le prenom de Kamos et le nom d'Ahmos Ier, plusieurs
Ammon du meme musee, qu'on dit avoir ete decouverts a Medinet-Habou et a
Sheikh Abd-el-Gournah. Les pieces les plus importantes appartiennent a
la XXIIe dynastie, ou lui sont posterieures et contemporaines des
Pharaons saites; beaucoup ne remontent pas plus haut que les premiers
Ptolemees. Un fragment qui est en la possession du comte Stroganoff, et
qui a ete recueilli dans les ruines de Tanis, faisait partie d'une
statue votive du roi Petoukhanou. Elle etait executee aux deux tiers au
moins de la grandeur naturelle, et c'est le morceau le plus considerable
que nous ayons jusqu'a present. Le portrait de la dame Takoushit, donne
par M. Demetrio au musee d'Athenes, les quatre figures de la collection
Posno, aujourd'hui au Louvre, le genie agenouille de Boulaq, sont
originaires de Bubastis et datent probablement des annees qui
precederent l'avenement de Psamitik Ier. La dame Takoushit est debout,
le pied en avant, le bras droit pendant, le bras gauche replie et ramene
contre la poitrine (Fig.270). Elle est vetue d'une robe courte, brodee
de scenes religieuses, et a des bracelets aux bras et aux mains. La
perruque a meches carrees, regulierement etagees, lui emboite la tete.
Le detail des etoffes et des bijoux est dessine en creux, au trait, a la
surface du bronze, et releve d'un fil d'argent. La face est un portrait
et semble indiquer une femme d'age mur. Le corps est, selon la tradition
des ecoles egyptiennes, un corps de jeune fille, elance, ferme et
souple. Le cuivre est mele fortement d'or et a des reflets doux, qui se
marient de la maniere la plus heureuse avec le riche decor de la
broderie. Autant l'aspect en est fin et harmonieux, autant celui du
genie agenouille de Boulaq est rude et heurte. Il a la tete d'epervier
et adore le soleil levant, comme c'est le devoir des genies
d'Heliopolis; son bras droit est leve en l'air, son bras gauche se serre
contre la poitrine. Le style de l'ensemble est sec, et le grenu de
l'epiderme augmente encore l'impression de durete; mais le mouvement est
juste, energique, et le masque d'oiseau s'ajuste au buste d'homme avec
une surete surprenante. Les memes qualites et les memes defauts se
retrouvent sur l'Hor de la collection Posno (Fig.271). Debout, les bras
lances en avant, a hauteur de la tete, il souleve le vase a libations et
en verse le contenu sur un roi jadis place devant lui. La rudesse est
moins sensible dans les trois autres figures, surtout dans celle qui
porte le nom de Mosou grave a la pointe sur la poitrine, a l'endroit du
coeur (Fig.272). Elle est debout, comme Hor, le pied gauche en avant, le
bras gauche tombant pres de la cuisse. La main droite, relevee a la
hauteur du sein, tenait le baton de commandement. Le torse est nu, les
reins sont ceints du pagne raye, dont la pointe retombe carrement entre
les deux cuisses. La tete est coiffee de la perruque courte, a petites
meches fines, imbriquees l'une sur l'autre. L'oreille est ronde et
grande. Les yeux, bien ouverts, etaient sertis d'argent et ont ete voles
par quelque fellah. Les traits ont une expression remarquable de hauteur
et de fermete. Que dire, apres cela, des milliers d'Osiris, d'Isis, de
Nephthys, d'Hor, de Nofirtoum, qu'on a retires du sable et des decombres
a Saqqarah, a Bubaste et dans toutes les villes du Delta? Beaucoup, sans
doute, sont de charmants morceaux de vitrine et se recommandent par la
perfection de la fonte ou par la delicatesse du travail; mais la plupart
sont des objets de commerce, fabriques pendant des siecles sur les memes
modeles, et peut-etre dans les memes moules, pour l'edification des
devots et des pelerins. Ils sont mous, vulgaires, sans originalite, et
ne se distinguent non plus les uns des autres que les milliers de
figurines coloriees, dont nos marchands d'objets de saintete encombrent
leurs etalages. Seules, les images d'animaux, les beliers, les sphinx,
les lions surtout, garderent jusqu'a la fin un cachet d'individualite
des plus prononces. Les Egyptiens avaient pour les felins une
predilection particuliere: ils ont represente le lion dans toutes les
attitudes, chassant l'antilope, se ruant sur les chasseurs, blesse et se
retournant pour mordre sa blessure, au repos et couche d'un calme
dedaigneux, et nul peuple ne l'a rendu avec pareille connaissance de ses
Habitudes ni avec pareille intensite de vie. Plusieurs dieux et
plusieurs deesses, Shou, Anhouri, Bastit, Sokhit, Tafnout, avaient forme
de lion ou de chat, et comme le culte en etait plus populaire dans le
delta que partout ailleurs, il ne se passe guere d'annees ou l'on ne
deterre, au milieu des ruines de Bubastis, de Tanis, de Mendes ou de
quelque ville moins celebre, de veritables depots ou les figurines de
lion ou de lionne, de femmes ou d'hommes a tetes de lion et de chat, se
comptent par milliers. Les chats de Bubaste et les lions de Tell-es-seba
remplissent nos musees. Les lions d'Horbait peuvent compter parmi les
chefs-d'oeuvre de la statuaire egyptienne. Le nom d'Apries est inscrit
sur le plus grand d'entre eux (Fig.273), mais ce temoignage precis nous
manquerait, que les caracteres du morceau nous rameneraient
invinciblement a l'epoque saite. Il faisait partie des pieces qui
composaient l'ornementation d'une porte de temple ou de naos, et la face
posterieure en etait engagee dans un mur ou dans une piece de bois. Il
est pris au piege, ou couche dans une cage oblongue, d'ou ne sortent que
la tete et les pattes de devant. Les lignes du corps sont simples et
puissantes, l'expression de la face calme et forte. Il egale presque par
l'ampleur et la majeste les beaux lions en calcaire d'Amenhotpou III.

[Illustration: Fig. 270]
[Illustration: Fig. 271]
[Illustration: Fig. 272]
[Illustration: Fig. 273]

L'idee d'appliquer l'or et les metaux nobles sur le bronze, sur la
pierre ou sur le bois, etait deja ancienne en Egypte, au temps de
Kheops. L'or est tres souvent mele d'argent a l'etat naturel; quand il
en renfermait 20 pour 100, il changeait de nom et s'appelait electrum
(_asimou_). L'electrum a une belle teinte jaune clair. Il palit a mesure
que la proportion augmente: a 60 pour 100, il est presque blanc.
L'argent venait surtout d'Asie en anneaux, en plaques ou en briquettes
d'un poids determine. L'or et l'electrum arrivaient partie de Syrie, en
briques et en anneaux, partie du Soudan, en pepites ou en poudre.
L'affinage et la fonte sont figures sur les monuments des anciennes
dynasties. Un bas-relief de Saqqarah nous montre la pesee de l'or confie
a l'ouvrier qui doit le travailler; un autre, de Beni-Hassan, le lavage
et la mise au feu du minerai; un autre, de Thebes, l'orfevre assis
Devant son creuset, le chalumeau a la bouche pour attiser la flamme, et
la pince a la main droite, pret a saisir le lingot (Fig.274). Les
Egyptiens ne frappaient ni monnaies ni medailles. A cela pres, ils
tiraient le meme parti que nous des metaux precieux. Comme nous dorons
les croix et les coupoles des eglises, ils recouvraient d'or les portes
des temples, le soubassement des murs, les bas-reliefs, les pyramidions
d'obelisque, les obelisques entiers. Ceux de la reine Hatshepsitou a
Karnak etaient bardes d'electrum. "On les apercevait des deux rives du
Nil, et ils inondaient les deux Egyptes de leurs reflets eblouissants,
quand le soleil se levait entre eux, comme il se leve a l'horizon du
ciel." C'etaient des lames forgees a grands coups de marteau sur
l'enclume. Pour les objets de petite dimension, on se servait de
pellicules, battues entre deux morceaux de parchemin. Le musee du Louvre
possede un veritable livret de doreur, et les feuilles qu'il renferme
sont aussi fines que celles des orfevres allemands au siecle passe. On
les fixait sur le bronze au moyen d'un mordant ammoniacal. S'il
s'agissait de quelque statuette en bois, on commencait par coller une
toile fine ou par deposer une mince couche de platre, et l'on appliquait
l'or ou l'argent par-dessus ce premier enduit. Il est question de
statues en bois dore de Thot, d'Hor, de Nofirtoum, des le temps de
Kheops. Le seul temple d'Isis, dame de la pyramide, en renfermait une
douzaine, et ce n'etait pas l'un des plus grands dans la necropole
memphite. Les temples de Thebes paraissent en avoir possede des
centaines, au moins sous les dynasties conquerantes du nouvel empire, et
les sanctuaires ptolemaiques ne le cedaient pas en cela aux thebains.

[Illustration: Fig. 274]

Le bronze et le bois dore ne suffisaient pas toujours aux dieux: c'etait
de l'or massif qu'il leur fallait et on leur en donnait le plus
possible. Les rois de l'ancien et du moyen empire leur dediaient deja
des statues taillees en plein dans les metaux precieux. Les pharaons de
la XVIIIe et de la XIXe dynastie, qui puisaient presque a volonte dans
les tresors de l'Asie, rencherirent sur ce qu'avaient fait leurs
predecesseurs. Meme quand la decadence fut venue, on vit de simples
seigneurs feodaux continuer la tradition des grands regnes, et, comme
Montoumhit, prince de Thebes, remplacer les images en or et en argent,
que les generaux d'Ashshourbanipal avaient enlevees a Karnak, pendant
les invasions assyriennes. La quantite de metal ainsi consacree au
service de la divinite etait considerable. Si on y trouvait beaucoup de
figures hautes de quelques centimetres a peine, on en trouvait beaucoup
aussi qui mesuraient trois coudees et plus. Il y en avait d'un seul
metal, or ou argent; il y en avait qui etaient partie en or, partie en
argent; il y en avait enfin qui se rapprochaient de la statuaire
chryselephantine des Grecs, et ou l'or se combinait avec l'ivoire
sculpte, avec l'ebene, avec les pierres precieuses. Ce qu'elles etaient,
on le sait tres exactement, et par les representations qui en existent
un peu partout, a Karnak, a Medinet-Habou, a Denderah, dans les tombes,
et par les statues de calcaire et de bois: la matiere avait beau
changer, le style ne variait pas. Rien n'est plus perissable que de
pareilles oeuvres; la valeur meme des materiaux qui les composent les
condamne surement a la destruction. Ce que les guerres civiles, les
invasions etrangeres, la rapacite des pharaons et des gouverneurs
romains avait epargne, devint la proie des chretiens. Quelques
statuettes mignonnes, placees sur les momies en guise d'amulettes,
quelques figures, adorees comme divinites domestiques et egarees dans
les ruines des maisons, quelques ex-voto, oublies dans le coin obscur
d'un temple, sont parvenus jusqu'a nous. Le Phtah et l'Ammon de la reine
Ahhotpou, un autre Ammon en or de Boulaq et le vautour en argent
decouvert a Medinet-Habou vers 1885, sont les seules pieces de ce genre
attribuees certainement a la grande epoque. Le reste est saite ou
ptolemaique et ne se recommande point par la perfection du travail. La
vaisselle que renfermaient les temples et les maisons n'a pas eu
meilleure chance que les statues. Le Louvre a acquis, au commencement du
siecle, des coupes a fond plat que Thoutmos III donna a l'un de ses
generaux, Thoutii, en recompense de sa bravoure. La coupe d'argent est
tres mutilee, la coupe d'or est intacte et d'un fort joli dessin
(Fig.275). Les parois laterales sont ornees d'une legende
hieroglyphique. On a grave au fond une rosace, autour de laquelle
circulent six poissons. Une bordure de fleurs de lotus, reliees par une
ligne courbe, tourne autour du sujet principal. Les cinq vases de
Thmouis, conserves a Boulaq, sont en argent. Ils faisaient partie du
mobilier sacre, et avaient ete enfouis dans une cachette, ou ils sont
demeures jusqu'a nos jours. Rien n'indique leur age; mais, qu'ils soient
de l'epoque grecque ou de l'epoque thebaine, la facture est purement
egyptienne. Il ne reste plus de l'un d'eux que le couvercle avec une
poignee formee de deux fleurs reunies par la tige. Les autres sont
intacts et decores au repousse de boutons de lotus et de lotus epanouis
(Fig.276). Le galbe en est elegant et simple, l'ornementation sobre et
legere, le relief tres fin; l'un d'eux est pourtant entoure d'une
ceinture d'oves assez fortes (Fig.277), dont la saillie altere un peu
les contours de la panse. Ce sont la des pieces interessantes; mais le
nombre en est si restreint, que nous aurions une idee tres incomplete de
l'orfevrerie egyptienne si les representations figurees ne venaient a
notre aide. Les pharaons n'avaient pas comme nous la ressource de jeter
dans la circulation, sous forme de monnaie, l'or et l'argent qu'ils
recevaient des peuples vaincus. La part des dieux prelevee, ils
n'avaient d'autre alternative que de fondre en lingots, ou de changer
en vaisselle et en bijoux ce qui leur revenait du butin. Ce qui etait
vrai des rois l'etait encore plus des particuliers, et, pendant six ou
huit siecles au moins, a partir d'Ahmos Ier, le gout de l'argenterie fut
pousse jusqu'a l'extravagance. Toutes les maisons possedaient non
seulement ce qu'il fallait pour le service de la table, plats, aiguieres
a pied, coupes, gobelets, paniers sur lesquels on gravait au trait des
figures d'animaux fantastiques (Fig.278), mais de grands vases
decoratifs qu'on remplissait de fleurs, ou qu'on etalait sous les yeux
des convives les jours de gala. Certains d'entre eux etaient d'une
richesse extraordinaire. Ici, c'est une coupe dont les anses sont deux
boutons de papyrus, et le pied un papyrus epanoui; deux esclaves
asiatiques somptueusement vetus semblent la soulever difficilement a
force de bras (Fig.279). La, une sorte d'hydrie allongee a pour
couvercle un lotus flanque de deux tetes de gazelle (Fig.280). Deux
bustes de chevaux, brides et caparaconnes, sont adosses au pied. La
panse est divisee en zones horizontales: celle du milieu figure un
marais, qu'une antilope effarouchee parcourt au galop. Deux burettes
emaillees ont pour couvercle, la premiere une tete d'aigle huppe
(Fig.281), la seconde un masque du dieu Bisou, encadre entre deux
viperes (Fig.282). Un surtout en or (Fig.283), offert a Amenhotpou III
par un vice-roi d'Ethiopie, represente une des scenes les plus
frequentes de la conquete egyptienne. Des singes et des hommes font la
cueillette des fruits dans un bois de palmiers-doums. Deux indigenes en
pagne raye, pares d'une longue plume, conduisent chacun au licol une
girafe apprivoisee. D'autres hommes appartenant a la meme tribu sont
agenouilles sur la lisiere et levent les mains pour implorer la pitie
des troupes egyptiennes. Des prisonniers negres, etendus a plat ventre
sur le sol, relevent peniblement la tete et le buste. Une coupe a pied
bas, surmontee d'un cone allonge, se dresse au milieu des arbres.
Evidemment les ouvriers qui ont execute ce travail tenaient moins a
l'elegance et a la beaute qu'a la richesse et a l'effet. Ils se
souciaient peu que l'ensemble fut lourd et de mauvais gout, pourvu qu'on
admirat leur habilete, et la quantite de metal qu'ils avaient reussi a
employer. D'autres surtout du meme genre, presentees a Ramses II, dans
le temple d'Ipsamboul, remplacent les girafes par des buffles courant a
travers les palmiers.

[Illustration: Fig. 275]
[Illustration: Fig. 276]
[Illustration: Fig. 277]
[Illustration: Fig. 278]
[Illustration: Fig. 279]
[Illustration: Fig. 280]
[Illustration: Fig. 281]
[Illustration: Fig. 282]
[Illustration: Fig. 283]

C'etaient de vrais joujous d'orfevrerie analogues a ceux que les
empereurs byzantins du IXe siecle avaient dans leur palais de la
Magnaure, et qu'ils etalaient les jours de reception pour donner aux
etrangers une haute idee de leur puissance et de leur richesse. On les
voyait defiler avec les prisonniers, dans le cortege triomphal de
Pharaon, lorsqu'il revenait victorieux de ses guerres lointaines. Les
vases d'usage journalier etaient plus legers et moins charges
d'ornements incommodes. Les deux leopards qui servent d'anse a un
cratere du temps de Thoutmos III (Fig.284) ne sont pas bien
proportionnes et se combinent mal avec les rondeurs de la panse, mais
les coupes (Fig.285) et l'aiguiere (Fig.286) sont d'une ordonnance
heureuse et d'un contour assez pur. Ces vases d'or et d'argent cisele,
travailles au repousse, et dont quelques-uns offrent des scenes de
chasse ou de guerre disposees par zones, furent imites en Phenicie, et
les contrefacons, expediees en Asie Mineure, en Grece, en Italie, y
Transporterent plusieurs des formes et des motifs de l'orfevrerie
egyptienne. La passion des metaux precieux etait poussee si loin sous
les Ramessides, qu'on ne se contenta plus de les employer au service de
la table. Ramses II et Ramses III avaient des trones en or, non point
plaques sur bois, comme en avaient eu leurs predecesseurs, mais massifs
et garnis de pierreries. Tout cela avait trop de prix pour durer et
disparut a la premiere occasion; la valeur artistique ne repondait pas
d'ailleurs a la valeur venale, et la perte n'est pas de celles dont on
ne saurait se consoler.

[Illustration: Fig. 284]
[Illustration: Fig. 285]
[Illustration: Fig. 286]

Les Orientaux, hommes et femmes, sont grands amateurs de bijoux. Les
Egyptiens ne faisaient pas exception a la regle. Non contents de s'en
parer a profusion pendant la vie, ils en chargeaient les bras, les
doigts, le cou, les oreilles, le front, les chevilles de leurs morts. La
quantite qu'ils enfouissaient ainsi dans les tombeaux etait si
considerable, qu'apres trente siecles de fouilles actives, on decouvre
encore, de temps en temps, des momies qui sont, pour ainsi dire,
cuirassees d'or. Beaucoup de ces bijoux funeraires n'etaient que des
ornements de parade, fabriques pour le jour des funerailles, et dont
l'execution se ressent de l'usage auquel ils etaient destines. On ne se
privait pas pourtant d'enterrer avec les morts les bijoux qu'ils avaient
preferes de leur vivant, et ceux-la sont traites avec un soin qui ne
laisse rien a desirer. Les bagues et les chaines nous sont arrivees en
tres grand nombre, et cela n'a rien que de naturel. En effet, la bague
n'etait pas comme chez nous un simple ornement, mais un objet de
premiere necessite; on scellait les pieces officielles au lieu de les
signer, et le cachet faisait foi en justice. Chaque Egyptien avait donc
le sien, qu'il portait constamment sur lui afin d'en user en cas de
besoin. C'etait, pour les pauvres, un simple anneau en cuivre ou en
argent, pour les riches, un bijou de modele plus ou moins complique,
charge de ciselures et d'ornements en relief. Le chaton mobile tournait
sur un pivot. Il etait souvent incruste d'une pierre avec la devise ou
l'embleme choisi par le proprietaire, un scorpion (Fig.287), un lion,
un epervier, un cynocephale. Les chaines etaient pour l'Egyptienne ce
que la bague etait pour son mari, l'ornement par excellence. J'en ai vu
une en argent qui mesurait plus d'un metre cinquante de long. D'autres,
au contraire, ont a peine cinq ou six centimetres. Il y en a de tous les
modules, a tresse double ou triple, a gros anneaux, a petits anneaux,
les unes massives et pesantes, les autres aussi legeres et aussi
flexibles que le plus mince jaseron de Venise. La moindre paysanne
pouvait avoir la sienne, comme les dames du plus haut rang; mais il
fallait que la femme fut bien pauvre dont l'ecrin ne contenait rien
d'autre. Bracelets, diademes, colliers, cornes, insignes de
commandement, aucune enumeration n'est assez complete pour donner une
idee du nombre et de la variete des bijoux qu'on connait, soit par la
representation figuree, soit en original. Berlin a la parure d'une
Candace ethiopienne, le Louvre, celle du prince Psar, Boulaq celle de
la reine Ahhotpou, la plus complete de toutes. Ahhotpou etait femme de
Kamos, roi de la XVIIe dynastie et peut-etre mere d'Ahmos Ier. Sa momie
avait ete enlevee par une des bandes de voleurs qui exploitaient la
necropole thebaine, vers la fin de la XXe dynastie. Enfouie par eux, en
attendant qu'ils eussent le loisir de la depouiller en surete, il est
probable qu'ils furent pris et mis a mort, avant d'avoir pu executer ce
beau dessein. Le secret de leur cachette perit avec eux et ne fut
decouvert qu'en 1860, par les fouilleurs arabes. La plupart des objets
que la reine avait emportes dans l'autre monde sont des bijoux de femme,
un manche d'eventail lame d'or, un miroir de bronze dore, a poignee en
ebene, garnie d'un lotus d'or cisele (Fig.288). Les bracelets
appartiennent a plusieurs types divers. Les uns etaient destines a
garnir la cheville et le haut du bras, et sont de simples anneaux en or,
massifs ou creux, ourles de chainettes en fils d'or tresses, imitant le
filigrane. Les autres se portent au poignet, comme les bracelets de nos
femmes, et sont formes de perles en or, en lapis-lazuli, en cornaline,
en feldspath vert, montees sur des fils d'or et disposees en carre, dont
chaque moitie est d'une couleur differente. La fermeture consiste en
deux lames d'or, reunies par une aiguillette egalement en or: les
cartouches d'Ahmos Ier y sont graves legerement a la pointe. C'est
egalement au Pharaon Ahmos Ier qu'appartenait un beau bracelet d'arc
(Fig.289), dont la facture rappelle un peu les procedes usites dans la
fabrication des emaux cloisonnes. Ahmos est agenouille devant le dieu
Sibou et ses acolytes, les genies de Sop et de Khonou. Les figures et
les hieroglyphes sont leves en plein sur une plaque d'or; et ciseles
delicatement au burin. Le champ est rempli de pieces de pate bleue et de
lapis-lazuli taillees artistement. Un bracelet de travail plus
complique, mais moins fin, etait passe au poignet de la reine
(Fig.290). Il est en or massif et forme de trois bandes paralleles,
garnies de turquoises. Sur le devant, un vautour deploie ses ailes, dont
les plumes sont composees d'emaux verts, de lapis-lazuli et de
cornaline, enchasses dans des cloisons d'or. Les cheveux etaient engages
dans un diademe d'or massif, a peine aussi large qu'un bracelet. Le nom
d'Ahmos est incruste en pate bleue sur une plaque oblongue, adherente
au cercle: deux petits sphinx en relief, poses de chaque cote, ont l'air
de veiller sur lui (Fig.291). Une grosse chaine d'or flexible etait
enroulee autour du cou: elle est terminee par deux tetes d'oie
recourbees, qu'on liait au moyen d'une ficelle, quand on voulait fermer
le collier. Le scarabee qui lui sert de pendeloque a le corselet et les
elytres en pate de verre bleue, rayee d'or, les pates et le corps en or
massif. La parure de la poitrine etait completee par un large collier du
genre de ceux qu'on appelait Ouoskh (Fig.292). Il a pour agrafes-deux
tetes d'epervier en or, dont les details etaient releves d'email bleu.
Les rangs sont composes de cordes, enroulees, de fleurs a quatre petales
en croix, d'antilopes poursuivies par des tigres, de chacals accroupis,
d'eperviers, de vautours et d'uraeus ailees, le tout en or repousse, et
cousu sur le linceul au moyen d'un petit anneau soude derriere chaque
figure. Au-dessous, pendait sur la poitrine une de ces pieces carrees
qu'on appelle un pectoral (Fig.293). La forme generale est d'un naos.

[Illustration: Fig. 287]
[Illustration: Fig. 288]
[Illustration: Fig. 289]
[Illustration: Fig. 290]
[Illustration: Fig. 291]
[Illustration: Fig. 292]
[Illustration: Fig. 293]

Ahmos, debout dans une barque entre Ammon et Ra, recoit, sur la tete et
sur le corps, l'eau qui doit le purifier. Deux eperviers planent, a
droite et a gauche du roi, au-dessus des dieux. La silhouette des
figures est dessinee par des cloisons d'or; le corps etait rendu par
des plaquettes de pierre et d'email, dont beaucoup sont tombees. Le
morceau est un peu lourd, et l'usage ne s'en comprend guere si on
l'isole du reste de la parure. Pour juger sainement l'effet qu'il
produisait, on doit se rappeler ce qu'etait le vetement des femmes
egyptiennes: une sorte de fourreau d'etoffe semi-transparente, qui
s'arretait au-dessous des seins et les laissait saillir librement. Le
haut de la poitrine et du dos, les epaules, le cou etaient a decouvert,
sauf une paire de bretelles etroites qui maintenaient le fourreau et
l'empechaient de glisser. Les femmes riches habillaient cette nudite de
bijoux. Le collier voilait a moitie les epaules et le haut de la
poitrine. Le pectoral masquait le sillon qui se creuse entre les seins.
Les seins eux-memes etaient parfois emboites chacun dans une sorte de
coupe d'or emaille ou peint, qui en epousait exactement les contours. A
cote de ces bijoux, des armes et des amulettes etaient entasses
pele-mele: trois grosses mouches d'or massif suspendues a une chainette
mince, neuf petites haches, trois en or, six en argent, une tete de lion
en or d'un travail minutieux, un sceptre en bois noir enroule d'or, des
anneaux de jambes, des poignards. L'un d'eux (Fig.294), enferme dans
une gaine d'or, avait un manche en bois, decore de triangles en
cornaline, en lapis-lazuli, en feldspath et en or. Pour pommeau, quatre
tetes de femme en or repousse; une tete de taureau renversee, en or,
dissimule la soudure de la lame au manche. Le pourtour de la lame est en
or massif, le corps en bronze noir, damasquine. Sur la face superieure,
au-dessous du prenom d'Ahmos, un lion poursuit un taureau, en presence
de quatre grosses sauterelles alignees; sur la face inferieure, le nom
d'Ahmos et quinze fleurs epanouies, qui sortent l'une de l'autre et vont
se perdant vers la pointe. Un poignard, decouvert a Mycenes par M.
Schliemann, presente un systeme de decoration analogue; les Pheniciens,
qui copiaient assidument les modeles egyptiens, ont probablement
transporte celui-la en Grece. Le second poignard de la reine (Fig.295)
a une forme qu'il n'est pas rare de rencontrer aujourd'hui encore dans
la Perse et dans l'Inde. C'est une lame en bronze jaunatre tres lourd,
emmanchee d'un disque en argent. Pour s'en servir, on appuyait le
pommeau lenticulaire dans le creux de la main, et l'on passait la lame
entre l'index et le medius. On se demandera quel besoin une femme, et
une femme morte, avait de tant d'armes. L'autre monde etait peuple
d'ennemis contre lesquels on devait lutter sans relache, genies
typhoniens, serpents, scorpions gigantesques, tortues, monstres de toute
sorte. Les poignards qu'on enfermait au cercueil avec la momie aidaient
l'ame a se proteger, et comme ils n'etaient utiles que pour la lutte
corps a corps, on avait ajoute quelques armes de jet, des arcs, des
boumerangs en bois dur et une hache de guerre. Le manche est en bois de
cedre revetu d'une feuille d'or (Fig.296). La legende d'Ahmos y est
ecrite en caracteres de lapis-lazuli, de cornaline, de turquoise et de
feldspath vert. Le tranchant est saisi dans une entaille du bois et
maintenu en place par un treillis de fils d'or. Il est en bronze noir et
a ete dore. L'une des deux faces montre des lotus sur fond d'or, l'autre
Ahmos frappant un barbare a moitie renverse, qu'il tient aux cheveux.
Au-dessous, le dieu de la guerre, Montou Thebain, est represente par un
griffon a tete d'aigle. Deux barques en argent et en or simulaient la
barque sur laquelle la momie traversait le fleuve, pour se rendre a sa
derniere demeure et naviguer a la suite des dieux sur la mer d'Occident.
La barque en argent etait posee sur un chariot de bois a quatre roues en
bronze; comme elle etait en assez mauvais etat, on l'a demontee et
remplacee par la barque en or (Fig.297). La coque est legere et
allongee: les facons de l'avant et de l'arriere sont relevees et se
terminent par des bouquets de papyrus gracieusement recourbes. Deux
estrades, entourees de balustrades a panneaux pleins, se dressent a la
proue et a la poupe, en guise de chateaux gaillards. Le pilote d'avant
est debout dans la premiere, le timonier se tient devant la seconde et
manie la rame a large palette qui remplissait l'office de notre
gouvernail. Douze rameurs d'argent massif voguent sous les ordres de ces
deux officiers. Au centre, Kamos est assis, la hache et le sceptre a la
main. Voila ce qu'il y avait sur une seule momie; encore n'ai-je enumere
que les objets les plus remarquables. La technique en est irreprochable,
et la surete du gout n'est pas moindre chez l'ouvrier que la dexterite
de la main. L'art de l'orfevre, parvenu au degre de perfection dont
temoigne l'ecrin d'Ahhotpou, ne s'y maintint pas longtemps. Les modes
changerent, la forme des bijoux s'alourdit. La bague de Ramses II au
Louvre, avec ses chevaux poses debout sur le chaton (Fig.298), le
bracelet du prince Psar (Fig.299), avec ses griffons et ses lotus en
email cloisonne, sont d'un dessin moins heureux que les bracelets
d'Ahmos. Celui qui les a executes etait, sans contredit, aussi habile
que les orfevres de la reine Ahhotpou; mais il avait le gout moins fin
et l'esprit moins inventif. Ramses II etait condamne, ou bien a ne
jamais porter sa bague, ou bien a voir les petits chevaux qui
l'ornaient, s'ecraser et tomber au moindre choc. La decadence, deja
sensible sous la XIXe dynastie, s'accentue a mesure que nous nous
rapprochons de l'ere chretienne. Les boucles d'oreilles de Ramses IX, au
musee de Boulaq, sont un compose disgracieux de disques charges de
filigrane, de chainettes, d'uraeus pendants; comme aucune oreille
humaine n'aurait pu en porter le poids sans s'allonger outre mesure ou
sans se dechirer, on les accrochait a la perruque de chaque cote de la
tete. Les bracelets du grand-pretre Pinotmou III, recueillis sur sa
momie, sont de simples anneaux en or, ronds, incrustes de verre colore
et de cornaline, semblables a ceux qu'on fabrique encore aujourd'hui
chez les noirs du Soudan. L'invasion des Grecs modifia d'abord les
procedes de l'orfevrerie egyptienne, puis substitua peu a peu ses types
aux types indigenes. L'ecrin de la reine ethiopienne que Ferlini vendit
au musee de Berlin contenait, a cote de bijoux qu'on aurait pu attribuer
sans peine a l'epoque pharaonique, des bijoux de style mixte ou
l'influence hellenique est nettement reconnaissable. Les tresors
decouverts, en 1878, a Zagazig, en 1881, a Qeneh, en 1882, a Damanhour,
etaient composes entierement d'objets dont la facture n'a plus rien
d'egyptien, epingles a cheveux surmontees d'une statuette de Venus,
boucles de ceinture, agrafes pour peplum, bagues et bracelets ornes de
camees, coffrets flanques aux quatre coins de colonnettes ioniques. Les
vieux modeles etaient encore recherches dans les campagnes, et les
orfevres de village conservaient tant bien que mal la tradition antique:
les orfevres de ville ne savaient plus que copier lourdement les modeles
grecs et romains.

[Illustration: Fig. 294]
[Illustration: Fig. 295]
[Illustration: Fig. 296]
[Illustration: Fig. 297]
[Illustration: Fig. 298]
[Illustration: Fig. 299]

Cette revue rapide de ce qu'ont produit les arts industriels presente
bien des lacunes. J'ai du me borner a citer ce que renferment les
collections les plus connues; que ne trouverait-on pas si l'on pouvait
visiter a loisir nos musees de province et recueillir ce que le hasard
des ventes a disperse dans les collections particulieres! La diversite
des petits monuments de l'industrie egyptienne est infinie et l'etude
methodique en reste encore a faire: elle promet plus d'une surprise a
qui voudra la tenter.

FIN





TABLE




CHAPITRE PREMIER.

L'ARCHITECTURE CIVILE ET MILITAIRE
    1. Les maisons
    2. Les forteresses
    3. Les travaux d'utilite publique


CHAPITRE II.

L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
    1. Materiaux et elements de la construction
    2. Le temple
    3. La decoration


CHAPITRE III.

LES TOMBEAUX
    1. Les mastabas
    2. Les pyramides
    3. Les tombes de l'Empire thebain; les hypogees


CHAPITRE IV

LA PEINTURE ET LA SCULPTURE
    1. Le dessin et la composition
    2. Les procedes techniques
    3. Les oeuvres


CHAPITRE V.

LES ARTS INDUSTRIELS
    1. La pierre, la terre et le verre
    2. Le bois, l'ivoire, le cuir et les matieres textiles
    3. Les metaux





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